Le texte qui suit a été publié dans le livre de mélanges offert à Pierre-André Taguieff aux éditions du CNRS sous le titre "La modernité disputée " :

https://www.cnrseditions.fr/catalogue/philosophie-et-histoire-des-idees/la-modernite-disputee/

On trouve le sommaire ici : 

https://www.conspiracywatch.info/wp-content/uploads/2020/03/La-modernit%C3%A9-disput%C3%A9e-TDM.pdf

 

Vertu rétrospective

Le procès anachronique de René Carmille

 

L’évocation de Vichy à tout bout de champ dans le débat public n’est pas seulement une mauvaise manière visant à disqualifier l’adversaire. Elle protège aussi ceux qui s’y livrent, les transforme en lanceurs d’alerte vertueux et les installe dans une position morale avantageuse. Il arrive même que l’on en vienne à condamner des héros auxquels l’époque démocratique ne permet guère de se mesurer. C’est ce qui est arrivé à René Carmille dans les années 1990, au grand dam de ses descendants et de ceux de Pierre Jacquey, son proche collaborateur[1].

René Carmille est un polytechnicien (promotion 1906) né en 1886, membre de la société statistique de Paris, contrôleur des armées. Passionné de statistique, il s’intéressait à sa modernisation à travers la mécanographie. Dans les années 1930, il avait pu observer l’usage qu’en faisait l’armée allemande pour se reconstituer clandestinement. Il avait même subtilisé une carte perforée pour alerter les autorités françaises sur les dangers de l’évolution en cours en Allemagne et les convaincre de recourir à la mécanographie[2]. Ses écrits des années 1930 attestent de sa lucidité vis-à-vis du nazisme.  Ainsi, en 1935 écrivait-il :

« L’hitlérisme allemand se croit et se déclare spiritualiste et veut faire prédominer l’idée germanique nationale et raciste. Il conçoit donc l’État totalitaire, mais pour réaliser cet État, il fait régner un nationalisme offensif qui ne peut durer qu’au moyen d’une sorte de collectivisme, tantôt apparent, tantôt larvé, et qui, comme en Russie, supprime toute liberté humaine, même celle de penser en silence[3]. »

En 1939, alors que la guerre vient de commencer, il publie Sur le germanisme dans la revue politique parlementaire, qui ne laisse aucun doute sur ce qu’il pense du régime nazi et de sa politique antisémite, dont il expliquait le succès non par un antisémitisme profond, mais par les places libérées au profit des Allemands[4] :

« […] l’antisémitisme ne peut que s’aggraver : il faut de nouvelles mesures de persécution pour donner satisfaction au besoin de places toujours plus grand des classes moyennes et il faut de nouvelles mesures pour justifier les anciennes[5]. »

Peu de temps après l’appel du 18 juin 1940, René Carmille est en partance pour Londres avec son fils Robert sur le terrain d’aviation militaire de Bordeaux. Il rate l’avion alors qu’il téléphone pour prévenir plusieurs membres de sa famille. D’après Robert Carmille, son père souhaitait rejoindre les troupes françaises évacuées de Dunkerque. Il ne le pourra pas et sera incité à rester en France où il lui fût dit qu’il pourrait rendre plus de services à la France. C’est ainsi que lui fut confié le Service de démographie créé le 14 novembre 1940, avec des moyens colossaux[6]. Il recruta de nombreux officiers démobilisés et absorba la SGF (Statistique générale de la France). Le Service de démographie devint le SNS (Service national des statistiques) le 11 octobre 1941. Il fut localisé en zone sud à Lyon, quand les deux petites directions de la SGF (Bünle et Sauvy) restèrent à Paris[7].

Si ce service était destiné à organiser clandestinement une remobilisation rapide contre l’occupant en cas de débarquement allié, René Carmille n’en abandonna pas pour autant ses projets de modernisation de la statistique française : directions régionales (DR), école d’application, introduction des sondages. Inventeur du NIR, notre numéro actuel de sécurité sociale, il le mit en application pour faciliter la remobilisation. Seul le fichier de la direction régionale d’Alger sera finalement utilisé, ce dont témoigna le maréchal Montgomery. L’invasion de la zone sud obligea le SNS à cacher le fichier de métropole dans un collège de Jésuites près de Villefranche-sur-Saône qui le remit à la Libération à un officier subalterne de Lyon qui le détruisit. Pour mettre à jour ce fichier, René Carmille avait convaincu le secrétariat d’État à la guerre de conduire un recensement AP en juillet 1941 pour collecter les activités professionnelles, informations fort utiles en cas de remobilisation. René Carmille avait « bataillé » pour que ce recensement se limitât à la zone sud. On comprend bien pourquoi dans la mesure où une question demandait : Êtes-vous de race juive ? René Carmille n’avait aucune intention de l’exploiter mais son introduction permettait, d’après Robert Carmille, d’obtenir l’accord des autorités d’occupation.

Pour ne pas exécuter une demande des autorités d’occupation, René Carmille avait une stratégie bien rôdée : ne jamais refuser frontalement ; accepter en présentant des conditions qui la rendent impossible, par exemple un coût prohibitif ; consentir tout en refusant ensuite de transmettre les informations en se retranchant derrière le secret statistique[8]. Il fit même preuve d’une audace inimaginable aujourd’hui en proposant le 18 juin 1941 à Xavier Vallat, commissaire général aux questions juives, de centraliser les informations recueillies sur les juifs par les préfets de la zone sud. Henri Bünle de la SGF avait fait, sans succès (ce qui sauva l’honneur de la SGF), la même proposition en zone occupée par courrier du 7 avril 1941. La proposition de René Carmille fut d’abord refusée puis acceptée. Un fichier d’environ 110  000 personnes lui fut finalement remis en janvier 1942. Partagé entre la DR de Clermont-Ferrand et celle de Limoges, puis centralisé à Clermont-Ferrand, ce fichier fut ainsi stérilisé à la barbe des Allemands jusqu’à la Libération. Son exploitation n’était toujours pas achevée lors de l’arrestation de René Carmille par la Gestapo en février 1944. Ce sabotage organisé a été confirmé par Guy Neyret, directeur régional de l’Insee à Clermont-Ferrand, dans un rapport établi à la demande d’Edmond Malinvaud en 1979 et réaffirmé avec colère par le même Guy Neyret lors d’un colloque organisé par les syndicats de l’Insee en 1998 pendant lequel René Carmille avait été mis en cause :

« […] il a fallu pratiquement trois ans au SNS pour faire une exploitation du recensement des juifs […] les manoeuvres de retardement n’étaient pas une simple tradition orale. Elles sont prouvée, attestées. Elles ont permis pendant toute cette période de stériliser les bulletins de recensement des juifs […]. Il s’agit, à mon sens, d’un acte […] de résistance active, initié en 1941, c’est-à-dire bien avant l’occupation de la zone sud. Je suis scandalisé que l’on veuille, pour cette action d’éclat, jeter l’opprobre sur le Service National des statistiques[9]. »

Le SNS ne fournira que très tardivement (7 août 1944) des informations purement statistiques. S’il avait mis son institution au service de la résistance[10], René Carmille distribuait aussi des sommes d’argent reçues des services spéciaux et fournissait de faux papiers d’identité dans le cadre du réseau Marco Polo[11]. Arrêté par la Gestapo le 3 février 1944[12], il fut torturé par Klaus Barbie (sans parler), gardé au fort Montluc jusqu’au 19 juin puis conduit à Compiègne d’où il fut emmené à Dachau où il mourut en janvier 1945[13].

La réputation du SNS, ancêtre de l’Insee, fut pourtant mise en cause à deux reprises en 1991, lorsque Serge Klarsfeld crut découvrir le fichier juif de la préfecture de Police dans les archives du secrétariat d’État aux anciens combattants, puis à la suite d’un article du Monde accusant l’Insee d’avoir conservé des codifications raciales dans le 1er chiffre du NIR. Ces mises en cause aboutirent à deux rapports publiés à deux ans de distance : celui de René Rémond missionné par Jack Lang puis celui de Jean-Pierre Azema, Raymond Lévy-Bruhl et Béatrice Touchelay missionnés par Jean‑Claude Milleron, directeur de l’Insee[14]. Ces deux missions furent l’occasion d’une investigation sur le système statistique français pendant l’Occupation. Dans les deux cas, on tomba sur les documents parcellaires conservés notamment dans les archives de l’Insee qui impliquaient le SNS dans la politique antisémite de Vichy. Le refus d’utiliser des témoignages et une certaine absence de curiosité aboutirent à une condamnation sans appel du service de la démographie, du SNS et de René Carmille. Ce dernier aurait collaboré en raison d’ « un légalisme, voire d’un souci de l’ordre, qui lui faisait admettre, en l’occurrence, le bienfondé de l’antisémitisme d’État et sa législation, ce qui a pu avoir tout au long de ces années sombres, comme on le sait, des conséquences et des retombées particulièrement néfastes[15]. »

Comment expliquer que les historiens français n’ont pas été capables de localiser les archives de la famille Jacquey, quand Robert Paxton a su les trouver dès les années 1960 ? En effet, Pierre Jacquey, comme beaucoup d’officiers engagés au SNS, est resté dans ce qui était devenu l’Insee en 1946. Il disposait de 15 kilos de documents consacrés à la période 1939-1945, dont ceux confiés par René Carmille, qu’il a laissé à son fils Xavier. Voilà ce qu’a écrit Robert Paxton à partir des “Jacquey Papers” et des conversations qu’il avait eu avec Pierre Jacquey :

« La plus complexe de ces improvisations consista à mettre en œuvre un système de mobilisation à base de cartes perforées, conçu par René Carmille, un ancien officier devenu expert civil pour l’état-major général. […] Aux feuilles de démobilisation des 2 500 000 anciens soldats français avaient été ajoutées leurs cartes de solde, leurs cartes de rationnement de tabac, les résultats du recensement réalisé en juillet 1941 en zone libre, qui concernait toutes les personnes âgées de dix-huit à soixante ans, ainsi que les numéros des cartes d’identité distribuées par le gouvernement de Vichy à toutes les personnes de nationalité française. […] Pendant l’hiver 1941-1942, Carmille, travaillant en secret avec le commandant Pierre Jacquey, détaché auprès de lui par l’état-major général, sortit les noms de 220 000 anciens combattants entraînés vivant encore en zone libre, et les affecta par localité et par unité, de telle sorte qu’une mobilisation partielle, sur base régionale, devenait possible en cas d’urgence ; il prépara également des cartes perforées permettant d’imprimer des ordres de mobilisation en quelques heures[16]. »

On se demande ce qui a pu conduire d’éminents historiens à ce que Xavier Jacquey a qualifié de « calomnie de bonne foi » ? Comment ce qui était connu de tous ceux restés à l’Insee après la guerre avait pu se transformer en une sordide affaire de collaboration ? Pourquoi l’Insee, à la réception du rapport Azema et al., a préféré faire le dos rond et endosser les conclusions du rapport ?

Visiblement l’Insee n’est pas très à l’aise avec son héritage marqué par l’absorption par les militaires du Service de la démographie des statisticiens de la SGF d’avant-guerre. La fracture SGF/SNS était intacte à la sortie de la guerre et recouvrait des conduites pour le moins contrastées pendant l’Occupation[17]. Ajoutons que les syndicats de l’Insee ont tendance à croire à la légende de l’implication du SNS dans le traitement réservé aux juifs. Pour eux, les outils développés par René Carmille étaient, en eux-mêmes, dangereux et ne pouvaient, en aucun cas, être présentés comme « un grand dessein de la Résistance [18]. »

En somme, l’audace héroïque de René Carmille et le rôle majeur joué par la morale personnelle de quelques uns à la réussite de son entreprise ne sont plus compréhensibles aujourd’hui. Travailler à son niveau de responsabilité pour Vichy, c’était forcément se compromettre irrémédiablement. Pourtant, tous les hauts responsables ne pouvaient être à Londres. Mieux valait encore un gouvernement français, fût-il celui de Vichy, que rien du tout. Sans gouvernement français, pas de René Carmille à la tête de la statistique française et pas de fichier juif neutralisé dans la zone sud. C’est dans les pays où l’État a disparu que l’extermination des juifs a été la plus complète. On estime que trois quarts des juifs ont survécu à l’Occupation en France, contre 1 % en Estonie où l’État avait été détruit lors de l’Occupation soviétique[19]. La stérilisation du fichier juif en zone sud a certainement sauvé la vie de milliers de juifs. C’est d’ailleurs ce qu’écrit Amanda Davis dans The Institute. Elle fait de René Carmille l’un des précurseurs du hacking : Hacking to save lives [20].



[1] Robert Carmille, mêlé à l’aventure de son père pendant l’Occupation et Xavier Jacquey, fils de Pierre Jacquey, ont tous les deux écrit des notes visant à réhabiliter René Carmille.  Les études sont en ligne, sur Wikisource pour Robert Carmille et à l’adresse suivante pour Xavier Jacquey : http:// www. gagey-bernard-brochard-deve.fr/Servance/De la stat au camouflage. pdf.

[2] Paul Champsaur, Mireille Moutardier, Cinquante ans d’Insee… ou la conquête du chiffre, 1996, p. 27.

[3] René Carmille, Vues d’économie objective, Sirey, 1935, p. 234. Cité par Robert Carmille, Les services statistiques français pendant l’Occupation, Août 2000.

[4] L’avidité a joué un rôle dans l’implication des populations occupées dans l’extermination des juifs, comme l’a souligné Timothy Snider à propos des pays occupés d’abord par le Russes puis par les Allemands : « The only way to be sure about keeping stolen property is to make sure that no one with a legal claim can ever appear again. » Black Earth, The Bodley Head, London, 2015, p.170.

[5] Article en ligne sur le site Gallica et publié in extenso dans : Michèle Tribalat, Statistiques ethniques, une querelle bien française, L’Artilleur, 2016, p. 261-287.

[6] Rattaché au ministère des Finances mais secrètement sous la direction exclusive du secrétariat d’État à la guerre. Cf. courrier du 26 août 1940 du général Colson publié par Xavier Jacquey, De la statistique au camouflage. Une administration résistante, juillet 2001-juillet 2002.

[7] La SGF comptait 140 personnes en 1939, le SNS plus de 8 000 en 1944.

[8] Xavier Jacquey, op. cit., p. 21.

[9] Table ronde  Enseignements de l’histoire, http:// cgtinsee.free.fr/Kolok/kollok2/partie1.pdf, p. 10.

[10] Pour Fabrice Bardet, le SNS est la seule administration résistante connue. La statistique au miroir de la région. Éléments pour une sociologie historique des institutions régionales du chiffre en France depuis 1940, Université de Paris I-Panthéon Sorbonne, 2000.

[11] On retrouve, dans les notes consignées par Pierre Jacquey, aimablement communiquées par son fils, le récit de son entrevue avec le colonel Descour à Lyon, devenu en octobre 1943 le chef d’état major de l’Armée secrète de la région. Ce dernier le remercie « de lui avoir donné en son temps une fausse identité ».

[12] Au motif suivant : « grand ennemi de l’armée allemande, ayant entretenu des relations avec Londres et aidé des groupes terroristes. »

[13] Au total « 18 fonctionnaires et agents du SNS sont “morts pour la France”, dont 8 sont morts dans les camps de Dachau, de Mathausen et de Dortmund et 7 ont été fusillés après avoir été torturés. Il faut ajouter 3 directeurs régionaux déportés et un emprisonné. » Robert Carmille, Les Services statistiques pendant l’Occupation, 2000, p. 30.

[14] René Rémond, Le « Fichier juif », Rapport de la commission présidée par René Rémond au Premier ministre, Paris, Plon, 1996. Jean-Pierre Azéma et al., Mission d’analyse historique du système statistique français de 1940 à 1945, Paris, Insee, 1998.

[15] Jean-Pierre Azéma et al., op. cit, p. 57.

[16] Robert O. Paxton, L’armée de Vichy : le corps des officiers français 1940-1944, Tallandier Points, 2006, p. 318-319.

[17] Fabrice Bardet, op. cit., p. 115-116.

[18] Jan Robert Suesser, dans : Des hauts et débat, Bulletin interne à l’initiative des syndicats CGT et CFDT de l’Insee, n° 1, juin 1997, p. 2.

[19] Timothy Snider, op. cit.

[20] « A History of Hacking », 6 mars 2015, http://theinstitute.ieee.org/technology-topics/cybersecurity/a-history-of-hacking.