POPULATION D’ORIGINE ÉTRANGÈRE EN 2018

 

25 Avril 2020

 

Depuis une bonne quinzaine d’années l’Insee a introduit dans ses grosses enquêtes, hors enquêtes annuelles de recensement (EAR) hélas, des questions sur le pays et la nationalité de naissance des parents, permettant ainsi de collecter des données sur la génération née en France dont au moins un parent est immigré[1]. C’est généralement à partir de l’enquête Emploi, qui se déroule sur l’ensemble de l’année, qu’il produit des données sur le sujet. Cette enquête Emploi a permis en 2018 d’interroger les personnes d’au moins 15 ans dans environ 110 000 ménages. L’Insee aurait pu adjoindre, à son estimation sur les 15 ans ou plus, les données sur les moins de 15 ans fournies par les parents, mais il a préféré aller les chercher dans les EAR, plus fiables, parce que portant sur des échantillons incomparablement plus gros.

L’Insee publie généralement ces informations dans son Portrait social qui paraît en novembre. Mais, en juin 2019, il a mis en ligne les données de l’année 2018, à la fois pour les immigrés et les personnes nées en France d’au moins un parent immigré qu’il appelle « descendants d’immigrés ». Ce qui suppose qu’il consent à travailler sur les EAR autrement qu’en utilisant des synthèses quinquennales. Les données sur les immigrés sont indiquées comme provisoires, pas celles sur les descendants d’immigrés alors que les moins de 15 ans sont bel et bien tirées de l’EAR 2018. 

Mais l’Insee ne s’est toujours pas résolu à additionner les deux informations pour livrer une estimation de la population d’origine étrangère sur deux générations. Ce que j’ai fait à l’occasion de la parution du Portait social de l’Insee en novembre 2019 (http://www.micheletribalat.fr/441247700). D’ailleurs, les données mises en ligne par l’Insee ne s’y prêtent qu’à condition d’opérer quelques ajustements, notamment en raison de l’absence de Mayotte dans le champ géographique couvert par l’estimation des « descendants d’immigrés » (cf. Précisions méthodologiques à la fin du texte). Il s’agit aujourd’hui d’entrer un peu plus en détail dans la composition démographique de cette population d’origine étrangère sur deux générations, grosse de près de 14 millions, dans les limites des informations mises en ligne par l’Insee. Les tranches d’âges sont celles retenues par l’Insee.

 

Une population d’origine extra-européenne plutôt jeune et majoritaire

D’après une estimation antérieure[2], l’Europe était encore le premier continent d’origine en 2011 (https://journals.openedition.org/eps/6073) regroupant près de 43 % de la population d’origine étrangère. C’est fini et seulement 38 % des personnes d’origine étrangère sont originaires de ce continent en 2018. Si les personnes d’origine africaine ne sont pas encore majoritaires, elles représentent près de 45 % de l’ensemble avec 6,2 millions d’habitants, grâce à la contribution de l’Afrique hors Maghreb. La part asiatique est restée à 12 %.

C’est largement l’ancienneté des courants migratoires qui détermine la part respective des immigrés et des natifs, mais aussi le caractère plus ou moins permanent de l’immigration. En 2018, les natifs dominent dans l’ensemble de la population d’origine étrangère (près de 54 %). Mais cette domination est écrasante pour les vieux courants migratoires européens, Italie en tête (75 %). Pour des courants plus récents et à caractère moins permanents, tels que le courant chinois, ou plutôt composés d’immigrants relativement âgés comme le britannique, ce sont les immigrés qui dominent très largement. Dans les courants migratoires en pleine expansion, à vocation d’installation, comme celui en provenance de l’Afrique hors Maghreb, les immigrés dominent encore mais de manière moins écrasante car ils sont installés en famille avec leurs enfants nés en France (tableau ci-dessous).

 

Population d’origine étrangère sur deux générations par origine et répartition entre les deux générations en 2018. Source : estimations Insee d’après l’enquête Emploi et l’EAR, France hors Mayotte.

Seule la population d’origine européenne est plus vieille que celle des natifs au carré[3]. 42 % ont au moins 55 ans. C’est la population d’origine italienne qui est la plus vieille (60 % ont 55 ans ou plus), trop vieille pour avoir de jeunes enfants, contrairement à la population d’origine portugaise, dont plus de la moitié a 24-54 ans. Les personnes d’origine subsaharienne sont les plus jeunes (47 % ont moins de 25 ans), soit 15 points de plus que chez les natifs au carré. Les originaires de Chine se distinguent par le petit nombre de très jeunes (près de 11 % de moins de 15 ans) et de personnes âgées d’au moins 55 ans (près de 15 %). Ils sont très concentrés aux âges actifs : les 15-54 ans regroupent près des trois quarts des effectifs.

La proportion de population d’origine étrangère dépasse 21 % chez les moins de 55 ans, avec un maximum de près de 24 % à 25-54 ans, mais n’atteint que 16,4 % chez les plus vieux. Soit, au total près de 21 % de population d’origine étrangère. Si l’on ne garde que les populations d’origine extra-européenne, cette proportion n’est plus que de 13 %, mais approche les 18 % chez les moins de 15 ans.

 

Composition de la population par groupe d’âges selon l’origine et proportion de population d’origine étrangère et d’origine extra-européenne par groupe d’âges (%). Source : estimations Insee d’après l’enquête Emploi et l’EAR, France hors Mayotte.

Une composition par âge et lieu de naissance qui reflète l’ancienneté et certaines spécificités des courants migratoires

Le graphique en camemberts ci-dessous combine le groupe d’âges et le lieu de naissance (Nés en France ou non). L’horloge est celle de l’âge, indiqué par des couleurs : des plus jeunes aux plus anciens, dans le sens des aiguilles d’une montre. Les motifs distinguent les deux générations : les immigrés en couleur unie et les nés en France en France en damiers. Pour tous les courants, les très jeunes de moins de 15 ans sont rarement des immigrés.

Cette composition par groupe d’âges et lieu de naissance tient en partie au nombre de générations qui s’arrête à deux, par convention. Généralement, un courant, à ces débuts, comporte beaucoup d’immigrés, qui ensuite, lorsqu’ils s’installent, ont des enfants. Si le flux d’immigrants cessait complètement, on finirait par n’avoir plus que des nés en France et par n’avoir plus personne du tout si l’on attend suffisamment longtemps. Mais les flux s’arrêtent rarement de manière définitive, ils perdent surtout en intensité.

Ainsi, si l’on regroupe les courants d’Europe du Sud, ce sont les nés en France qui dominent sans surprise à tous les âges, y compris parmi les plus vieux, mais les immigrés d’au moins 55 ans doivent être encore bien plus vieux. Si les nés en France dominent aussi dans les populations d’origine maghrébine, car formés à partir de courants migratoires déjà anciens, les nés en France, y sont beaucoup plus jeunes ; très peu ont 55 ans ou plus. Dans la population d’origine turque, un peu moins ancienne, les nés en France y sont plus jeunes, mais 31 % sont des immigrés adultes de 25-54 ans. Ce phénomène est encore accentué pour les personnes originaires de l’Afrique hors Maghreb.

La singularité de la population d’origine chinoise apparaît clairement. Plus de la moitié est composée d’immigrés âgés de 25-54 ans, sans que ces derniers n’aient sédimenté une présence visible sur les nés en France. Les nés en France de moins de 15 ans sont, en comparaison très peu nombreux et les immigrés dominent aussi dans la tranche d’âges 15-24 ans. Cette distribution suggère que l’immigration chinoise n’est pas une immigration d’installation mais de travail et d’études, à caractère plus temporaire que dans les autres courants migratoires.

Quant à la population d’origine britannique, elle se singularise par la part importante d’immigrés  d’au moins 55 ans, parmi lesquels des retraités installés en France. Si elle comprend une part d’immigrés de 25-54 ans équivalente à celle observée dans la population d’origine maghrébine, celle-ci ne s’accompagne pas d’une proportion équivalente de moins de 15 ans nés en France à celle relevée dans la population d’origine maghrébine. Probablement en raison d’une fécondité plus faible, mais aussi d’une présence en France moins durable.

Répartition par lieu de naissance et groupe d'âges pour six populations d'origine étrangère en France en 2018. Source : estimations Insee d’après l’enquête Emploi et l’EAR, France hors Mayotte.

PRÉCISIONS MÉTHODOLOGIQUES :

Les données sur les "descendants d'immigrés" portent sur les habitants des ménages ordinaires, alors que celles sur les immigrés concernent tous les types de ménage.

Il a fallu harmoniser le champ géographique entre immigrés et nés en France d’au moins un parent immigré et retirer les immigrés résidant à Mayotte par groupe d’âges, lesquels ont été affectés aux immigrés d’Afrique hors Maghreb. Ils pèsent très peu.

Par ailleurs, si l’on dispose bien, pour l’année 2018, de la répartition par grands groupes d’âges des « descendants d’immigrés » par origine, tel n’est pas le cas pour les immigrés, pourtant tirés des EAR. Pour ces derniers, la distribution par groupe d’âges n’est disponible que pour l’ensemble, mais pas par pays de naissance. J’ai dû utiliser celle connue pour l’année 2016 et l’appliquer aux différents pays d’origine. Ce qui donne, au total, une répartition très proche de celle constatée globalement en 2016.

Certains points de détail et ajustements ont été pénibles à régler en raison d’une architecture du site de l’Insee déplorable qui, malgré l’introduction de précisions dans les requêtes, ne propose que rarement l’information recherchée en bonne place. C’est parfois moins précis qu’une recherche sur Google. Le site de l’Insee est l’un des plus mauvais sites statistiques d’Europe qu’il m’a été donné de consulter.


[1] Lorsqu’un seul parent est immigré, homme ou femme, il est retenu. Lorsque les deux parents sont immigrés, l’Insee retient le père par convention.

[2] D’après l’enquête famille de 2011 et les données des EAR.

[3] Nés en France de deux parents nés en France, auxquels s’ajoutent quelques nés français à l’étranger et leurs enfants.