À PROPOS D’UNE PUBLICATION DANS LE MONDE DES RELIGIONS N°93, JANVIER-FÉVRIER 2019

Démographie, L’avenir lu dans les chiffres, p. 52-53

 

12 MARS 2019

 

Le 19 octobre 2018, je recevais un message de Jérémy André me demandant de rédiger, en tant que démographe, un texte de 6000 signes sur le " poids de  l’islam dans la société française, de son implantation et de ses évolutions (et aussi des débats sur les méthodes d'étude, comme la question des statistiques ethniques)" accompagné d’une « petite infographie simple et pédagogique (vous pouvez nous transmettre un de vos graphiques, que nous confierons à un service d'infographie, et que nous vous ferons valider avant publication) ». Jérémy André ajoutait, sans doute pour me rassurer sur les intentions de la revue, que le dossier envisagé l’était sans arrière-pensée politique et qu’il était prêt à défendre ce que j’écrirai en tant que concepteur du dossier. Je le crois de bonne foi.

Le 19 novembre, je lui envoyai mon texte (6004 signes) accompagné d'un petit graphique dont il accusa réception le jour même du Congo où il conduisait un reportage. Il me disait le transmettre à la rédactrice en chef du journal. Ce qu’il fit.

À la réception de la revue, le 5 janvier, quelle ne fut pas ma surprise de constater que mon texte, déjà très court, avait été réduit de 20 %, mon petit graphique remplacé par une grande photo en pied de la blogueuse créatrice de mode Zozoliina occupant au moins deux fois la place qu’aurait prise le graphique. Par ailleurs, j'y trouvais des reformulations malheureuses, sans doute à des fins de simplification, par quelqu’un, à la rédaction, qui n’avait visiblement pas compris ce qu’il lisait, dont l'une me faisait dire autre chose que ce que j’avais écrit. Erreur reprise en exergue de l’article !

Je m’en suis plainte à Jérémy André par mail du 5 janvier. Il me répondit par mail le 7 janvier. Absent, il n’avait pas pu suivre le dossier alors qu’il était à l’étranger et s’étonnait de l’absence du graphique, dont il avait recommandé l’inclusion. Il s’étonnait aussi des coupes qui, d’habitude, écrivait-il, ne sont jamais faites sans en avertir l’auteur. Il me disait qu’il allait essayer de comprendre ce qui s’était passé. Sans nouvelle et n’ayant pas été avertie d’un erratum que la revue aurait pu introduire dans le numéro 94, je propose dans ce qui suit la version originale du texte, toutes fins utiles.

Figurent en bleu l'essentiel de ce qui a été supprimé et en rouge le texte reformulé de manière erronée. 

TEXTE ORIGINAL

Les questions à poser pour disposer de données sur l’affiliation religieuse sont : Avez-vous une religion ? Laquelle ? Sont alors considérés comme musulmans ceux qui se déclarent comme tels.

L’Insee ne collecte généralement pas d’informations sur les affiliations religieuses. Mais, il lui est arrivé de le faire, en collaboration avec l’Ined, dans le cadre d’enquêtes aléatoires (tirage au sort dans la population). C’était le cas lors de l’enquête Trajectoires et origines (Teo) réalisée fin 2008 en France métropolitaine qui comportait un échantillon d’un peu plus de 5000 musulmans âgés de 18-50 ans. Ce qui a permis d’estimer la population musulmane tous âges à 4,2 millions, fin 2008, soit 6,7 % de la population.

De nombreuses enquêtes par quotas, réalisées par des instituts de sondage privés,  traitent de la question religieuse.  Mais elles souffrent d’un défaut de représentativité. En effet, les quotas portent généralement sur le sexe, l’âge, la profession, la région, la taille d’unité urbaine. Les concepteurs espèrent ainsi que la représentativité sur ces variables s’étende à d’autres caractéristiques, dont la religion, ce qui n’est manifestement pas le cas. L’enquête IFOP pour la Fondation Montaigne en 2016 auprès des 15 ans ou plus aboutissait, sans erreur de calcul, à une estimation de 4,3 millions de musulmans tous âges en France métropolitaine.

Les approches par la nationalité, le pays de naissance, les origines, sont des substituts très imparfaits sur lesquels il ne faut pas trop s’illusionner. C’est donc à l’Insee, lors d’enquêtes comportant de gros échantillons, par exemple l’enquête Famille qui n’est plus une enquête obligatoire depuis 1999 et dont on attend le renouvellement, d’introduire les questions sur l’affiliation religieuse. Celle de 2011 avait interrogé près de 360 000 personnes et recueillait déjà le pays et la nationalité de naissance des parents. Il suffit d’y ajouter les deux questions sur la religion. Depuis la mise aux normes européennes de la loi Informatique et Libertés en 2004, la statistique publique (Insee et directions statistiques des ministères) est présumée d’intérêt public. Cela a été confirmé dans la loi de 2018 intégrant les décisions du règlement européen de 2016 sur la protection des données. L’Insee n’a donc plus l’obligation de recueillir l’accord exprès pour ce type de données dites sensibles, mais doit obtenir l’avis positif du Cnis (Conseil national de l’information statistique).

Revenons à l’enquête Teo de 2008. Elle a permis d’évaluer le taux d’accroissement démographique des musulmans en 2008 à 36,6 ‰, à comparer à 3,1 ‰ dans le reste de la population. La population musulmane est jeune et a une fécondité supérieure au reste de la population. En 2008, à 40 ans, les musulmanes avaient eu 2,8 enfants, contre 1,9 pour les catholiques et 1,7 pour les sans religion. L’évaluation du potentiel démographique de la population musulmane reconduisant jusqu’en 2015, le taux d’accroissement estimé en 2008 pour déterminer le nombre de musulmans au 1er janvier 2016 (5,4 millions) puis, projetant, sous le seul effet de la mortalité et de la fécondité (supposée baisser), la population ainsi attendue en 2050, conduit à un total de 8,5 millions, soit 12,9 % de la population. Cette population musulmane serait toujours plus jeune avec près d’un musulman sur cinq à 0-5 ans, contre un sur vingt-cinq à 85 ans ou plus. Le même type d’estimation par le Pew Research Center a donné 12,7 % de musulmans en France en 2050.

Le Pew a ajouté des hypothèses migratoires dans deux exercices de projection pour estimer ce qui pourrait arriver si le régime migratoire connu en 2014-2016, avec ou sans l’afflux de réfugiés, se poursuivait après 2016. La France pourrait alors compter 17 % à 18 % de musulmans en 2050. On est loin d’une population musulmane majoritaire comme certains l’anticipent. Mais on doit envisager l’avenir avec une minorité musulmane beaucoup plus importante qu’aujourd’hui.

Le nombre compte, surtout lorsque le modèle d’intégration est peu efficient. L’assimilation a été abandonnée par en haut et par en bas. Les classes dirigeantes, protégées de la cohabitation par le marché immobilier, y voient une violence faite aux nouveaux venus dont elles ne perçoivent plus quelles pourraient en être les raisons. Elles se sont converties au multiculturalisme européen dont la politique d’intégration dit viser deux objectif moraux contradictoires : respect et tolérance. Les classes populaires, qui voisinent avec des populations aux modes de vie dépaysants, cherchent à préserver le leur et les musulmans résistent à l’assimilation. Cet éloignement fabrique des concentrations musulmanes qui favorisent l’entre-soi et la perpétuation des pratiques culturelles qui leur sont propres. Le corps social désengagé n’est plus à même de se faire le prosélyte qu’il doit être s’il veut convaincre les nouveaux venus de la nécessité de s’adapter à la culture et aux modes de vie du pays. Les mariages mixtes ont toujours été le carburant de l’assimilation. En épousant des autochtones, les immigrés ou leurs descendants inscrivent leurs enfants dans l’héritage historique français (Paul Collier, 2013). Or, comme l’ont montré les données de l’enquête Teo de 2008, l’endogamie religieuse est massive. Lorsque les deux parents sont musulmans, la transmission de l’islam se fait pratiquement sans défaut. L’endogamie est, aux côtés de l’éducation familiale, un moyen de sécuriser la transmission dans un environnement très sécularisé. Une certaine mixité ethnique des unions, dont on s’est réjoui au début des années 1990, a été favorisée par les défauts de transmission et la sécularisation des enfants d’immigrés musulmans qui en a résulté. Le graphique ci-dessous indique très clairement comment ce taux de transmission dans les familles dont au moins un parent est musulman (généralement les deux) s’est beaucoup amélioré au fil des générations. Le réinvestissement dans l’islam devrait limiter à l’avenir la mixité ethnique.

Taux de transmission de l’islam auprès de personnes dont au moins un parent est musulman selon le lien à la migration et l’année de naissance. Source : Enquête Teo Ined-Insee, 2008