Intégration, la fin du modèle français, Commentaire, Été 2015, 38(155)

Si l’on prend le mot intégration dans le sens générique qui est le sien depuis environ un quart de siècle, deux modèles asymétriques sont en compétition pour expliquer la manière dont les immigrants et leurs descendants prennent part à la société d’accueil : l’assimilation et le multiculturalisme. Paul Collier, professeur d’économie à l’Université d’Oxford, distingue aussi un modèle intermédiaire de fusion dans lequel les cultures apportées par les migrants se mêlent à celle des autochtones[1] pour former une nouvelle culture, chacun prenant un peu chez l’autre. C’est le seul modèle d’intégration véritablement symétrique. Sur le papier car, dans les faits, compte tenu de l’écart numérique entre les parties, ce sont les nouveaux venus qui auront le plus d’efforts à fournir pour s’adapter et la culture mêlée qui en sortira ressemblera plus à celle des autochtones[2]. C’est une forme de multiculturalisme atténué ou d’assimilation partielle. L’assimilation a été longtemps la voie française de « l’intégration sans douleur »[3], dans un pays qui a connu une immigration étrangère massive très tôt, bien avant la plupart de ses voisins européens. Elle est passée de mode aujourd’hui. Une forme de « pragmatisme » face aux difficultés réelles rencontrées par l’assimilation et une idéologie valorisant les différences et l’égalité des groupes culturels dans une Europe acquise au multiculturalisme expliquent le cheminement actuel de la France vers un multiculturalisme mâtiné de l’évocation des principes républicains.

 

Assimilation

 

L’assimilation est un processus social de convergence des comportements qui s’effectue dans un rapport asymétrique entre la société d’accueil et les nouveaux venus. Des adaptations sont attendues du côté des migrants et de leurs descendants. Ce qui ne veut pas dire que l’on espère qu’ils s’adaptent à une société figée, sans y laisser la moindre trace. Mais, comme l’écrit Fernand Braudel, l’apport est de l’ordre de la nuance ajoutée à une « culture complexe »[4]. L’assimilation accorde un privilège à la culture de la société d’accueil. Vue d’un mauvais œil aujourd’hui, elle est pourtant parfaitement fondée éthiquement. D’après Paul Collier, elle respecte la règle d’or selon laquelle il faut traiter les autres comme on souhaiterait être traité soi-même. Les attentes portées par la société d’accueil vis-à-vis des migrants seraient les mêmes si celle-ci se trouvait être le pays d’où proviennent ces migrants. Ces attentes font en quelque sorte partie du deal. Les migrants qui viennent en France le font de leur plein gré en profitant des droits qui leur sont ouverts. Le choix de venir en France devrait donc s’accompagner d’une bonne volonté à adopter les modes de vie et à accepter ce que Paul Collier appelle le « modèle social » du pays d’accueil entendu comme « la combinaison des institutions, des règles, des normes et organisations d’un pays »[5]. L’attachement des autochtones à ce modèle social est tout à fait légitime. Il a été conquis de haute lutte et a prouvé sa supériorité par rapport à ceux des pays dont sont originaires bien des migrants pour garantir un certain niveau de vie. Dans ces pays d’origine, souvent, le modèle social est source de pauvreté et de violence. Les migrants n’ont donc guère de légitimité à vouloir réintroduire dans le pays d’accueil un modèle social qui a, d’une certaine manière, provoqué leur départ. La société d’accueil peut légitimement s’inquiéter de voir son modèle social remis en cause. En laissant trop de place aux cultures d’origine, on fait courir le risque à la société d’accueil de se retrouver avec un modèle social mixte qui aura ruiné ses potentialités économiques : « d’un point de vue économique, toutes les cultures ne sont pas égales. »[6]

Le modèle d’assimilation, s’il est asymétrique, n’est pas culturaliste. Il ne croit pas à l’intangibilité des cultures. C’est tout le contraire puisqu’il parie sur la capacité des immigrants à s’adapter. Il est même, à certains égards, égalitaire. Il ne voit pas de raisons de traiter différemment les nouveaux venus. C’est un modèle qui favorise la confiance, l’estime, le sentiment d’appartenir à un même peuple et donc la coopération et le consentement à la redistribution par l’impôt. Les mariages mixtes jouent un rôle déterminant dans le processus d’assimilation et permettent aux immigrants et à leurs descendants de partager l’héritage historique du pays d’accueil. Comme l’écrit Paul Collier, « si un immigrant de Sierra Leone venu au Royaume-Uni a peu de chances d’être un descendant du roi Alfred, grâce aux mariages mixtes, son petit fils pourrait l’être »[7]. Pour Eric Kauffmann, les mariages mixtes sont l’épreuve de vérité de l’assimilation des musulmans[8].

Mais, pour fonctionner, l’assimilation nécessite un certain nombre de conditions. La pression sociale exercée par les autochtones, et tout particulièrement ceux des catégories populaires qui voisinent avec des populations aux modes de vie dépaysants, doit être considérée comme légitime et encouragée. L’assimilation nécessite un engagement du corps social dans son entier, élites comprises. Paul Collier a une jolie formule pour décrire cet engagement : l’assimilation demande à la population autochtone d’être « le prosélyte de sa propre nation. »[9] Sans une certaine fierté, pas de prosélytisme convaincant.

 

Multiculturalisme

 

Le multiculturalisme, lui, ne reconnaît aucun droit à la persistance culturelle de la société d’accueil et s’accommode de la prolifération de modes de vie et attitudes culturelles variées apportés par l’immigration. Le multiculturalisme défendu par les élites politiques en Europe reconnaît un droit à une forme de séparatisme culturel. D’après Paul Collier, l’attrait du multiculturalisme résulte aussi de la prise de conscience des réticences des immigrants à l’assimilation. Progressivement, il a cessé d’être un pis-aller pour devenir une option désirable. « La nation a été repensée comme un espace géopolitique dans lequel des communautés culturelles séparées coexistent paisiblement tout en jouissant du même statut juridique et social. La communauté autochtone peut ou non rester majoritaire mais sans statut spécial.»[10] Le multiculturalisme favorise le séparatisme et l’entre-soi, mais  seulement pour les nouveaux venus.  Il est donc, à sa manière, un modèle asymétrique. Il interdit, en effet, d’encourager les autochtones à cultiver leur particularisme culturel et l’entre-soi permis aux minorités. Le multiculturalisme lutte contre toute tentation pour le séparatisme et la préférence pour le même au sein des autochtones. Il n’est donc pas possible de gratifier ces derniers des mêmes avantages que ceux que l’on accorde aux minorités, sous peine de favoriser les discriminations. « La conjonction de politiques de séparatisme culturel appliquées aux migrants et de lois antidiscriminatoires appliquées à la population autochtone enfreint la règle d’or. Un groupe reçoit un traitement qui ne peut être concédé à l’autre. »[11] Ce traitement apparaît aux yeux des autochtones pour ce qu’il est - inéquitable - et favorise leurs revendications identitaires. « Pourquoi un groupe serait-il autorisé à en appeler à sa propre identité ethnique et un autre non ? » écrit Paul Scheffer[12]. C’est en effet la question que sont amenés à se poser, immanquablement, les autochtones. Un des mots favoris du multiculturalisme est la diversité qui résonne aux oreilles des autochtones comme « le rejet assumé et ostentatoire des valeurs françaises »[13].

D’une certaine manière, le multiculturalisme renverse l’asymétrie posée par l’assimilation et érige en doctrine le constat d’échec de celle-ci. S’il n’est pas possible de susciter les comportements d’adaptation chez les migrants et leurs enfants, pourquoi ne pas tenter de changer le modèle global qui prévalait jusque là dans la société d’accueil ? Le multiculturalisme apparaît alors comme l’unique moyen pour que les citoyens d’origine étrangère soient regardés comme faisant partie de la communauté nationale. À condition  que les autochtones perçoivent la société comme réellement multiculturelle[14], ce qui n’est pas gagné en France. Si le multiculturalisme liquide les idées de culture et d’identité nationales bien embarrassantes et pense ainsi se prémunir contre la résurgence, en Europe, des excès du passé, s’il rend obsolète l’idée selon laquelle les migrants ont des efforts à accomplir pour appartenir à la société d’accueil, il faut encore persuader les autochtones de la désirabilité d’une telle évolution. La Commission nationale consultative des droits de l’homme fait réaliser régulièrement des sondages qui montrent que plus ou moins 90 % des enquêtés sont d’accord pour dire qu’ « il est indispensable que les étrangers qui viennent en France adoptent les habitudes de vie françaises. »[15] L’opinion publique française semble donc encore rétive à l’idée selon laquelle ce serait aux autochtones de s’adapter aux modes de vie des nouveaux venus et peu encline à suivre les élites politiques et intellectuelles qui ont cheminé vers l’option multiculturaliste. Celle-ci s’accompagne de discours peu stimulants pour les autochtones : « ne soyez pas racistes », « faites de la place » et « apprenez à célébrer les autres cultures »[16].

 

La répudiation politique du modèle d’assimilation

 

Si l’on met de côté les revirements récents de Nicolas Sarkozy qui, en février 2015, lors d’un conseil national de son parti, a commencé de se déclarer favorable à l’assimilation après avoir défendu la diversité au point de vouloir l’inscrire dans la Constitution[17] lors de son mandat présidentiel, l’assimilation a été répudiée par l’ensemble du spectre politique, à l’exception du Front national. Pour ce dernier, c’est une aubaine. Nul doute que les récents succès électoraux du FN ne sont pas pour rien dans le positionnement actuel du président de l’UMP.

Pourtant, les réticences des politiques à l’égard de l’assimilation ne datent pas d’hier. En témoigne l’abandon du mot lui-même pour la notion plus labile d’intégration[18]. Dès son premier rapport, le Haut Conseil à l’intégration (HCI)[19] s’était très nettement démarqué de l’assimilation. Présidé par Marceau Long, il définissait alors l’intégration comme « le processus spécifique par lequel il s’agit de susciter la participation active à la société d’éléments variés et différents tout en acceptant la subsistance de spécificités culturelles, sociales et morales et en tenant pour vrai que l’ensemble s’enrichit de cette variété, de cette complexité. »[20] Cette intégration ne demande à peu près rien aux nouveaux venus. Finis l’asymétrie et le droit de la société d’accueil à persévérer dans ses modes de vie et sa culture. Rien non plus qui pourrait évoquer des affiliations identitaires puisqu’il est question d’ « éléments » formant « un ensemble ». D’ailleurs, pour le HCI d’alors, le « modèle social », comme aurait dit Paul Collier, semblait tomber du ciel. Le système de valeurs français était décrit comme « le système traditionnellement dominant dans notre pays ». Le HCI sous-entendait ainsi que ce système de valeurs s’était fixé un peu au hasard des événements et qu’il pourrait changer à la faveur d’autres événements remettant en cause sa « domination ». Cette conception de l’intégration faisait déjà de la diversité - comme on dirait aujourd’hui - une valeur a priori. Le HCI proposait ce qu’il appelait « le pari de l’intégration » selon lequel la contestation « du cadre global de référence français » serait surmontée par « l’adhésion à un minimum de valeurs communes », tolérance et respect des droits de l’homme.

Par ailleurs, en 2004, la France s’est engagée sur la voie du multiculturalisme, sans grande pompe, dans le cadre de l’Union européenne. Bien que l’UE n’ait pas de compétence en matière d’intégration, rien ne lui interdit de susciter, dans le cadre d’un Conseil, un engagement de l’ensemble de ses membres sur un sujet en dehors de sa compétence. Cela s’est passé le 19 novembre 2004, lors d’un Conseil européen pour lequel la France n’avait dépêché ni son ministre de l’Intérieur, Dominique de Villepin, ni son ministre de la justice, Dominique Perben, mais s’était contentée de son représentant permanent. L’UE avait conceptualisé les principes d’un multiculturalisme à l’européenne que la France a endossés discrètement. Onze principes de base commun ont alors été adoptés, dont le premier décrit l’intégration comme « un processus à double sens d’acceptation mutuelle de la part de tous les immigrants et résidents des États membres » (Principe n°1). Le but déclaré de l’intégration par les instances européennes est moral : tolérance et respect, rien de plus. Si un engagement européen veut dire quelque chose, la France a donc officiellement répudié l’option assimilationniste depuis plus de dix ans déjà, option politique abandonnée dans les faits depuis plus longtemps encore.

Au tout début de son mandat, le Premier ministre Jean-Marc Ayrault a souhaité refonder la politique d’intégration. Le dispositif mis en place a au moins eu le mérite de la clarification. Il rendait visible ce que pourrait être une déclinaison française du multiculturalisme européen. Le 1er août 2012, le Premier ministre missionnait Thierry Tuot pour que celui-ci fasse un bilan de la politique d’intégration et propose « de nouveaux concepts et axes d’action pour en assurer un nouveau départ ». Apparemment convaincu par le plaidoyer de Thierry Tuot « pour une société inclusive » qui recommande l’abandon même du terme « intégration » pour le terme « inclusion » et n’exige rien des nouveaux venus, le Premier ministre a ensuite mobilisé les ministères concernés pour encadrer la conduite de cinq groupes de travail censés approfondir la question. L’ensemble du gouvernement était solidaire du Premier ministre et engagé dans le processus de rénovation souhaité par ce dernier[21]. Les rapports rendus par les cinq groupes en novembre 2013[22] ont débouché sur une feuille de route rédigée au cabinet de Premier ministre et rendue publique le 11 février 2014[23]. Une première mouture ayant fuité dans la presse quelques jours avant et suscité un tollé, Jean-Marc Ayrault avait été amené à réviser sa copie. Si la première mouture de la feuille de route était révélatrice des intentions du gouvernement, la deuxième dévoilait sa stratégie en dernier ressort. Le gouvernement semble avoir compris qu’il n’est pas nécessaire de tout dire, surtout lorsque les mesures prônées sont déjà en application. Par exemple, la version « fuitée » faisait grand cas de la diversification de la politique mémorielle. Elle incitait à éplucher les archives locales pour y dénicher des anciens combattants d’origine étrangère afin de les célébrer pour leur origine étrangère, tout en les dénationalisant post mortem en quelque sorte. Elle nous informait aussi sur le fait qu’une telle politique était déjà à l’œuvre puisque le ministre de la défense, le ministre délégué chargé des anciens combattants et le ministre délégué à la ville avaient signé une convention pour adapter les actions mémorielles au contexte des quartiers prioritaires. Rien de tout cela ne figurait plus dans la feuille de route expurgée. Quelle importance puisque les applications étaient déjà en cours sur le terrain !

Dans la feuille de route, la France est réduite à un cadre culturellement neutre et défini uniquement par des « valeurs communes non négociables » que l’on trouve à peu près dans toutes les démocraties occidentales. Elle ne reconnaît aucune culture substantielle à la France. Il n’y a donc aucune raison de demander le moindre effort d’adaptation aux nouveaux venus et de chercher à assurer la survivance d’une culture particulière. Alors, la politique d’intégration consiste à lever les obstacles que la société d’accueil dresse devant les immigrés et leurs descendants et qui les empêchent de bénéficier de l’accès aux droits. La culture étant indifférente, toute inégalité de fait revient à une discrimination qu’il faut corriger. C’est pourquoi la feuille de route était centrée sur la lutte contre les discriminations. Si l’affaire a été enterrée sous un discours républicain, elle a donné un aperçu de ce que la gauche multiculturaliste a dans ses cartons. 

 

Un abandon de fait de l’assimilation

 

Lorsque le modèle d’assimilation marchait encore, les travaux pratiques étaient du ressort des catégories populaires, avec l’assentiment de l’ensemble du corps social et leur ascendant culturel n’était pas contesté. Ce n’est plus le cas. Désavouées, elles ont cessé de jouer les prosélytes de la nation auprès de leurs voisins en espérant qu’ils s’adaptent. Sur la défensive, elles évitent autant qu’elles le peuvent d’aller vivre dans des lieux où la concentration ethnique leur paraît incompatible avec le maintien de leurs propres modes de vie. Elles se sont donc éloignées des grands centres urbains et cet évitement a eu pour effet d’y renforcer les concentrations ethniques, lesquelles favorisent l’entre soi et la tentation de vivre comme au pays d’origine. Elles ont eu tendance à s’installer dans de petites unités urbaines ou dans des zones rurales, éloignées de l’orbite des grandes aires urbaines où vivent des catégories sociales plus favorisées et des populations d’origine étrangère. En 2008, deux-tiers des personnes d’origine maghrébine, sahélienne ou turque âgées de 18-50 ans résidaient dans des communes d’au moins 200 000 habitants, là où vivaient aussi 60 % des cadres[24] natifs au carré du même âge, alors que 61 % des ouvriers natifs au carré du même âge résidaient dans des communes de moins de 20 000 habitants[25]. Cette défection des catégories populaires autochtones est très mal vue par ceux qui ont les moyens de la frontière dans les grandes agglomérations et sont d’ardents défenseurs d’une mixité « sociale » qu’ils pratiquent si peu. Elle est perçue « par les couches supérieures au mieux comme une faute morale, au pire comme la preuve d’un racisme inhérent aux classes populaires »[26]. Pourtant, le choix résidentiel des catégories populaires autochtones est le résultat d’un calcul rationnel visant à maximiser leur environnement social, tout comme la préférence des grandes aires urbaines par les catégories supérieures. C’est dans les environnements sociaux les plus dégradés que les natifs au carré se déclarent le plus fréquemment victimes de racisme et dans une proportion voisine à celle des enfants d’immigrés du Maghreb, du Sahel ou de Turquie (13 % chez les 18-50 ans en 2008)[27]. La préférence pour les communes de petite taille assure la possibilité de vivre dans un environnement peu argenté, sans avoir à cohabiter avec des populations d’origine étrangère en grand nombre. Ainsi, en 2008, dans les communes de moins de 20 000 habitants, la proportion de population d’origine étrangère dans l’iris de résidence[28] ne dépend pas des revenus des habitants. C’est tout le contraire dans les unités urbaines plus grandes, tout particulièrement dans celle de Paris, où, dans la classe d’âges 18-50 ans, la proportion de personnes d’origine étrangère sur deux générations est deux fois plus importante dans les iris les plus pauvres. De même, c’est seulement dans les petites communes, que la relative pauvreté du voisinage ne s’accompagne pas d’une cohabitation avec une présence musulmane importante. En 2008, dans l’unité urbaine parisienne, où cette présence est la plus élevée, la proportion de musulmans quadruplait entre un iris de résidence situé dans les 15 % d’iris aux revenus les plus faibles et un iris de résidence localisé dans les 15 % d’iris aux revenus les plus élevés[29].

Ce retrait des catégories populaires autochtones est un handicap certain au fonctionnement du modèle d’assimilation. On nous rebat les oreilles sans arrêt avec la mixité sociale – a-t-elle jamais vraiment existé ? - alors que c’est la mixité ethnique des catégories populaires qui serait la plus profitable. Mais quelle pourrait bien être la légitimité des catégories supérieures à reprocher aux catégories populaires autochtones de rechercher un entre soi qu’elles cultivent sans vergogne, tout en célébrant la diversité et en refusant de reconnaître un ascendant culturel à ces catégories populaires autochtones ?

L’autodénigrement permanent a remplacé le prosélytisme en faveur de la nation. Ce revirement n’a pas facilité la tâche des catégories populaires autochtones. Qu’auraient-elles à plaider aujourd’hui auprès de leurs voisins d’origine étrangère à qui l’on raconte à peu près quotidiennement les tares du pays dans lequel ils ont eu le malheur de s’implanter et dont ils seraient les victimes ? Pourquoi auraient-ils envie d’adopter les modes de vie d’un pays qui traîne un passé aussi détestable ? Comme l’a montré Malika Sorel, s’en distancier apparaît alors comme le comportement rationnel[30].

Il faut ajouter le peu de dispositions des populations musulmanes à jouer le jeu. L’absence d’informations sur les affiliations religieuses des populations d’origine étrangère a conduit à sous-estimer la tâche que représentait l’assimilation d’une population musulmane importante, d’environ 5 millions aujourd’hui, soit près de 8 % de la population. Contrairement à la légende sur les mariages mixtes, l’endogamie religieuse est la règle. Son impact a été renforcé par une transmission accrue de la religion dans les familles. L’islam n’a suivi en rien la pente des religions chrétiennes en France. Chez les catholiques, chaque nouvelle génération est plus désaffiliée et moins croyante que la précédente. C’est tout l’inverse chez les musulmans qui accordent beaucoup plus d’importance à la religion. L’assimilation de musulmans qui, on l’a dit, n’est plus d’actualité, se présentait donc autrement plus ardue que celle de courants migratoires européens plus anciens connus pour avoir été rétifs à l’assimilation. Le partage d’une religion commune avec les autochtones a permis, après bien des réticences, aux personnes d’origine polonaise de s’assimiler, notamment par le mariage, grâce à l’endogamie religieuse. Ce ne sera pas le cas pour les musulmans.

 

Que peut la politique migratoire ?

 

La taille des diasporas dans les pays d’accueil est l’un des facteurs favorisant l’immigration. On peut entendre par diaspora, avec Paul Collier, la population apportée par l’immigration qui n’a pas été absorbée par la société d’accueil. « Plus le taux d’absorption est faible plus rapide sera le taux de migration et le taux d’absorption est d’autant plus faible que la distance culturelle entre les migrants et les autochtones est grande. »[31] L’assimilation nécessiterait donc, en bonne logique, un contrôle des flux migratoires. C’est d’autant plus vrai que les étrangers nouvellement accueillis se révèlent plus difficiles à assimiler que prévu. Mais, dans l’option multiculturaliste, la préservation du modèle social et des performances économiques associées à ce modèle est, elle-aussi, potentiellement menacée par la diversité croissante apportée par des flux migratoires trop importants. Les États devraient donc pouvoir décider du rythme et de la composition de l’immigration étrangère. Si le droit de quitter son pays est un droit de l’homme, il n’en va pas de même pour le droit à s’installer dans le pays de son choix.

On a du mal, en France, à consentir à un vrai débat sur le sujet. Une manière de ruser revient à relativiser le bilan migratoire actuel par rapport à l’histoire migratoire du pays et aux voisins européens. C’est le cas, par exemple, lorsque le cabinet du Président de la République met en ligne sur le site de l’Elysée, à l’occasion de l’inauguration du Musée de l’histoire de l’immigration, un texte qui prétend que la proportion d’immigrés est « stable depuis les années 1970 »[32]. La France ne serait plus vraiment un grand pays d’immigration et serait en retrait par rapport à ses voisins européens. L’exacerbation des tensions avec un Front national de mieux en mieux installé dans le paysage politique incite au déni.

Pourtant, si La France a connu, au cours des quinze dernières années, des flux migratoires moins intenses que certains de ses voisins, la proportion d’immigrés y a cru dans une proportion voisine, en moyenne annuelle, à celle des Trente Glorieuses. Elle connaît donc un nouveau cycle migratoire après, il est vrai, une accalmie d’un quart de siècle (1975-1999). Mais même pendant cette accalmie il ne s’est pas rien passé.  Au début de la période de stagnation, deux tiers des enfants d’immigré(s) de moins de 18 ans étaient d’origine européenne ; à la fin c’était le cas d’un peu moins de 40 %. En 2009, la proportion était tombée à moins d’un quart. Depuis 1999, la population d’origine étrangère sur deux générations a beaucoup augmenté : +23 % en seulement une douzaine d’années (12,1 millions en 2011 contre 9,8 millions en 1999). En 2011, sur trois générations, près de 30 % des personnes âgées de moins de 60 ans résidant en France métropolitaine seraient d’origine étrangère. Par rapport à ses voisins européens, pourvu que l’on harmonise les définitions de la population d’origine étrangère sur deux générations, la France est plutôt dans le peloton de tête, pas très loin derrière la Suède. Débattre de l’opportunité de freiner l’immigration étrangère devrait donc être considéré comme légitime. Une politique qui ne pourrait jamais réguler son flux à la baisse et qui ne ferait qu’accompagner l’événement n’en serait par vraiment une. Si toute velléité de  réduire le flux d’immigration est assimilée à du racisme, alors aucun débat n’est possible.

En fait, l’impuissance dans laquelle la France, comme d’autres pays européens, s’est ligotée, empêche un débat politique de bonne foi. Ce qu’on appelle politique migratoire aujourd’hui est un ensemble de droits ouverts sous certaines conditions qui favorisent les liens diasporiques. Ces droits sont protégés par des Cours internes et supranationales (Cour européenne des droits de l’homme et Cour de justice de l’Union européenne). À l’exception de la migration professionnelle, les autres champs de la politique migratoire ont été communautarisés et la Cour de justice de l’UE veille au respect des directives. La France a donc peu de marges de manœuvre pour réduire l’immigration étrangère et, généralement, ne s’en saisit pas. Cela n’est pas dû à l’espace Schengen. David Cameron, qui avait promis aux Britanniques de réduire le solde migratoire à quelques dizaines de milliers, n’y est pas parvenu alors que le Royaume-Uni est hors de l’espace Schengen. Le solde migratoire a été estimé par l’ONS à +353 000, de septembre 2013 à septembre 2014, pour les seuls étrangers.

 

L’immigration et la survie démographique de l’UE

 

À l’échelle de l’UE, la position très favorable à l’immigration étrangère et au multiculturalisme n’est pas seulement le produit d’un « projet de société minimale dont le Droit définirait la forme et l’Économie le contenu. »[33], indifférent à la survivance des cultures et de modes de vie européens. Elle résulte aussi des anticipations très sombres de la Commission sur l’avenir démographique de l’Europe. Régulièrement, Eurostat, le service statistique de la Commission, élabore des projections de population, avec ou sans migration. L’intérêt ici n’est pas d’examiner la pertinence des hypothèses, mais les résultats que la Commission a en mains pour penser l’avenir. Les dernières projections, Europop 2013, ont pour horizon 2080.

En l’absence de migrations, la population de l’Union européenne, dans sa configuration actuelle (UE28), diminuerait de 108 millions (507 millions en 2014, 399 millions en 2080). Avec migrations, elle augmenterait d’un peu moins de 13 millions d’habitants. L’apport démographique des migrations serait donc ainsi de 121 millions. Même avec des migrations, l’Allemagne perdrait quand même près de 20 % de sa population et se retrouverait devancée par la France dans 37 ans et par le Royaume-Uni dans 33 ans. Sans migrations, l’Allemagne ne compterait guère plus de 50 millions d’habitants en 2080. Elle perdrait ainsi 38 % de sa population. De même, l’Espagne, l’Italie, la Pologne et le Portugal seraient en mauvaise posture mais le Royaume-Uni arriverait à maintenir sa population et celle de la France augmenterait de 4 %.

Des évolutions encore plus spectaculaires toucheraient la taille de la population d’âge actif. En l’absence de migrations, la population d’âge actif perdrait 120 millions d’ici 2080. L’Allemagne, l’Espagne, le Portugal, L’Italie, la Pologne et l’Autriche perdraient plus ou moins la moitié de leur population d’âge actif. La France s’en tirerait mieux avec une diminution de 9 %. Dans le scénario avec migrations, l’UE28 verrait disparaître l’équivalent de la population d’âge actif de la France aujourd’hui (42 millions). La perte de près de 18 millions en Allemagne serait en partie compensée par l’accroissement de la population d’âge actif en France, au Royaume-Uni et en Suède (un peu plus de 12 millions).

Avec ou sans migrations, le nombre de personnes âgées d’au moins 65 ans ne fera qu’augmenter dans tous les pays de l’UE28 et le taux de dépendance (65 ans+/15-64 ans) aussi. À l’échelle de l’Union européenne, le taux de dépendance passerait de 0,28 en 2014 à 0,51 en 2080 avec les hypothèses migratoires d’Eurostat, mais de 0,28 à 0,60 sans migrations. Pour les instances européennes, l’immigration semble être la seule planche de survie. Pourtant, des pays comme la France et le Royaume-Uni sont dans une situation infiniment moins dramatique que l’Allemagne, la Pologne ou les pays du Sud de l’Europe.

Cette immigration transformerait considérablement le peuplement d’un certain nombre de pays européens. Les projections de populations d’origine étrangère réalisées par Eurostat pour la Commission, même si les hypothèses et le choix techniques sont critiquables, indiquent que les populations d’origine étrangère pourraient devenir majoritaires chez les moins de 40 ans dans certains pays tels que l’Allemagne et l’Espagne, avec le Royaume-Uni et l’Italie pas très loin derrière[34].

Le modèle d’intégration asymétrique, qui vise la préservation des cultures et modes de vie européens et demande donc aux nouveaux venus de s’adapter, s’il n’a pas les faveurs d’une UE qui se prête, par construction, au développement du multiculturalisme et à l’éloge de la diversité[35], n’est sans doute pas non plus jugé soutenable à long terme. La France se trouve donc en porte-à-faux avec une conversion au multiculturalisme difficile et une démographie plus dynamique qui ne plaide guère en faveur une telle conversion.

 



[1] C’est ici la traduction d’indigenous. Autochtone est le terme qui sera employé pour désigner les personnes qui sont d’une origine française ancienne, sans qu’on précise explicitement le nombre de générations. Lorsqu’on désignera, plus précisément, les personnes nées en France de deux parents nés en France, on utilisera l’expression natifs au carré.

[2] Collier P., 2013, Exodus, How Migration Is Changing Our World, Oxford University Press, p. 96-100.

[3] Braudel F., 1990, L’identité de la France, Les hommes et les choses, Champs-Flammarion, p. 206-207.

[4] Op. cit.

[5] Collier P., p. 33.

[6] Op. cit., p. 100.

[7] Op. cit., p. 99.

[8] Kauffmann E., 2010, Shall the Religious Inherit the Earth ?, Profile Books, p. 71.

[9] Paul Collier, op. cit. p. 242.

[10] Op. cit. p. 97.

[11] Op. cit. p. 108.

[12] Scheffer P., 2011, Immigrant Nations, Cambridge: Polity Press, p. 29.

[13] Sorel M., 2011, Immigration, intégration. Le langage de vérité, Mille et une nuits, p. 260.

[14] Paul Collier, op. cit, p. 97.

[15] Sondage CSA pour la Commission nationale consultative des droits de l’homme. http://www.cncdh.fr/sites/default/files/cncdh_racisme_2012_basse_def.pdf

[16] Paul Collier, op. cit., p. 243.

[17] Simone Veil, qui présidait le comité chargé d’examiner la question l’avait prudemment enterrée.

[18] Au début des années 1990, Emmanuel Todd soulignait déjà le caractère changeant et instable de la notion d’intégration : « le mot d’intégration continue de régner, vide de sens puisque assimilationnistes et ségrégationnistes peuvent également s’en réclamer, lui affectant la signification qui leur convient, absorption des individus pour les premiers, enclavement des groupes pour les seconds. Todd E., 1994, Le destin des immigrés, Seuil, p. 469.

[19] Créé en 1989 par Michel Rocard et dissous en 2012 par Jean-Marc Ayrault à la suite de critiques virulentes pour excès de laïcité.

[20] HCI, Pour un modèle français d’intégration, Premier rapport annuel, La documentation française, p. 18.

[21] Dix ministres ont signé les cinq lettres de mission pendant l’été 2013 : Kader Arif, Marie-Arlette Carlotti, Cécile Duflot, Aurélie Filipetti, François Lamy, George Pau-Langevin, Marylise Lebranchu, Michel Sapin, Marisol Touraine et Manuel Valls.

[24] Catégorie comprenant ici aussi les professions intellectuelles et supérieures.

[25] Tribalat M., 2013, Assimilation, La fin du modèle français, Ed du Toucan, p. 253.

[26] Guilluy C., 2014, La France périphérique, Flammarion, p. 150-151.

[27] Tribalat M., op. cit., p. 269.

[28] Unité géographique de base des enquêtes annuelles de recensement comprenant environ 2 000 habitants.

[29] Tribalat M., op. cit., p. 266-267.

[30] Sorel M., 2011, op. cit.

[31] Collier P., op. cit., p. 242.

[32] http://www.elysee.fr/actualites/article/l-histoire-de-l-immigration-en-france-est-notre-histoire-a-tous/

[33] Michéa J.-C., L’empire du moindre mal, Climats, 2010, emplacement 940-41, livre électronique.

[34] Lanzieri G. 2011, Fewer, older and multicultural ? Projections of the EU populations by foreign/national background, Eurostat, Commission européenne, Methodologies and Working papers, 37 p.

[35] Baudet T., 2015, Indispensables frontières,  Editions du Toucan, 592 p.