Mon cheminement vers la démographie

 

Je suis un pur produit de l’école républicaine. C’est Melle Verger qui, alors que j’étais en CM2 à l’école Victor Duruy à Angoulême, a convoqué mes parents pour les convaincre de m’envoyer en sixième et non au certificat d’études. J’ai donc passé les deux premières années de collège au collège Anatole France dans le quartier de l’Houmeau.

Pour des raisons familiales, mon père, qui enseignait l’électricité au lycée professionnel Sillac, a demandé sa mutation dans le Berry. C’est ainsi que je me suis retrouvée à Vierzon où j’ai terminé les deux dernières années de collège avant de passer mon Bac au lycée Edouard Vaillant. 

Pour éviter d’aller sur le campus de La Source à Orléans, j’ai présenté un dossier de Prépa en économie à Paris. J’ai été prise à la Prépa du Boulevard Bessières où je ne suis guère allée (c’était juste après mai 1968 !). Mais j’ai suivi ma première année d’économie à Clignancourt.

Ma mère, qui trouvait Vierzon peu attrayant, a réussi à convaincre mon père de postuler pour un poste de coopérant à Abidjan. Je les ai suivis et c’est là que j’ai rencontré la démographie. En deuxième année de Sciences Éco, nous avions un cours de démographie donné par M. Courtois. C’est lui qui m’a conseillé de faire de la démographie. Il a trouvé que j’avais une aptitude pour cette discipline et m’a alors recommandé d’aller faire l’IDUP (institut de démographie de l’Université de Paris I)après la maîtrise.

Revenue à Paris, j’ai eu du mal à embrayer à nouveau sur les études. Je me suis inscrite deux fois en troisième année, sans y aller. J’ai ainsi « perdu » deux ans. Enfin pas tout à fait puisque j’ai fait toutes sortes de choses qui m’ont donné une idée de ce que c’était que de travailler de ses mains : concierge, ménage chez des particuliers et en entreprise, plonge dans un restaurant de Montparnasse… Ce qui m’a « sauvée », c’est la réponse positive que j’ai reçue du rectorat pour un emploi de surveillante d’externat. C’est ce qui m’a remis sur les rails de l’Université à Paris, puis à Montpellier. Je me suis alors souvenue des conseils de M. Courtois et suis revenue à Paris pour m’inscrire à l’IDUP. J’y ai terminé mes études en DEA, avec un mémoire sur la nuptialité et la fécondité des mariages en Irlande, suivi par Chantal Blayo qui a apprécié mon travail. Nouvelle chance. Chantal Blayo m’a vivement incitée à présenter ma candidature à l’Ined où trois postes s’ouvraient : un en conjoncture démographique, un sur le vieillissement et un en génétique des populations. À l’époque, l’Ined embauchait volontiers avant la thèse et nous avions quatre ans pour faire nos preuves. Les postulants passaient une épreuve écrite, puis étaient interrogés par un jury (formé des chefs de départements), avant d’être reçus par le directeur (alors Gérard Calot). J’ai donc été embauchée en 1976 dans le département de conjoncture démographique, chez Chantal Blayo. J’ai très bien mesuré la chance qui m’était donnée d’entrer à l'Ined pour faire ce que j’aimais le mieux : l’analyse démographique. Mais je devais travailler exclusivement sur un sujet – les migrations internationales – jugé délaissé par le Conseil scientifique.

Je n’ai jamais préparé de thèse, ce qui m’est souvent reproché comme une insuffisance (elle n’a même pas sa thèse !), mais je n’en ai guère eu le temps ni l’envie. Qu’est-ce que j’aurais appris de plus me demandais-je ? J’étais dans le temple de la démographie française où s’exerçait un contrôle  extrêmement serré de ce que je faisais (sur l’aboutissement mais jamais sur le projet de départ), école rude mais ô combien formatrice.

 

Travailler à l’Ined

J’ai publié ma première Chronique de l’immigration dans Population en 1978 (voir bibliographie), rubrique que j’ai tenue pendant des années. Lorsque Xavier Thierry reprend le flambeau à la fin des années 1990, après avoir contribué avec Guy Neyret et moi-même à une mission d’évaluation statistique des données produites par le ministère de l’intérieur (voir bibliographie), l’Ined refuse de poursuivre la publication automatique d’une chronique annuelle de l’immigration. C’était, disait-on, un privilège qui faisait échapper cette chronique à l’évaluation de la rédaction en chef de la revue Population. Résultat, Xavier Thierry publia des articles sur le sujet dans Population en 2000, 2001 et en 2004, puis finit par jeter l’éponge et passer à autre chose.

Dans mes premières années passées à l’Ined, j’ai eu fort à faire pour me mettre au courant et me faire la main sur les statistiques existantes. Comme je l’explique dans mon livre Statistiques ethniques, une querelle bien française, je me suis assez vite rendu compte des insuffisances de la production de données sur la question migratoire en France. J’ai toujours été intéressée par les aspects méthodologiques qui, de mon point de vue, priment sur les résultats. Ce qui détermine la qualité de ces derniers, c’est la manière dont ils ont été fabriqués et pas la satisfaction idéologique qu’ils procurent. C’est là que la curiosité doit d’abord s’exercer.

J’ai proposé des améliorations qui ont fini par entrer dans les mœurs.

J’étais ainsi très étonnée de l’absence d’information sur le sexe des entrants dans les statistiques de l’ONI (Office national de l’immigration), qui s’est ensuite appelé OMI (Office des migrations internationales) et s’appelle aujourd’hui OFII (Office français de l’immigration et de l’intégration). Le schéma qui prévalait alors était le suivant : des hommes viennent travailler en France et ils sont suivis ou non par des membres de famille dont on suppose qu’il s’agit de femmes avec ou sans enfants. C’est en analysant l’évolution de l’âge des conjoints qui augmentait que je me suis dit qu’il devait y avoir de plus en plus d’hommes parmi ces conjoints et qu’il serait utile de produire des données par sexe, pour toutes les catégories d’entrants. Ce qui a fini par être fait.

Sur la question de l’enregistrement des flux, j’ai plaidé pour que la France adopte une définition fondée sur la durée de séjour, ce qui a fini par être imposé par l’UE (règlement CE/86/2007) après bien des péripéties, l’entêtement de l’Insee et du HCI (Haut Conseil à l’intégration) et le double jeu de la direction de l’Ined. J’ai raconté cette « épopée » dans le Figaro du 7 septembre 2007 (https://www.pressreader.com/france/le-figaro/20070906/281878703990680). Le ministère de l’Intérieur ne s’y est toujours pas résolu puisqu’il retient toujours l’ensemble des titres de séjour, quelle que soit la durée de validité, dans ses publications, même s’il transmet à Eurostat les données souhaitées par l'UE.

Mais les modifications les plus importantes, pour lesquelles j’ai bataillé, ont consisté à passer de l’étude des étrangers à l’étude par génération distinguant les immigrés des générations nées en France (cf. mon livre sur les statistiques ethniques).

Ma mise à l’écart à l’Ined avec l’arrivée de François Héran en 1999, m’a conduit à « aller voir ailleurs » pour « m’occuper ». C’est ainsi que j’ai mené une observation dans le lycée polyvalent de Champigny dans les premières années 2000. Je faisais, par exemple, des traitements statistiques sur les incidents de classe. Comme j’assistais aux conseils de classe, j’ai également rédigé un rapport sur le sujet pour le rectorat de Créteil en 2000. Mais cela ne m’a pas empêchée de poursuivre, lorsque je l’ai pu, mes études sur le phénomène migratoire et notamment l’estimation de la population d’origine étrangère sur deux et même trois générations et celle de l’apport démographique de l’immigration étrangère qui est une question distincte, ce qui n’est toujours pas clairement perçu en France, y compris dans les publications qui se veulent savantes.

Tout au long de ma carrière à l’Ined, je me suis particulièrement intéressée au processus d’assimilation/ intégration. J’ai ainsi conçu l’enquête Mobilité géographique et insertion sociale, réalisée en 1992 à l'Ined avec le concours de l'Insee, première enquête sur le sujet. J’ai, ensuite, pu avoir accès au fichier de ce qui a été à une sorte de réplique de cette enquête– l’enquête Trajectoires et origines de 2008 – ce qui m’a amenée à faire un bilan sur le modèle d’assimilation français peu encourageant (cf. Assimilation, la fin du modèle français, bibliographie).

J’ai été impliquée, dès sa création, dans le groupe statistique du HCI. C’est le HCI qui a popularisé l’étude par génération pour laquelle j’ai tant plaidé. J’ai également fait un court passage au HCI, du temps où Roger Fauroux en était le président. J’ai beaucoup apprécié les quelques déplacements que nous avons fait (Bobigny, Marseille, Roubaix et Corbeille-Essonne) dont j’ai écrit les comptes-rendus détaillés ; cf. page Doc Archives). J’ai démissionné en octobre 2000, après avoir refusé de signer le rapport sur l’islam, dont j’avais suivi de près la fabrication et qui avait fait l'objet d'arrangements qui m'interdisaient de le signer (cf. article du Figaro, 6 décembre 2000).

J’ai aussi fait un mandat de trois ans au conseil d’administration  de l’OFII (jusqu’en 2012) que j’ai trouvé très intéressant.

Je suis partie à la retraite en septembre 2015. Ce qui ne m’empêche pas de continuer à m’intéresser au phénomène migratoire, à travailler et à écrire lorsque je le juge nécessaire, ce que je ferai de temps en temps sur ce site.