Hakim El Karoui, l’islam, une religion française

Gallimard, 2018, 304 p. (2)

 

AUTRES DONNÉES QUANTITATIVES

 

GRANDE DIVERGENCE SOCIALE

D’après Hakim El Karoui, si l’assimilation par l’amour et l’accommodation démographique font leur chemin, le vrai problème est celui de « la grande divergence sociale » entre une élite musulmane en formation et « des populations qui se trouvent de plus en plus à l’écart du marché du travail ». Il rappelle la plus grande jeunesse de la population musulmane (en citant un âge moyen qui se rapporte en fait à l’âge moyen de l’échantillon de l’IFOP des 15 ans ou plus) et leur plus forte concentration sur certaines parties du territoire, notamment en Ile-de-France et tout particulièrement en Seine-Saint-Denis. Suit une série de chiffres essayant de décrire une situation sociale contrastée, chiffres tirés ou non de l’enquête IFOP ce qui rend la chose difficile à lire. On a l’impression que certaines informations sont issues de l’enquête Teo2008, d’autres de l’Insee (sans doute 2012 pour les données de recensement). Si le taux d’inactivité des 15 ans et plus chez les musulmans est plus élevé que pour les non musulmans, cela  tient en grande partie à la plus grande jeunesse des musulmans déjà relevée. On ne sait pas vraiment sur quelle tranche d’âge ce taux a été calculé. Parmi les jeunes, on trouve les décrocheurs (qui ne sont pourtant pas tous musulmans !) qui, nous dit Hakim El Karoui, « vivent en marge de la société, voire pour certains d’entre eux contre la société » aidés aujourd’hui par le fondamentalisme islamique.

UNE EXPLOITATION ASSEZ PAUVRE DE L’ENQUÊTE D’OPINION

Voyons maintenant ce qu’ Hakim El Karoui nous dit l’enquête d’opinion IFOP proprement dite, en espérant que les défauts de représentativité sur le nombre de musulmans ne s’accompagnent pas du même défaut sur les réponses.

Les données citées dans le livre ne sont pas toujours celles du rapport. Par exemple, dans le rapport, 30 % disent qu’il est important pour eux de partir vivre dans un pays musulman. C’est 35 % dans le livre.  Peut-être est-ce dû l’inclusion des non musulmans dans le rapport et à leur exclusion dans le livre.

Par la seule enquête de l’IFOP de 2016, il n’est guère possible de mettre en évidence la montée de l’islamisme. C’est en jouant sur les âges qu’on peut éventuellement la percevoir. C’est ce que fait Hakim El Karoui, mais de manière très confuse et pas systématique. Il reproduit, avant toute analyse de quelques tableaux de base qui auraient éclairé le lecteur, les résultats d’une analyse modélisée en composantes principales (classification en 6 groupes, puis en trois) effectuée par Antoine Jardin pour le rapport de l’institut Montaigne et en donne même une autre qui, dit-il, aboutit à la même classification. La modélisation a consisté à faire jouer 65 variables pour obtenir une classification en différents groupes. Seules les questions posées à la fois aux musulmans et à ceux qui ne le sont pas (ou plus) ont donc été utilisées. La consultation de l’annexe brouillonne sur le site de l’Institut Montaigne n’aide pas beaucoup.

On se souvient des 28 % de musulmans qualifiés de sécessionnistes avec un système de valeurs opposé à celles de la République, pourcentage montant à 50 % chez les plus jeunes (on suppose qu’il s’agit des 15-24 ans), résultats qui avaient été largement diffusés par a presse.

Il se trouve 33 non musulmans sur les 155, soit 11 % du groupe des sécessionnistes, qui se trouvent ainsi classés parmi ces intransigeants ! Il peut s’agir de personnes qui, bien que n’étant pas croyantes sont favorables à un libéralisme total des pratiques (niqab, prière au travail…), comme on pourrait en trouver chez des personnes n’ayant aucune ascendance musulmane, ceux qu’on appelle les islamo-gauchistes. On aurait donc aimé que l’auteur laisse de côté les non musulmans d’ascendance musulmane.

Par ailleurs, il est bien difficile de distinguer les effets d’âge des effets sociaux. Par exemple, lorsque Hakim El Karoui écrit que « les personnes en position plus précaire, les stagiaires, les intérimaires, ou les personnes en CDD, sont celles qui, parmi les actifs, sont les plus susceptibles d’appartenir aux groupes qui présentent les attitudes les plus intransigeantes », il s’agit de situations dans lesquelles les plus jeunes ont plus de chances de se trouver. Il n’est pas sûr que la position d’intérimaire ou de stagiaire soit alors suffisante pour identifier une position sociale. Ce qui n’empêche pas Hakim El Karoui de conclure au « renforcement des attitudes religieuses autoritaires parmi les jeunes des catégories populaires de la population musulmane résidant en France. »

En fait, une seule question dans le sondage de l’IFOP peut nous renseigner sur un aspect du fondamentalisme musulman, celle qui interroge sur l’adhésion à l’opinion suivante : La loi islamique (Charia) est plus importante que la loi de la République. Nous n’avons aucun tableau nous permettant, tout simplement, de connaître la proportion de musulmans qui partagent cette opinion[1]. Aucun tableau non plus sur la pratique religieuse. Sauf en annexe en ligne sur le site de l’institut Montaigne[2] où le degré de croyance religieuse est apprécié par la croyance en Dieu, en l’enfer, au djinns, aux saints, au mauvais oeil et aux marabouts ! Ainsi, on a demandé aux personnes non musulmanes d’ascendance musulmane si elles faisaient le ramadan, mais on ne leur a pas demandé si elles croyaient au mauvais œil.

Hakim El Karoui nous dit que « l’intégralité de l’enquête est dorénavant disponible sur le site de l’institut Montaigne. »

En fait, on n’y trouve que quelques informations sommaires. Par exemple on y apprend que 31 % des musulmans disent aller à la mosquée ou dans une salle de prière au moins une fois par semaine, contre 8,2 % en population générale. Ce dernier pourcentage est tiré de l’Enquête sociale européenne de 2014 auprès, notamment, de 1917 enquêtés en France. Parmi ces enquêtés beaucoup n’ont aucune religion et donc aucune raison de fréquenter assidument un lieu de culte.

 On y apprend que 65 % des musulmans de religion ou d’ascendance sont favorables au port du voile…

On se prend pourtant à espérer en dénichant l’intitulé Détail de ces données qui, quand on clique dessus, conduit à « page non trouvée ». De nombreux intitulés conduisent aux parties du rapport déjà connues.

Une infographie permet de glaner quelques informations sur l’importance accordée à la religion, question qui était également posée dans Teo 2008, mais ici avec une graduation allant de 0 à 10. On y apprend que 75 % des musulmans et non musulmans d’ascendance musulmane ont coché 6 ou plus, dont plus de la moitié ont opté pour 10, soit 37 %. Mais sur les 1029 enquêtés, seuls 992 ont répondu à la question. On peut supposer que les 37 qui n’ont pas répondu sont logiquement non musulmans. Restent 118 non musulmans qui se sont prêtés à la question et ont répondu vraisemblablement entre 0 et 5, plus vraisemblablement 0[3]. Ce qui donne, en fait, 85 % de réponses à 6 ou plus et 43 % de réponses au maximum (10) lorsqu’on garde les seuls musulmans.

QU’EST-CE QU’UN MUSULMAN PRATIQUANT ?

La comparaison effectuée entre les musulmans et les catholiques quant à la pratique laisse songeur.

Hakim El Karoui déclare qu’il y a 75 % de musulmans pratiquants, sans expliquer ce qu’est exactement un musulman pratiquant. Il ne retient pas la fréquentation d’un lieu de culte comme indicateur de pratique, fréquentation qui n’est pas fondamentale en islam. Il a raison. Mais on ne sait pas trop ce qu’il retient pour déclarer les musulmans pratiquants. Aucune question ne leur demande s’ils se considèrent comme pratiquants. Le choix de 75 % laisse penser qu’il a retenu l’importance accordée à la religion (réponses de 6 à 10) et qu’il inclut ainsi les non musulmans d’ascendance musulmane. 75 % de 3,6 millions de musulmans (ajoutons et d’ascendance musulmane) de 15 ans ou plus, cela donne, nous dit-il, un peu plus de 2,5 millions (en fait 3,6 millions *0,75=2,7 millions).  Pourquoi pas ?

Mais voilà qu’il entreprend d’estimer le nombre de catholiques pratiquants. Sans nous dire ce qu’il entend par catholique pratiquant. Suit une série de calculs plus ou moins fantaisistes à partir de chiffres qui ne sont pas datés : la moitié des habitants seraient catholiques, proportion qu’il applique cette fois à la France y compris l’outre-mer ; il enlève 19 % de moins de 15 ans, ce qui n’est pas légitime quand on sait à quel point l’affiliation et la pratique se sont raréfiées surtout chez les plus jeunes ; puis il applique un taux de 5 % de pratiquants, dont on ne sait pas d’où il sort. Il y aurait ainsi 1,35 million de catholiques pratiquants pour 2,5 millions de musulmans pratiquants. L’islam serait ainsi la première religion de France quant à la pratique.

Ce n’est pas tout à fait convainquant, sans même relever qu’il a d’un côté les musulmans et enfants de musulman(s) non croyants et de l’autre des catholiques déclarés.

Mais surtout, ce que la pratique religieuse veut dire diffère d’une religion à l’autre. Il aurait donc été préférable de s’en remettre aux déclarations des enquêtés strictement musulmans en posant une question du genre  « vous considérez-vous comme pratiquant ? ». Déclarations que l’on aurait alors pu comparer à celles des catholiques qui se seraient eux-mêmes déclarés pratiquants[4].

Ou alors il aurait fallu disposer de l’importance accordée à la religion, pour les deux groupes, musulmans et catholiques, comme c’était le cas dans l’enquête Teo de 2008[5].

Comme il est déjà allé cherché dans l’enquête sociale européenne de 2014 des informations sur la fréquentation des lieux de culte, Hakim El Karoui aurait très bien pu en tirer l’importance accordée à la religion en population générale, d’après la question adressée à tous - How religious are you ? – afin d’avoir un élément de comparaison. Ainsi, en 2014, 43 % des personnes qui ont répondu à la question ont situé leur attachement religieux de 6 à 10[6].

À défaut d’avoir recueilli, ou retenu, les bonnes informations, la démonstration d’Hakim El Karoui n’est pas probante.

PAS DE COMMUNAUTARISME MUSULMAN ?

Le communautarisme supposé des musulmans est apprécié à partir de leur appartenance à une association musulmane, leurs choix politiques et leur proximité avec les organes représentatifs ou avec l’UOIF. Il n’est pas sûr que leur faible engagement associatif communautaire soit un indicateur sûr d’une absence de communautarisme. Les affinités communautaires peuvent s’exprimer autrement que par le biais d’associations, surtout lorsqu’on tient compte des concentrations géographiques. On pourrait même dire que, lorsque ces affinités sont particulièrement fortes, elles n’ont pas besoin d’être médiatisées par un engagement associatif. Il n’est pas inutile de rappeler que le Conseil français du musulman (CFCM) ne s’est jamais plié aux règles associatives fondées sur le nombre d’adhérents puisque les votes ont été indexés sur la taille des bâtiments.

Hakim El Karoui nous dit que « les choix politiques aux élections sont très faiblement influencées par l’“islamité” réelle ou supposée d’un candidat (19 % seulement voteraient pour un candidat musulman “quelle que soit son appartenance politique”) ».

En fait la question posée aux musulmans inscrits sur les listes électorale ne permet pas d’en déduire ce qu’en déduit Hakim El Karoui : « Aux élections, s’il y a un candidat musulman, est-ce que vous votez systématiquement pour lui ? ». On le voit, il n’est pas question  d’appartenance supposée mais bien réelle. Par ailleurs, rien n’est dit sur son appartenance politique.

Pour répondre oui à la question, il faut que la situation se soit déjà présentée. Que dit le répondant si aucun candidat musulman ne s’est jamais présenté ? Il est des répondants qui n’ont pas eu l’occasion de voter souvent parce qu’ils se sont inscrits récemment ou qu’ils sont jeunes. Que veut dire pour eux systématiquement ? Enfin, on ne demande pas au répondant de se figurer ce qu’il ferait si un candidat musulman se présentait à une élection mais ce qu’il a effectivement fait dans pareille circonstance. Circonstance qui, pour beaucoup ne s’est jamais présentée. Mon point de vue là-dessus : à mauvaise question, réponse difficilement exploitable.

Autre affirmation peu étayée : « La volonté d’accéder à un meilleur statut social l’emporte sur les questions identitaires ou religieuses ». Or, on demande aux enquêtés si c’est important ou pas important  d’avoir de bons diplômes, d’être propriétaire, d’avoir la sécurité de l’emploi (CDI, fonctionnaire), d’avoir une maison dans le pays d’origine, d’avoir un garçon (un fils plutôt qu’une fille), de partir vivre dans un pays musulman. Évidemment que les personnes musulmanes ou d’ascendance musulmane qui vivent en France préfèrent avoir un emploi stable (90 %) et de bons diplômes (85 %). Comme elles préfèrent être en bonne santé que malades. C’est le cas dans tous les pays du monde, pour les musulmans comme pour ceux qui ne le sont pas.

Par contre, 35 % d’entre elles jugent important d’aller vivre dans un pays musulman et même 38 % pour les seuls musulmans. Hakim El Karoui, attribuait ce désir d’aller vivre en pays musulman, dans son rapport, à leur situation sociale, leur vécu des discriminations et des inégalités. Il est plus prudent dans son livre. 

37 % des répondants pensent que les musulmans sont victimes d’un complot. On aurait aimé savoir ce qu’il en était des seuls musulmans et notamment des plus jeunes.

Si 23 % des femmes interrogées disent porter le voile tout le temps, et 7 % de manière intermittente, leur proportion aurait augmenté, nous dit Hakim El Karoui, « depuis 2003, date des précédentes enquêtes ». On espère que la proportion correspond aux seules femmes musulmanes, qui ont seules, répondu à la question. Dans l’enquête Teo de 2008, la proportion était de 18 % parmi les femmes musulmanes âgées de 18 ans ou plus. Rappelons que le port du voile est très sensible à l’origine (Turquie en tête chez les femmes immigrées) et à la génération (plus faible parmi les filles d’immigré(s)). D’où l’importance d’avoir des échantillons représentatifs.

Les positions des musulmans et de ceux qui ne le sont pas (ou plus) sur le voile, dont Hakim El Karoui nous dit qu’il n’est pas une obligation religieuse, sont assez tranchées : 65 % des répondants (70 % des femmes et 58 % des hommes), musulmans ou non, sont favorables au port du voile simple et 24 % en faveur du voile intégral ; 60 % sont également favorables au port du voile à l’école (64 % chez les seuls musulmans) ; pour celles qui le portent, comme pour celles qui ne le portent pas, la première raison citée est religieuse (respectivement 76 % et 66 %).

Même si l’exégèse du Coran et d’un hadith menée par Hakim El Karoui montre que le voile n’est pas obligatoire, ce qui compte c’est l’exégèse qu’en font les personnalités musulmanes dont l’autorité en la matière est reconnue. Comme le prouve le destin de l’Egyptien  Mohamed Sa’ïd al-‘Ashmawi qui, en 1994, dans Vérité sur le voile et argumentation selon le hadith. « fit la démonstration que rien dans les textes sacrés n’oblige au voile, lequel demeure un strict marqueur politique… ». En 2004, il publia une série d’articles sur ce que les musulmans devraient au contraire se sentir obligés de faire s’ils souhaitaient respecter les traités de droit islamique qui interdisent le séjour dans un pays non islamique plus de dix jours : ne pas se fixer en Occident où ils s’acharnent pourtant « à islamiser tout ce qu’ils touchent ou qui les touche […]. Ce faisant, ils ne respectent pas leurs propres textes… Ceci n’est pas l’islam non plus. » Visé par plusieurs fatwas, il « vit cloîtré, sous protection policière »[7]. Si les musulmans s’accordent à voir dans le voile une injonction religieuse, il est difficile de retrancher le voile de la religion, comme le fait Hakim El Karoui lorsqu’il introduit la question du voile ainsi : « au-delà de la religion, certaines attitudes se systématisent… ».

À côté du voile, il évoque la consommation de viande halal systématique par 70 % des répondants. Comme pour le voile, il se livre à une exégèse des recommandations divines en la matière en citant le Coran qui déclare licite la nourriture des « Gens du Livre », formule pour désigner les juifs et les chrétiens dans le Coran. Mais la déchristianisation de la société française n’a pas échappé aux musulmans. En 2011, Gilles Kepel citait les propos de Kader, la trentaine, allant dans ce sens : « Mais ça ne veut plus rien dire de nos jours, les Gens du Livre […]. Comme disait un imam, faut les trouver les vrais Gens du Livre ! C’était à l’époque ça ! »[8]

Il est bien possible que le voile ne soit pas explicitement prescrit par le Coran ou la Sunna. Ce n’est pas moi qui vais trancher. Reste que, si la plupart des musulmans le croient ou croient ce qu’en disent les « autorités » musulmanes qu’ils écoutent, cela revient au même, tant qu’il en va ainsi. Voile et halal sont des moyens de se rendre visible et de marquer une séparation avec les autres. L’adhésion des musulmans au voile et aux produits halal est aussi un message envoyé à l’ensemble de la société sur leur volonté de résister à l’assimilation. Hakim El Karoui a raison de dire qu’elle signifie que ce sont « les conservateurs traditionnalistes [qui] sont en train de gagner la bataille culturelle qui se joue ».

L’enquête montre que les musulmans sont bien musulmans puisqu’ils déclarent que l’islam est la seule vraie religion à 83 %. Et encore, cette question étant posée à tous, on peut craindre que ce pourcentage porte aussi sur ceux qui ont déclaré n’être pas musulmans. Ce qui voudrait dire que le pourcentage calculé sur les seuls musulmans serait bien plus élevé. « Plus de la moitié conçoivent que “d’autres religions contiennent des vérités” », ce qui n’est absolument pas contradictoire pour qui a déjà lu le Coran.

UN VOTE MUSULMAN ?

Pour ne pas lasser, on ne reprendra pas les calculs sur les inscrits et les votants en 2012 qui sont approximatifs. Normal, on ne connaît pas la composition religieuse du corps électoral de 2012. L’enquête a été réalisée en 2016. On a peu d’indications sur les sources des données et des comparaisons. Les musulmans ont voté à 37 % pour Jean-Luc Mélenchon et à 17 % pour Benoît Hamon au 1er tour des élections présidentielles de 2017.Pour Hakim El Karoui, il n’y a « pas de “vote musulman” au sens où la religion viendrait expliquer le choix des électeurs ». En effet, les musulmans ont tendance à voter pour ceux qui défendent leurs intérêts. Si leurs valeurs sont plus conservatrices, c’est à gauche qu’on les défend systématiquement. Pour Hakim El Karoui, c’est « le vote de classe d’une minorité stigmatisée ».

Il écrit que jamais les musulmans n’ont créé de parti communautaire ou religieux. Pourtant, il y a eu le PMF fondé par Mohamed Latrèche en 1997, l’UDMF  fondé en 2012 par Nagib Azergui. Kammmel Messaoudi qui souhaitait se présenter sous cette étiquette à la présidentielle de 2017 n’avait pas recueilli les parrainages nécessaires. Plus récemment encore, Nizarr Bourchada a fondé le parti Français & Musulmans.

DES COMPARAISONS, AU FINAL, PEU CONVAINCANTES

Le positionnement des personnes musulmanes ou d’ascendance musulmane sur la question du statut des femmes est beaucoup moins égalitaire que celui des autres habitants de la France. On n’en doute pas, même si les comparatifs dits en « population générale » qui comprend donc les musulmans, ne sont jamais datés. Et pourquoi avoir choisi la comparaison avec les catholiques pratiquants et pas les catholiques tout court, ou l’ensemble de ceux d’ascendance catholique ? On sait qu’il s’agit d’une enquête IFOP, mais on ne sait pas laquelle.

C’est aussi le cas pour nombre de questions de société.

Et souvent le champ n’est pas le même. Il en va ainsi des comparaisons avec le baromètre du CEVIPOF qui sélectionne les Français âgés d’au moins 18 ans et inscrits sur les listes électorales. On apprend donc, par exemple, que 64 % de la population générale trouverait qu’il y a trop d’immigrés, contre 48 % pour les musulmans et 25 % pour ceux d’ascendance musulmane. En fait, on compare 64 % de Français âgés d’au moins 18 ans, inscrits sur les listes électorales et interrogés en décembre 2015 aux musulmans ou personnes d’ascendance musulmane, Français ou non, inscrits ou non sur les listes électorales, de 15 ans ou plus, interrogés dans l’enquête IFOP de 2016.

C’est également le cas pour les discriminations. Aucun comparatif n’est mentionné dans le questionnaire et pourtant, Hakim El Karoui affirme que le nombre de ceux qui disent souffrir de discrimination a augmenté depuis septembre 2001 : « 38 % contre 32 % dans une enquête effectuée juste après le 11 septembre ». On ne sait pas de quelle enquête il s’agit ni quelle était exactement la question. En 2016, les répondants ne peuvent pas dire pas s’ils sont victimes de discriminations, mais s’ils sont plus victimes de discriminations après les attentats. Je ne me souviens pas d’une enquête qui ait contenu un a priori embarqué de ce type (les musulmans sont forcément victimes de discriminations) en 2001. Comme aucune source n’est mentionnée, c’est difficile de s’en assurer.

 

De son analyse factuelle, Hakim El Karoui tire des explications sur la fausseté de la représentation des musulmans par la société qui proviendrait, nous dit-il, de phénomènes qui existent bel et bien. Les musulmans ne sont pas si nombreux que le laissent croire la concentration géographique, une pratique religieuse supérieure à celle des catholiques, une surdélinquance et les attentats terroristes.

L’islam est devenu une religion française et les musulmans sont très divers, écrit Hakim El Karoui. « Entre la moitié et un tiers, s’en sort, s’intègre, s’assimile par la force des unions mixtes et de l’adhésion culturelle et politique au modèle républicain pendant qu’un autre tiers se recroqueville sur lui-même et fait de l’islam l’étendard de sa contestation d’un modèle français qui le rejette. Le point commun entre tous, c’est un grand conservatisme moral et sexuel, un niveau de pratique très élevé et une imprégnation profonde, bien au-delà des islamistes convaincus, de l’adhésion au halal et au voile, ce qui permet de mesurer la force idéologique des groupes traditionalistes. »

Je ne sais pas si c’est dû à la pratique intensive du « en même temps », mais les deux propositions de la phrase apparaissent fortement contradictoires. Si le tiers ou la moitié des musulmans (comprenant rappelons-le ceux qui sont seulement d’ascendance musulmane) s’assimilent, comment peuvent-ils, en même temps, être si sensibles aux sirènes idéologiques des traditionnalistes ? Peut-on affirmer ensuite que « la majorité des musulmans de France ont un système de valeurs en totale adéquation avec la société française » ?

Hakim El-Karoui explique l’attraction du « fondamentalisme » et de la violence par l’offre côté islamisme. Hakim El-Karoui ne déroge guère en cela aux analyses les plus courantes qui voient la religion comme un refuge, une tentative de compenser le malheur social : il faut être vraiment très malheureux pour donner un tel espace à la religion dans sa vie. Il ajoute que cette attraction du « fondamentalisme et de la violence s’explique aussi par la demande liée à une situation économique, sociale et anthropologique qui, écrit-il, « en dit long sur le modèle français ».

UN MODÈLE D’ASSIMILATION FAUTIF ?

Le modèle français d’assimilation porterait donc des musulmans vers l’islamisme et la violence. Il encouragerait le discours xénophobe, le refus des grandes différences (expression reprise d’Emmanuel Todd) tel le traitement inégalitaire des hommes et des femmes.

Hakim El Karoui développe une interprétation anachronique de la loi de 1905 qui ne serait « que l’institutionnalisation du refus de voir les femmes enfermées symboliquement par les hommes ». On se pince en le lisant. Rien dans le rapport parlementaire d’Aristide Briand du 4 mars 1905 n’indique pareille intention. Il n’y est question que des rapports entre la puissance temporelle et les cultes, le catholicisme principalement. Rappelons la place importante qu’occupe la question des bâtiments dans la loi même.

De même, c’est le refus des différences dans le modèle d’assimilation français qui expliquerait « les discriminations insupportables qui sont le lot des enfants d’immigrés et des Antillais dans la France d’aujourd’hui ». Comment expliquer alors que cette question des discriminations soit posée partout en Europe, et particulièrement au Royaume-Uni qui n’est pourtant guère un adepte de l’assimilation ?



[1]L’enquête menée en 2008 par le Berliner Social Center dans six pays, dont la France, auprès de populations d’origine turque ou marocaine de 18 ans ou plus, trois question étaient censées cerner le fondamentalisme religieux. Cette enquête avait l’avantage de comprendre un groupe témoin de chrétiens répondant à des questions de même nature. Les trois questions retenues pour cerner le fondamentalisme comprenaient celle retenue par L’IFOP, à laquelle s’ajoutait une question sur le retour aux racines de l’islam (ou du christianisme) et une autre sur l’adhésion à l’idée qu’il n’y a qu’une seule interprétation du Coran (de la bible) et qu’on doit s’y tenir. Voir Ruud Koopmans, http://www.npdata.be/BuG/255-Fundamentalisme/Article-Koopman.pdf. Dans l’enquête de Koopmans et als, c’était plus de 60 % des personnes d’origine marocaine ou turque d’au moins 18 ans des six pays qui pensaient que les règles religieuses étaient supérieures aux lois laïques (secular laws).

[2] http://www.institutmontaigne.org/ressources/pdfs/publications/institut_montaigne_-_un_islam_francais_est_possible_-_annexes.pdf

[3] Rien n'est dit de l'affiliation religieuse des personnes ayant au moins un parent musulman mais qui ne le sont pas ou plus. Si la majorité d'entre eux est sans doute sans affiliation religieuse, peut-être que certains d'entre eux ont adhéré à une autre religion.

[4] Dans la grosse enquête cumulative 2005-2010 de l’IFOP, 65 % se déclaraient catholiques, dont 23 % se disaient pratiquants et 7 % disaient aller à la messe au moins une fois par mois. http://www.ifop.com/media/pressdocument/238-1-document_file.pdf

[5] En 2008, on comptait, parmi les 18-50 ans, plus de musulmans que de catholiques accordant beaucoup d’importance à la religion (1,2 fois plus). C’était encore plus vrai chez les plus jeunes d’entre eux, ceux nés en 1981-1990, pour lesquels il y avait 3,4 fois plus de musulmans que de catholiques qui accordaient une grande importance à la religion.

[6] En 2008, on comptait, parmi les 18-50 ans, plus de musulmans que de catholiques accordant beaucoup d’importance à la religion (1,2 fois plus). C’était encore plus vrai chez les plus jeunes d’entre eux, ceux nés en 1981-1990, pour lesquels il y avait 3,4 fois plus de musulmans que de catholiques qui accordaient une grande importance à la religion.

[7] Marie-Thérèse Urvoy, Islamologie et monde islamique, cerf, 2016, p. 154.

[8] Gilles Kepel, Banlieue de la République, Institut Montaigne, 2011, p. 278.