HOMMAGE À RENÉ CARMILLE

25 janvier 2020

 

Il y a 75 ans aujourd’hui, René Carmille mourait à Dachau. Ce qu’il a accompli est probablement aujourd’hui peu connu du grand public qui a sans doute aussi oublié à quel point René Carmille a été très injustement sali dans les années 1990 dans deux rapports français sur la statistique pendant l’Occupation[1]. Les historiens ayant rédigé ces rapports se sont eux-mêmes laissés piéger, comme ce fut le cas de Vichy et des Allemands, par l’habileté de René Carmille à dissimuler les activités résistantes du SNS (Service national des statistiques, ancêtre de l’Insee) qu’il dirigeait, seule administration résistante connue et ayant survécu au régime de Vichy. Pourtant, à la sortie de la guerre, son rôle éminent dans la préparation d’une mobilisation contre l’occupant, sa neutralisation des informations collectées sur les juifs en zone libre et son rôle dans la résistance étaient connus et reconnus par tous.

C’est, paradoxalement, aux Etats-Unis que son action fut, et est toujours, objet d’admiration. Une première fois par Robert O. Paxton en 1966, dans un livre qui ne fut publié en français qu’en 2004 chez Taillandier[2]. Une seconde fois par Amanda Davies qui faisait de René Carmille un précurseur des hackers d’aujourd’hui dans un texte intitulé « Hacking to Save Lives »[3]. Plus récemment, dans un roman exaltant le rôle de René Carmille pendant l’Occupation intitulé A Quiet Hero (2019), écrit par Dwight Harshbarger[4], qui n’a malheureusement pas le talent d’un Ben Macintyre.

Le travail accompli par Robert Carmille, après la mise en cause de son père, et celui de Xavier Jacquey, fils de Pierre Jacquey, commandant détaché auprès de René Carmille par l’état-major et auquel ce dernier avait confié ses archives, les “Jacquey Papers” selon l’expression de Robert O. Paxton, sont des sources précieuses consultables sur internet.

René Carmille est né à Trémolat en Dordogne le 8 janvier 1886. C’est au lycée de Bordeaux qu’il prépare son entrée à Polytechnique où il fut admis en 1906. À sa sortie, il opte pour l’armée, dans l’artillerie. Il gravit bien des échelons avant d’être mobilisé en première ligne. À la sortie de la guerre, il s’oriente vers la branche administrative de l’armée et devient contrôleur des armées. Il est membre de la société de statistique en 1936 et maitre de conférence en économie politique à l’école libre des Sciences politiques de Paris de 1937 à 1939. Pendant les années 1930, René Carmille est prolixe et publie de nombreux articles sur l’économie, la statistique, la mécanographie, notamment dans la Revue d’économie politique et la Revue politique et parlementaire (en ligne sur le site Gallica), un livre sur la mécanographie et un autre sur l’économie aux Editions Sirey.

Mais, depuis 1911, il est aussi membre du Deuxième Bureau, ancêtre de la DRM (Direction du renseignement militaire) d’aujourd’hui. C’est lors d’une de ses missions en Allemagne, durant les années 1930, qu’il découvre l’usage que font les Allemands de la mécanographie pour mobiliser en cachette. Il subtilise une carte perforée qu’il ramène en France pour la montrer à l’état major et le convaincre d’y recourir comme il avait tenté de le faire bien avant cette découverte.  

Économiste libéral, il écrit dès 1932, un texte sur la forme particulière d’économie dirigée allemande - l’économie associée - qui rendait invisible à la surveillance internationale  le fonctionnement des grandes holdings: « Au point de vue international, il est important de signaler qu’une telle organisation peut se livrer à un travail de préparation de guerre sans qu’un pfennig de dépense n’apparaisse dans les comptes budgétaires. »[5]. Quelques années plus tard, en 1939, alors que la guerre est déjà là, René Carmille publie « Sur le Germanisme », un texte d’une grande lucidité sur l’expansionnisme allemand, Hitler, le nazisme et son projet antisémite : « L’hitlérisme arrive à peu près exactement à la même organisation économique que le marxisme intégral appliqué par les Soviets russes, alors qu’il pensait avoir pris le contre-pied du marxisme […]. L’hitlérisme allemand se croit et se déclare spiritualiste, et veut faire prédominer l’idée germanique nationale et raciste. Il conçoit donc l’État totalitaire, mais pour réaliser cet État, il fait régner un nationalisme offensif qui ne peut durer qu’au moyen d’une sorte de collectivisme, tantôt apparent, tantôt larvé, et qui, comme en Russie, supprime toute liberté humaine, même celle de penser en silence[6]. »

Après l’armistice, alors qu’il a manqué, à Bordeaux, l’avion qui devait le conduire, avec son fils Robert, à Londres où il comptait retrouver les troupes françaises évacuées de Dunkerque, René Carmille est nommé contrôleur général 1ère classe. Le Service de Démographie qui lui est confié, formellement rattaché au ministère des Finances comme le SNS ensuite et l’Insee aujourd’hui, fut sous la direction effective, mais occulte, du secrétariat d’État à la Guerre. En contravention avec les termes de l’armistice, ce service était censé préparer les conditions d’une mobilisation contre l’occupant. D’une certaine manière, René Carmille organisait, à la barbe des Allemands, ce que les Allemands avaient eux-mêmes fait dans les années Trente en contravention avec le traité de Versailles.

Le Service de démographie, installé à Lyon, à bonne distance de Vichy, fut doté de moyens colossaux par rapport à ceux dont disposait la SGF (Statistique générale de France) avant la guerre. Les deux services fusionnèrent le 11 octobre 1941 dans un Service National des Statistiques (SNS). La petite SGF, qui comprenait deux divisions sous la direction de Henri Bunle et d’Alfred Sauvy, resta à Paris, en zone occupée, tandis que le SNS, piloté par des officiers et sous-officiers démobilisés, resta à Lyon sous la direction de René Carmille. Celui-ci créa des directions régionales (DR), une école d’application, ancêtre de l’ENSAE d’aujourd’hui, et un service des sondages. Alors que la SGF comprenait avant-guerre 140 permanents, les effectifs du SNS étaient de 4326 en 1941 et 8042 en 1945, sans compter le directeur ![7]

C’est malgré l’opposition de la SGF à la mécanographie que René Carmille l’introduisit. Inventeur du NIR (numéro d’indentification qui est aujourd’hui notre numéro de sécurité sociale), il le mit en application sur des cartes perforées visant à préparer une remobilisation en zone libre, en cas de débarquement allié. Pour collecter les informations utiles, René Carmille entreprit un recensement AP (des activités professionnelles) en 1941, en zone libre, dont il croisa les informations avec le fichier des démobilisés constitué officiellement pour vérifier les primes de démobilisation. Ce qui lui permit de constituer une cartothèque de 800 000 hommes domiciliés en zone libre, camouflée dans plusieurs millions de cartes individuelles et dont la mise à jour des adresses était faite, notamment, à partir des cartes à tabac. Si le dispositif ne put être mis en oeuvre en métropole en raison de l’occupation de la zone libre en 1942, le travail de la direction générale d’Alger fut très utile aux alliés. Le maréchal Montgomery en remercia René Carmille par écrit dans un Certificat de Service du 6 mai 1946. Le fichier de la zone libre en métropole fut caché dans un collège de Jésuites près de Villefranche-sur Saône et détruit à la Libération par un officier subalterne à qui il fut remis.

René Carmille batailla avec Vichy afin de ne pas étendre le recensement AP à la zone occupée parce que les Allemands avaient imposé une question raciale pour repérer les juifs. Question dont le SNS ne fit rien, si ce n’est la rendre inutilisable informatiquement et produire quelques tableaux statistiques qu’il fournit au gouvernement le 7 août 1944 et qui ne permettaient évidemment pas de localiser les adresses.

Face aux demandes des Allemands, la stratégie de René Carmille consistait à se charger d’abord de ces demandes pour, dans un deuxième temps réclamer des moyens financiers tels qu’ils leur étaient le plus souvent refusés. Et lorsque tel n’était pas le cas, le SNS invoquait sa compétence strictement statistique et son obligation au secret statistique pour ne pas fournir les informations demandées[8]. C’était risqué !

Encore plus risquée était la demande insistante que fit René Carmille le 18 juin 1941 au Commissaire général aux questions juives de lui confier, pour exploitation, le fichier juif en cours de collecte par les services de police de la zone sud – qu’il ne faut pas confondre avec le recensement de 1941-, pour le stériliser[9]. Face à l’inefficacité de la police, ce fichier fut finalement confié au SNS en janvier 1942. Le SNS va alors se livrer à une véritable « grève du zèle », comme l’a fort justement écrit Michel Louis Lévy. Le fichier, comprenant 110 000 fiches, fut partagé entre la DR de Limoges et celle de Clermont-Ferrand, puis centralisé à Clermont-Ferrand en mai 1944 où le travail fut « volontairement saboté »  et « rendu au Gouvernement quelques jours seulement avant la Libération, sous une forme inoffensive puisque seulement numérique »[10]. Le travail n’était pas terminé lors de l’arrestation de René Carmille !

Mais les Allemands se méfient du SNS, notamment le lieutenant-colonel Von Passow, chargé de le contrôler, et redoutent la préparation, par ses services, des outils d’une mobilisation rapide. La Gestapo surveille aussi René Carmille pour ses activités résistantes (fourniture de faux papiers et distribution d’argent aux maquis). En témoigne la déposition du Sonder Führer Walter Wilde, fait prisonnier en août 1944.

René Carmille aurait été dénoncé par le conducteur de sa voiture, à la suite des contacts qu’il avait avec les réseaux locaux de résistance. Cette trahison est évoquée par la promotion 32 de l’EMCTA[11].  Il est donc arrêté le 3 février 1944 comme « grand ennemi de l’armée allemande, ayant entretenu des relations avec Londres et aidé des groupes terroristes ». François Trevoux, qui est une des dernières personnes à l’avoir vu avant son arrestation, raconte, dans sa lettre à Madeleine Carmille du 16 juin 1945, cette courte entrevue autour de 10h30 ce matin là. René Carmille sait que « le filet se ressert  » autour de lui, mais il doit rester, dit-il, afin d’avertir quelques personnes à temps. C’est pourquoi il demande à François Trevoux de le remplacer pour une conférence qu’il doit donner quelques jours plus tard sur les enquêtes par échantillon à la Société d’économie politique et lui remet le manuscrit à lire.

Torturé par Klaus Barbie (sans avoir parlé), gardé au Fort Montluc jusqu’au 19 juin, il fut ensuite conduit à Compiègne pour être embarqué le 2 juillet 1944 dans un train transportant 2000 hommes à Dachau où il mourut du typhus il y a exactement 75 ans.

Le Président du Gouvernement provisoire, Georges Bidault, lui remit en 1946, à titre posthume, la croix de guerre avec palme. René Carmille reçut aussi, à titre posthume, un certificat d’appartenance aux Forces Françaises Combattantes de l’Intérieur et la médaille de la résistance pour son rôle dans le réseau Marco Polo. Ces décorations venaient s’ajouter à la légion d’honneur (Chevalier en 1928) et à la croix de guerre reçue pour son action dans l’artillerie lourde pendant la 1ère Guerre mondiale durant laquelle il fut blessé deux fois. Si une salle à l’Insee (en tout cas à l’ancienne adresse avant le déménagement de l’Insee à Montrouge) portait bien son nom, si le Centre National de Mise en Oeuvre des Systèmes d’Informations de l’armée (CNMOSI), à Suresnes, est localisé dans les bâtiments René Carmille, si une rue à la Seyne-sur-Mer porte son nom et si la promotion 32 (2008-2009) de l’École militaire du corps technique et administratif (EMCTA) de Saint Cyr s’est dénommée Promotion « Contrôleur Général Carmille », ce héros n’est pas reconnu comme il devrait l’être aujourd’hui. La France se serait honorée en lui rendant aujourd’hui un hommage officiel bien mérité.

 

POUR EN SAVOIR PLUS :

Lire le texte plus complet écrit par Michel Louis Lévy « Justice pour René Carmille  (1906) », à paraître en mars dans La jaune et la rouge, revue des alumni de Polytechnique. https://www.lajauneetlarouge.com/

Bardet Fabrice, 2000, La statistique au miroir de la région, Éléments pour une sociologie historique des institutions régionales du chiffre en France depuis 1940, Université de Paris I – Panthéon Sorbonne, 517 p.

Carmille René, Moyens statistiques et science économique, Revue politique et parlementaire, Paris, 1933.

Carmille René, Vues d’économie objective, Sirey, Paris, 1935, 282 p.

Carmille René, La Mécanographie dans les administrations, Recueil Sirey, Paris, 1936.

Carmille René, 1939, « Sur le germanisme », Revue politique et parlementaire, p. 31-51,

Carmille René, « Illusions et réalités monétaires », Revue politique et parlementaire, janvier 1932, p. 266-278.

Carmille René, « Les théories de l’économie dirigée », Conférence à la Société d’économie politique, 5 juillet 1932, p. 133-153.

Carmille René, « Moyens statistiques et science économique », Revue politique et parlementaire, Paris, février 1933, p. 271-284.

Carmille René, « Le dilemme inéluctable », Revue politique et parlementaire, mai 1933, P. 302-322.

Carmille René, «Importance des mouvements des prix », Revue politique et parlementaire, juillet-août-septembre 1933, p. 500-515. 

Carmille René, « Réflexions de l’heure présente sur l’épargne », Revue politique et parlementaire, janvier 1934, p. 61-76.

Carmille René, « Chômage, salaires et prix », Revue politique et parlementaire, juin 1934, p. 409-425.

Carmille René, « L’heure nécessaire du libéralisme objectif », Revue politique et parlementaire, novembre-décembre 1934, p. 427-437.

Carmille René, « Les dévaluations des monnaies », Revue politique et parlementaire, juin 1935, p. 410-428.

Carmille René, Vues d’économie objective, Sirey, Paris, 1935, 282 p.

Carmille René, La mécanographie dans les administrations, Recueil Sirey, Paris, 1936.

Carmille René, « La mécanographie au service de l’évolution économique », Revue d’économie politique, juillet-août 1938, p. 1121-1139.

Carmille Robert, 1996, Des apparences à la réalité, le « fichier juif », Rapport de la commission présidée par René Rémond au Premier ministre, Mise au point par Robert Carmille, 26p. https://fr.wikisource.org/wiki/Des_apparences_à_la_réalité_:_le_ « fichier_juif »._Rapport_de_la_commission_présidée_par_René_Rémond_au_Premier_ministre_:_Mise_au_point_par_Robert_Carmille

Carmille Robert, 1998, Mise au Point du rapport Azéma-Lévy-Bruhlhttps://fr.wikisource.org/wiki/Les_services_statistiques_fran%C3%A7ais_pendant_l%E2%80%99Occupation 

Carmille Robert, 2000, Les services statistiques français pendant l’occupation (étude), 101 p. https://fr.wikisource.org/wiki/Les_services_statistiques_français_pendant_l’Occupation.

Harshbarger Dwight, A Quiet Hero, Mascot Books, 376 p.

Jacquey Xavier, juillet 2001-juillet 2002, De la statistique au camouflage, Une administration résistante, 71 p. http://www.gagey-bernard-brochard-deve.fr/Servance/De la stat au camouflage.pdf.

Lévy Michel Louis, 2000, « Le numéro Insee, De la mobilisation clandestine (1940) au projet Safari (1974) », L’utilisation des sources administratives en démographie, sociologie et statistique sociale, Séminaire de valorisation du 20 septembre 2000, Ined, Document de travail n° 86, p23-34. Rédacteur de la fiche Wikipédia sur René Carmille.

Paxton Robert O., 2006, L’armée de Vichy : le corps des officiers français 1940-1944, 567 p.

Touchelay Béatrice., 1993, L'INSEE des origines à 1961 : évolution et relation avec la réalité économique, politique et sociale, mémoire de doctorat d'histoire économique, Université Paris XII, 742 p.

Touchelay Béatrice, décembre 2010, « La Société statistique de Paris et les fondations de l’expertise du service central de la statistique publique (1936-1975) », Journ@l Électronique de l’Histoire des Probabilités et de la Statistique, 6(2), http://www.jehps.net/Decembre2010/Touchelay.pdf.

Tribalat Michèle, Statistiques ethniques. Une querelle bien française, L’Artilleur, p.21-61. En annexe, texte de René Carmille « Sur le Germanisme », p. 261-287.

Tribalat Michèle, « Vertu rétrospective, Le procès anachronique de René Carmille », dans : Intellectuels dans l’arène, Textes offerts à Pierre-André Taguieff, rassemblés par Annick Durafour, Philippe Gumplowicz, Isabelle de Mecquenem et Paul Zawadzki, CNRS éditions, Paris, 2020.

Volle Michel, Mairesse Jacques, Desrosières Alain, 1976, « Les temps forts de l’histoire de la statistique française », Économie et statistique, N°83, p. 19-28.

 

QUELQUES CITATIONS TIRÉES DES PUBLICATIONS DE RENÉ CARMILLE

« En enlevant ainsi des exposés destinés au grand public des références de base, on risque de laisser la roue libre aux imaginations, tant des auteurs que des lecteurs qui tendront à prendre plus volontiers les directions séduisantes que celles qu’imposerait la logique. » (« Les théories de l’économie dirigée », Société d’économie politique, Séance du 5 juillet 1932, p. 274)

« Demeurer inlassablement et impassiblement fidèle au raisonnement cartésien et objectif en face de phénomènes enchevêtrés doit être l’imperturbable ligne de conduite [des économistes rationalistes]. Ils augmenteront la somme des connaissances indiscutables qui forment la véritable science et, peut-être, pourront ainsi rendre plus facile la tâche des sociologues, des moralistes et des hommes de gouvernement. Mais ce dernier point n’est qu’une conséquence seconde du résultat de leurs efforts, et vouloir le rechercher a priori serait retomber dans la faute des faiseurs de systèmes » (« L’heure nécessaire du libéralisme objectif », Revue politique et parlementaire, hiver 1934, p. 437).

« M. Joseph Caillaux racontait qu’il avait entendu, il y a une quarantaine d’années, un employé du ministère des Finances réclamer dans ses conversations quotidiennes la suppression de la loi de l’offre et de la demande. Et, comme il était demandé ironiquement à cet employé s’il ne faudrait pas aussi supprimer la loi de la gravitation universelle : “toutes les deux en même temps”, fut-il répondu ? » (« Moyens statistiques et science économique », Revue politique et parlementaire, février 1933, p. 272)

« Il est inhérent à certaines natures humaines de donner une âme au monde extérieur pour le rendre responsable de leurs déboires personnels. » (« Moyens statistiques et science économique », Revue politique et parlementaire, février  1933, p. 272).

« Les systèmes, même les plus fallacieux, quelle que soit d’ailleurs la partie des connaissances qui est traitée, sont toujours séduisants, au moins par quelques points. On peut se l’expliquer en regardant comment naît le système dans l’esprit de son inventeur.  […] L’inventeur de système se propose toujours de trouver une solution commode d’un problème gênant. Il est ainsi sympathique dès l’abord. Ensuite, il dépense une grande ingéniosité (sans cela il ne serait pas inventeur), à articuler des procédés successifs avec une admirable logique apparente, et il laisse dans l’ombre, presque toujours d’une façon inconsciente, l’obstacle insurmontable que son système doit infailliblement rencontrer. Le tout est cohérent, bien compréhensible, pittoresque même. Il est fatal que les systèmes trouvent facilement des adhérents. L’objection que présentera l’homme de science vraie sera toujours mal reçue ; si elle est absolument évidente, on abandonnera le système, mais on n’aimera pas le fâcheux qui a fait perdre une illusion agréable ; si elle demande une explication un peu longue, on ne voudra même pas l’écouter, et l’on attendra que les faits se chargent de démontrer la vérité par une faillite cruelle. » (« L’heure nécessaire du libéralisme objectifs », Revue politique et parlementaire, hiver 1934, p. 435-436)



[1] Rémond R ., 1996, Le « Fichier juif » - Rapport de la commission présidée par rené REMOND au Premier ministre, Paris, Plon, 233p. Azéma J.-P., Lévy-Bruhl R., Touchelay B., 21 juillet 1998, Mission d’analyse historique sur le système statistique français de 1940 à 1945, INSEE, 103 p.

[2] Edition Poche 2006 : L’armée de Vichy, Le corps des officiers français, 1940-1944, Le Point-Seuil, p. 567.

[4] Mascot Books, 376 p.

[5] « Les théories de l’économie dirigée », Société d’économie politique, Séance du 5 juillet 1932, p. 139

[6] Revue politique et parlementaire, septembre-octobre 1939, p. 31-51,

[7] Touchelay Béatrice, décembre 2010, « La société statistique de Paris et les fondations de l’expertise du service central de la statistique publique (1936-1975) », Journ@l Électronique de l’Histoire des Probabilités et de la Statistique, 6(2), p 6. http://www.jehps.net/Decembre2010/Touchelay.pdf et Azéma Jena-Pierre, Lévy-Bruhl Raymond, Touchelay Béatrice, op. cit., p. 23.

[8] Jacquey Xavier, juillet 2001-juillet 2002, De la statistique au camouflage, Une administration résistante, 71 p. http://www.gagey-bernard-brochard-deve.fr/Servance/De%20la%20stat%20au%20camouflage.pdf

[9] La conduite d’Henri Bunle de la SGF dont les bureaux se trouvaient à Paris en zone occupée est beaucoup moins glorieuse. C’est lui qui demanda à Xavier Vallat, le 7 avril 1941, à centraliser les informations recueillies sur les juifs par la police. Ce qui lui fut refusé, Xavier Vallat préférant garder une supervision policière. Henri Bunle assurait pourtant à Xavier Vallat que « les résultats de l’enquête seraient tenus rigoureusement secrets par la SGF et uniquement communiqués au CGQJ ». Cf. Michel Louis Lévy, 2000, « Le numéro Insee, de la mobilisation clandestine (1940) au projet Safari (1974), L’utilisation des sources administratives en démographie, sociologie et statistique sociale, Séminaire de valorisation du 20 septembre 2000, Ined, Document de travail n°86 et la notice Wikipédia qu’il a rédigée https://fr.wikipedia.org/wiki/Ren%C3%A9_Carmille.

[10] Déclaration de Guy Neyret, qui, comme directeur régional de l’Insee à Clermont-Ferrand, avait été chargé en 1979 de recueillir les témoignages écrits de tous les fonctionnaires actifs pendant l’Occupation, lors de la  table ronde Enseignements de l’histoire organisée par la CGT Insee en 1998.

[11] « Le 3 février 1944, la Gestapo arrête René Carmille et son chef, probablement sur dénonciation du conducteur de sa voiture suite à des contacts qu’il prend avec les réseaux locaux de la Résistance. Il est interné à Lyon (Montluc) puis déporté au camp de Dachau. »  http://www.guer-coetquidan-broceliande.fr/bisto/coet/carmille.html.