THE REVOLT OF THE PUBLIC AND THE CRISIS OF AUTHORITY IN THE NEW MILLENIUM

MARTIN GURRY

Stripe Press, 2018, 449 p.

(3 juin 2019) 

 Martin Gurri a été pendant de longues années un analyste à la CIA. Il a créé un blog en 2011 intitulé The fith wave, Information and influence in the age of the public (https://thefifthwave.wordpress.com/) et il a livré son analyse du mouvement des gilets jaunes à Atlantico (https://www.atlantico.fr/decryptage/3568855/-la-revolte-du-public--interview-exclusive-avec-martin-gurri-l-analyste-de-la-cia-qui-annoncait-la-crise-des-gilets-jaunes-des-2014).

Son livre est une reprise de celui publié en 2014, augmenté d’un nouveau chapitre examinant, à la lumière de l’analyse développée par ailleurs, des événements survenus depuis (Trump, le Brexit ...). La structuration du livre avec, notamment, cette longue postface qui propose à nouveau une conclusion, ne facilite pas la recension. Ce qui m’a amenée à ne pas suivre le plan de l’ouvrage.

Pour Martin Gurri, l’événement majeur, au tournant du nouveau millénium, est la révolution de l’information. Après l’invention de l’écriture, de l’alphabet, de l’imprimerie et l’arrivée des médias de masse de l’âge industriel, nous sommes entrée dans une cinquième vague portée par l’apparition du web en 1990, des blogs en 1997 et de Face Book en 2004. Un véritable tsunami de l’information.

La multitude d’informations et l’impossibilité d’y accéder de manière exhaustive génèrent de l’incertitude et du doute, lesquels participent à l’effondrement des hiérarchies et conventions qui ont caractérisé l’ère industrielle pendant un siècle et demi. L’incertitude est un acide qui corrode l’autorité. Du temps des médias traditionnels, l’importance donnée à un événement avait toutes les chances de refléter le goût des élites. La prétention des élites reposait sur leur monopole de l’information. Le public a mis les pieds dans l’arène sacrée des élites et provoqué une révolution dans les relations entre le public et l’autorité à peu près dans tous les domaines de l’activité humaine. Martin Gurri illustre cette révolution à travers de multiples exemples.

Le public 

La notion de public n’est pas facile à retranscrire en français. Martin Gurri se demande d’ailleurs si on doit dire « it » ou « them ». Them serait probablement plus approprié. Aujourd’hui, le public est composé de communautés rassemblées autour d’un objet d’intérêt commun. Il n’est pas le peuple, même s’il aime prétendre le contraire. Il n’édicte pas de loi, n’a pas d’exécutif ni de prison. Il ne peut qu’exprimer une opinion. Son autorité est basée sur la persuasion, non sur la loi, débordant ainsi les procédures démocratiques.

Le public ne se confond pas non plus avec les masses. Dans l’ère industrielle hiérarchique, « taylorisée jusqu’à l’os », les mouvements de masse cherchaient plutôt à contrôler l’homme ordinaire. Il existait bien un public au 18ème siècle en Europe, mais réduit aux intellectuels connectés par la correspondance. Ils ont eu un grand succès, mais le public d’aujourd’hui ressemble plus à des masses qui auraient échappé au taylorisme et se seraient investies dans des communautés. Les leaders des mouvements de masse n’avaient pas de retour sur ce que les individus pensaient. Pour maintenir leur influence, ces leaders devaient commander leurs opinions. Martin Gurri appelle cela le taylorisme des âmes.

Grâce à la profusion des choix qui sont offerts aujourd’hui, on est passé à un public hyperactif et très intrusif. Les gens ordinaires sont ramenés à leurs intérêts que les institutions ont perdu le pouvoir de modeler. « Les mouvements de masse ont enterré le public vivant. Avec le nouveau millénaire, il se venge ». Aujourd’hui, une foule peut s’assembler spontanément, après un appel sur les réseaux sociaux qui peut prendre des formes virales. Ce qui a amené des régimes autoritaires à vouloir remonter le temps en fermant internet ou en coupant l’électricité.

L’autorité

C’est comme la beauté, écrit Martin Gurri, on la reconnaît lorsqu’on la rencontre. En fait, l’autorité se loge dans les institutions qui abritent les personnes qui parlent en leur nom. L’autorité provient de la légitimité qui, elle-même, dérive d’un monopole. Elle repose sur la persuasion mais ne dédaigne pas les signes visibles (toge, blouse blanche…). Son mépris de l’amateur s’explique aussi par la peur de perdre position et argent. Mais le fossé entre les compétences revendiquées par les institutions et ce qu’elles accomplissent réellement, s’il est dû aux limites du savoir humain, est devenu visible. Leurs erreurs apparaissent au grand jour.

La thèse de Martin Gurri

Nous vivons un entre-deux. Un vieux monde, celui de l’ère industrielle fondée sur la hiérarchie et l’autorité institutionnelle, se termine et un monde nouveau, qui semble être celui du public, se profile, sans qu’on sache à quoi il pourrait ressembler.

À l’âge industriel, on aimait les appellations pompeuses propres à impressionner telles que Bank of America, suggérant une hiérarchie professionnelle et un monopole du savoir. Au contraire, à l’âge digital, on aime l’autodérision (Yahoo, Google) et on privilégie les noms de blogs provocateurs (The Devil’s Excrement par exemple). Les réseaux sont égalitaires au point même de dysfonctionner. Leurs interventions réussissent tant qu’ils sont tenus ensemble par quelque chose de commun. Ils sont CONTRE… Les réseaux peuvent grossir par millions, à la vitesse de la lumière. Ils peuvent protester, renverser mais ils ne peuvent pas gouverner.

On assiste à une opposition entre le centre et les bords, définitions que Martin Gurri emprunte à Mary Douglas et Aaron Widavsky. La contestation des bords peut balayer un gouvernement, mais n’offre pas d’alternative. Avec les chaines d’information et les réseaux sociaux, l’homo informaticus a le choix. Le discours du pouvoir occupe désormais une place réduite dans la sphère de l’information, avec des conséquences irréversibles. C’est alors, « par essence, l’échec gouvernemental qui dicte l’agenda ». L’homo informaticus peut élaborer un récit opposé à celui du régime et rejoindre les opposants au statu quo. C’est le public qui prend alors le contrôle des moyens de communication. Le pouvoir se trouve ainsi sur le fil du rasoir. Toute erreur, tout événement peut amener un public connecté dans la rue et n’importe quelle étincelle peut faire sauter n’importe quel système politique, n’importe quand et n’importe où. Cela vaut pour les régimes autoritaires comme pour les démocraties libérales.

L’exemple du blogueur iranien Hoder illustre à quel point les pouvoirs ont pris conscience du danger et la férocité de leur réponse quand ils en ont les moyens. Hoder est un homme ordinaire, mais un amateur doué qui réussit, en 2001, du Canada, à adapter un logiciel de blog au farsi. Les Iraniens s’y sont mis furieusement et ont créé de nombreux blogs contre le régime. La réponse du régime fut d’encourager ses supporteurs à se lancer sur le net et… d’arrêter Hoder en 2008 lorsque l’occasion s’est présentée, lors d’une visite qu’il faisait à son père à Téhéran. Il avait assisté en 2007 à une conférence à Tel Aviv et fut condamné à 19,5 années de prison pour, notamment, propagande contre le gouvernement et coopération avec des états ennemis. Il fut gracié en 2014 par Ali Khamenei. Hoder n’était pas un dissident, mais il était celui qui avait fait perdre aux dirigeants le monopole de l’information, l’amateur dont la voix était insupportable aux oreilles de l’autorité. De même, la fermeture du net par le pouvoir égyptien, lorsqu’il perçut, trop tard, que le feu était dans la plaine, puis l’interdiction d’émettre en Egypte à al-Jazeera qui avait pris le relais, n’arrêtèrent pas la rébellion, retransmise par d’autres chaines et amateurs.

Le soulèvement tunisien en 2010-2011 a révélé le triomphe de l’image dans les nouveaux médias, avec la diffusion par Face Book puis par al-Jazeera de la vidéo de Mohamed Bouazizi s’immolant par le feu. Neuf mois auparavant, le même geste à Monastir, non filmé, était resté sans suite. Les nouveaux médias donnaient le la aux anciens.

2011 

Pour Martin Gurry, 2011 a été un moment clef dans le basculement des rapports entre public et autorités. Tout au moins, est-ce l’année où l’on a, à plusieurs reprises, vu la méfiance du public à l’égard du pouvoir le conduire dans la rue dans plusieurs pays, notamment dans des régimes démocratiques. Martin Gurry a repris les exemples bien connus des Indignados espagnols (ou mouvement 15-M du 15 mai 2011) et d’Occupy Wall Street, versions occidentales de la place Tahrir en Egypte, mais aussi un épisode peut-être moins connu à Tel Aviv. Attardons-nous sur cet exemple moins connu qui montre le caractère parfois superficiel du déclencheur de la révolte. En juillet, Daphni Leef, apprenant que son bail ne sera pas renouvelé et qu’elle n’a aucune chance de rester dans son quartier, lance un appel à installer des tentes sur le Bd Rothschild. En deux semaines, le mouvement arrive à organiser une manifestation de 300 000 personnes criant des slogans tels que : « Le peuple demande la justice sociale ! L’Egypte est ici ! ». La gauche, comme en Espagne et aux Etats-Unis, joua un rôle dans le mouvement, mais plus important encore à Tel Aviv. La plupart des manifestants étaient les enfants des familles ashkénazes riches et sécularisées. Jeunesse dorée, mais insatisfaite et qui voulait que le gouvernement légifère dans un sens plus égalitaire pour donner du sens à leur vie, sans la moindre idée sur la façon d’y parvenir. Netanyahu prit des mesures en ce sens, mais les rebelles n’étaient pas prêts à reconnaître leur victoire et à abandonner leur protestation. Cependant, le mouvement s’effilocha quand certains « leaders » rejoignirent le centre en se présentant aux élections de 2013. On se rappelle aussi les quatre jours d’émeutes déclenchées en août à Londres après que Mark Dugan fut tué dans une confrontation avec la police. The Economist avait appelé ce mouvement  « The BlackBerry Revolt ». Les pilleurs se servaient de BMS (BlackBerry Monitoring Service) pour organiser des assauts dans les « cathédrales de la consommation »  d’Oxford Circus. Ils appartenaient aux mêmes groupes d’âges que les rebelles politiques mais, sans idéologie particulière, étaient motivés par la haine de la police et l’attrait pour le matériel digital. Ils se comportaient comme si ce qu’ils désiraient était « disponible naturellement, comme l’herbe sous leurs pieds ».

La violence à Londres était, d’une certaine manière, écrit Martin Gurri, la conclusion logique de la négation poussée à l’extrême, négation qui caractérisait aussi les rebelles politiques. Dans pratiquement toutes les manifestations, on trouve des porteurs de masques Guy Fawkes (tirés du film V for Vendetta de 2006), film dans lequel le héro tue un bon nombre de personnes de la classe dirigeante et se termine par la démolition du régime. Ce masque a été introduit à l’origine par le groupe des hackers Anonymous, ces mutants de la 5ème vague, qui parlent comme des révolutionnaires mais volent des données et détruisent des sites pour se marrer.

Les gouvernements démocratiques sont restés en place. Pas de révolution donc, mais la menace d’une agitation permanente qui a tendance à démoraliser les élites et à la retenir d’entreprendre toute action politique téméraire.

L’autorité des experts en prend un coup 

Martin Gurri énonce une vérité de la recherche d’aujourd’hui : le succès scientifique est défini moins par la qualité de ce qu’une recherche a trouvé que par la capacité à trouver des financements. Normalement, la seule méthode de validation à laquelle souscrivent les scientifiques est celle des pairs, ce qui suppose l’existence d’experts à l’esprit indépendant qui évaluent une quantité gérable de données. Or, on a souvent affaire à des petits milieux, qui ont tendance à s’auto-protéger, censés maîtriser une énorme quantité de données. Comme les autres institutions, la recherche a eu tendance à réclamer un monopole de l’information pour qu’on ne questionne pas son autorité. Mais les amateurs ont proliféré et l’incapacité des scientifiques de vivre à la hauteur de leur image a érodé leur position. En 2009, les emails volés à la Climatic Research Unit (CRU) de l’université d’East Anglia ont révélé un portrait de famille peu flatteur, avec des chercheurs obsédés par leur image, intolérants, injurieux à l’égard des outsiders et une organisation de la discipline en cartel. Faire taire les dissidents était devenu plus important pour eux que la recherche de la vérité. Si les climatologues de l’IPCC craignent de débattre avec les sceptiques, comment peut-on les croire ?

La même année, en Italie, la commission nationale de prévention des risques majeurs, plus préoccupée par la concurrence d’un amateur qui prévoyait un tremblement de terre sérieux à Sulmona, avait rassuré tout le monde en déclarant le risque négligeable, délégitimant ainsi l’amateur. Le tremblement de terre d’Aquila du 6 avril 2009 fit 300 morts et 65 000 sans abri. Les membres de la commission furent condamnés à 6 ans de prison et $10 millions d’amende. Au lieu d’admettre l’incertitude de leur science, ils avaient préféré protéger leur pré carré.

La crise de 2008 a ruiné le crédit que le public accordait aux experts, lesquels se défendirent en invoquant l’incompétence généralisée : personne ne l’avait venu venir, disaient-ils ! La débandade s’est produite sous les yeux du public, qui prit conscience de l’écart entre les compétences que les experts disaient avoir et la réalité.

Pour résumer, les attentes exorbitantes du public sont encouragées par les prétentions excessives des autorités. En raison d’une perte de contrôle du récit sur leurs performances par les élites, le décalage entre ce qu’elles prétendent et ce qu’elles peuvent accomplir nourrit la méfiance et les prive de légitimité. La perte de monopole génère l’apparition de centres d’autorité alternatifs. Chaque communauté formée d’amateurs intéressés sur un sujet devient une menace pour l’autorité des institutions.

Les erreurs des gouvernements

L’échec d’un gouvernement s’évalue par rapport à ses déclarations et aux attentes du public. Le problème aujourd’hui est l’attachement des gouvernants à la fiction d’une grande maîtrise, qui caractérisait l’âge industriel, sans rapport avec ce que la démocratie peut accomplir.

Pour montrer à quel point on a changé d’époque, Martin Gurri compare la réaction du public à deux échecs, celui de Kennedy lors du fiasco de la baie des cochons en 1961 et celui d’Obama lorsqu’il mit en place sa relance financière après une crise qui n’était pas de son fait. Kennedy  fut décrit par les médias comme un président qui avait fait une erreur mais avait su en tirer les leçons et, deux semaines après l’événement, sa cote de popularité atteignait 82 % (+ 10 % par rapport au précédent sondage). Tout autre scénario pour Obama, élu en pleine crise financière. L’Amercan Recovery and Investment Act, de plus de 1000 pages promettait des effets spectaculaires et variés dans à peu près tous les domaines et les experts expliquèrent comment la loi allait réduire le chômage. C’est le Tea Party qui incarna la contestation. Les déclarations de son fondateur, Rick Santelli, si elles eurent peu d‘écho dans les médias traditionnels, rencontrèrent un gros succès sur Youtube. Il y eut des manifestations dans 40 villes le 27 février 2009, mais dans 750, le 15 avril ! Le public s’était mis en marche, mais en partant de la droite cette fois. Il rassemblait des gens, religieux ou pas, venant de la classe aisée, en faveur de la liberté personnelle, alors qu’Occupy était un mouvement de gauche motivé par la justice économique. Mais le Tea Party n’avait de parti que le nom et était, en fait, composé de groupes locaux connectés via internet.

James C. Scott a appelé le XX° siècle, le siècle du “High Modernist”, caractérisé par un pouvoir politique chargé d’atteindre la perfection dans les relations sociales. S’il était adapté à l’ère industrielle où l’on considérait le public comme une masse informe qu’il fallait élever au niveau d’élites persuadées de la justesse de leur cause, un tel projet ne l’était plus en 2009. Pour Martin Gurri, Barak Obama est un moderniste tardif. Après le revers de 2010, il se fit l’accusateur en chef (sur la question des noirs, des femmes, des immigrants, des gays…) et renforça ainsi la méfiance envers l’ordre établi. Si bien qu’en 2012, il apparut comme un combattant du statu quo et fut réélu. Le moderniste tardif, explique Martin Gurri, ressemble à un « tonton gâteaux » qui cherche à faire plaisir à ses neveux. Obama a représenté une nouvelle étape de la démocratie – la conquête du centre par les bords - en joignant sa voix aux accusateurs de l’ordre établi. Il allait lutter côte à côte avec le public. Il prétendit même avoir appris à la télévision le contrôle fiscal de groupes Tea Party ! Chevauchant un tigre, il lui fallut durcir le ton pour éviter que le tigre ne se retourne contre lui. Mais ce fut au prix de la confiance dans le système politique. Quand elle est validée en haut de la pyramide, la méfiance débouche sur une contestation de la démocratie, prévient Martin Gurri.

L’arrivée au pouvoir de Trump n’était donc, finalement, pas si extraordinaire et incompréhensible qu’on l’a dit. Le parti républicain était déjà mal en point avant les élections de 2016. Martin Gurri décrit le soutien du parti à Jeb Bush comme « une danse de la mort » et l’élection de Donald Trump comme « un moment de révélation et d’acceptation ». Trump n’a pas été choisi en dépit, mais en raison, de ses défauts, par un public insurgé. C’était inconcevable même dans les années 2000. Les plateformes digitales ont fait la différence. Cependant, la campagne de Trump, écrit Martin Gurri, a été bien meilleure que celle d’Hillary Clinton ou de ses adversaires républicains. Il a dépensé moins, mais reçu une couverture médiatique plus importante. Il a senti l’appétit des médias à l’égard l’étrangeté de son profil, « a su comment nourrir la bête » et a bénéficié ainsi d’une publicité gratuite. « Trump a pu gagner les élections en partie parce qu’il a su lire ce paysage fracturé avec beaucoup plus d’intelligence que ses compétiteurs ». Sa stratégie paya et il fut perçu comme le bâton aux mains de « déplorables » cherchant à donner une leçon à Hillary Clinton. Mais quel président  a-t-il été jusque là ? Si l’on met de côté sa forte inclinaison pour le protectionnisme, sa politique est finalement peu différente de ce qu’aurait été celle d’un Jeb Bush ou d’un Ted Cruz, écrit Martin Gurri. Même le mouvement d’intellectuels républicains, « Never Trump », a reconnu qu’il a fait le travail d’un président républicain. Ce qui sépare ces Républicains de Trump, c’est la maîtrise du style nihiliste de ce dernier, habitués qu’ils sont au jargon et aux clichés plutôt qu’aux diatribes. Trump est un produit de l’époque. Il vient de nulle part, n’a pas d’intérêt dans le système, ignore l’histoire, est sans curiosité pour les usages politiques, mais aime à dénigrer et casser des choses précieuses. Peut-être que son style a été sa manière d’échapper au dilemme d’aujourd’hui : continuer à s’en prendre aux institutions une fois élu ou rejoindre le courant des élites et détruire ainsi sa crédibilité et sa base.

Pour retenir sa base, Trump doit provoquer une furie de haine et il faut reconnaître que ses opposants et les médias sont de bons clients. La négation du réel a été aussi leur combat et ils ont poursuivi, dès l’élection, le rêve fou de défaire le résultat de 2016. Martin Gurri pense que les Russes ont sûrement essayé de manipuler les élections, mais avec une efficacité voisine de zéro. Pourtant, selon une étude, le sujet le plus couvert en 2017 par les médias a été la collusion supposée entre l’administration Trump et la Russie de Putin. Pour les élites libérales et progressistes, le recours à la post-vérité est devenue l’explication de l’arrivée de Trump au pouvoir, justifiant ainsi leur déni et leur épargnant la reconnaissance de la réalité. Elles veulent revenir au monde d’avant 2016. Pour elles ou la démocratie meurt, précipitée dans les ténèbres, ou le président élu est renversé.

Déjà comparé à Hitler pendant la campagne électorale, Trump l’a été bien plus après ses paroles maladroites prononcées après le meurtre d’une jeune femme par un néo-nazi lors de la manifestation de Charlottesville, en août 2017. Donc, si l’on résume, les nazis américains sont le résultat de la manipulation électorale russe. Et l’on a vu fleurir un nombre extravagant de livres sur le sujet en 2018, dont celui-ci : Can it Happen Here ?  Alors que rien n’indique que les Etats-Unis sont en train de devenir un régime autoritaire, les Américains devraient résister sur le modèle de la résistance française pendant l’occupation nazie. « Quand les néo-nazis de The Stormer regarde l’Amérique, ils voient une guerre raciale contre les blancs et des salauds de terroristes juifs au gouvernement. […] Mais quand les élites regardent les néo-nazis, elle voient, non pas une petite bande de fanatiques cherchant à attirer l’attention, mais les conséquences désastreuses de l’élection de Trump ». Tous deux ont tort et présentent la vérité telle qu’ils aimeraient qu’elle soit. La décomposition de la vérité est bipartisane aux Etats-Unis et rend la pratique démocratique plus difficile.

Martin Gurri aborde également les derniers événements politiques en Europe, dont le Brexit qui s’explique, selon lui, plus par la déconnexion des élites que par l’immigration ou le terrorisme. Mais il livre aussi son analyse de l’ascension au pouvoir d’Emmanuel Macron, aussi improbable que celle de Donald Trump. Macron lui semble être sur la même pente que Matteo Renzi. Son tempérament centralisateur, son attachement aux symboles du pouvoir (Jupiter) ne s’accordent guère avec notre âge centrifuge. Tenté par la couronne d’un empire décadent, c’est-à-dire par l’ambition de devenir la prochaine Angela Merkel, Macron emprunterait ainsi, d’après Martin Gurri, la route vers le désastre.

Nihilisme et démocratie

La démocratie se débat à l’ombre d’un passé héroïque. Nous serions les enfants décadents  d’une grande génération. Il y a une génération, la révolution était encore un modèle de progrès.  On n’y croit plus guère et quant au progrès, dont on parle beaucoup, on ne sait pas dans quelle direction le chercher. Désorienté, le public en est réduit à se mobiliser au cas par cas, sous une forme unique, celle de la négation. C’est là qu’intervient le nihiliste. Connecté, le nihiliste passe son temps à produire un torrent de négations sur les sujets qui l’obsèdent. Il est, dit Martin Gurri, « morbidement et monstrueusement contre… un terroriste sans cause ».

Comme on l’a vu dans différents exemples, on a là une classe plutôt privilégiée, en révolte contre elle-même, méprisant la démocratie et prête à la renverser, sans autre projet. Elle manifeste ainsi une certaine ingratitude vis-à-vis d’une histoire qui a rendu possible la relative aisance qui est la sienne.

En même temps, les élites qui dirigent ne voient plus guère les moyens de progresser et cherchent à durer. Martin Gurri parle d’institutions zombies qui survivent par la force de l’inertie et grâce à l’absence d’alternative. Pourtant, les échecs des gouvernements ne sont pas ceux de la démocratie, mais le résultat de leurs déclarations héroïques (et des frustrations qu’elles engendrent ainsi), de leur culte des experts et de leur fonctionnement pyramidal. Le nihiliste a, en partie, raison. Les dirigeants ont cru qu’ils pouvaient commander l’avenir et ont perdu le contact avec la réalité. Ils ne savent pas comment arriver aux résultats qu’ils promettent. Mais le public est complice lorsqu’il demande l’impossible. Le succès d’un jour auprès du public prépare l’échec du lendemain. Accorder une primauté aux résultats sur le processus démocratique est un jeu dangereux.

L’alternative proposée par Martin Gurri serait d’arriver à une plus grande honnêteté et une plus grande modestie dans nos attentes et de formuler des demandes en rapport avec la réalité, comme on le fait dans nos vies privées. Ne pas exiger des certitudes sur des choses complexes.

Du côté des institutions, on pourrait imaginer une meilleure communication du gouvernement, qui n’a généralement aucune idée sur la manière d’interagir avec le public. Les gouvernements pourraient récupérer un certain contrôle de l’information en la présentant de manière compréhensible par les gens ordinaires. Pour cela, il leur faut apprendre le langage du public, faire des lois plus courtes, réduire le jargon et chercher à convaincre plutôt que pratiquer l’obscurité volontaire. L’idée de Martin Gurri n’est pas de pousser le public au sommet de la pyramide, mais d’amener les élites là où vit et décide le public. Les gouvernements, explique-t-il, peuvent décider de chevaucher la cinquième vague ou se laisser submerger par elle, laissant ainsi la démocratie à la merci de la 1ère alternative convaincante.

Mais la phobie des fake news fait aussi partie de la pathologie des élites, lesquelles cherchent à réintroduire de la distance plutôt que de la proximité, à faire taire le public au lieu de chercher à le persuader. Cela a poussé Google et face Book à concevoir des algorithmes opaques. Martin Gurri craint que ce soit un petit pas en direction d’une sphère de l’information qui ne rapporterait que des bonnes nouvelles.

La démocratie doit aujourd’hui faire avec un public qui a des idées bien arrêtées. C’est aux citoyens que revient la tâche de trouver une nouvelle élite qui incarne les vertus nécessaires pour conduire une démocratie adaptée à l’ère digitale. Au final, écrit Martin Gurri, tout repose sur nous. Nous pouvons porter notre attention sur les politiciens qui ne veulent pas mentir, simplifier, distordre la réalité à leur avantage et dont l’intention n’est pas de s’élever au-dessus de nous. L’autre chemin, conclut-il, mène au nihilisme ; c’est à nous de choisir.

Quelques remarques sur ce livre

Je renvoie au livre de Timur Kuran (http://www.micheletribalat.fr/439783525) sur la formation de l’opinion publique qui montre que ce que décrit Martin Gurri n’est pas entièrement nouveau. Ce qui l’est, c’est effectivement la transformation de la sphère médiatique et l’appropriation, par le public, de vecteurs d’informations qui fournissent aux activistes une capacité de mobiliser les suiveurs et de faire bouger les préférences privées incomparable à ce qu’on a pu observer avant. Mais le « mécanisme des surprises » et l’effet domino existaient bien avant l’invention d’internet.

Par ailleurs, je ne suis pas sûre qu’on puisse, comme il le fait, inclure l’islamisme, notamment terroriste, dans les manifestations nihilistes favorisées par la cinquième vague. L’islamisme ne date pas de l’apparition d’internet ! L’islamisme ne cherche pas à détruire les démocraties pour les détruire, sans la moindre idée de ce qui pourrait venir ensuite. Le problème est bien, justement, que les islamistes ont une idée bien arrêtée sur le régime idéal à substituer à la démocratie. L’islamisme ressemblerait plus, me semble-t-il, aux mouvements de masse de l’ère industrielle, mais avec les moyens de communication d’aujourd’hui.