IMMIGRATION ÉTRANGÈRE EN SUÈDE (II)

UNE POPULATION D’ORIGINE ÉTRANGÈRE ACCRUE ET PLUS SOUVENT D’ORIGINE EXTRA-EUROPÉENNE

 25 mai 2020

Si l’asile a pris, on la vu, une dimension importante au cours des dernières années, c’est aussi l’ensemble du flux d’immigration étrangère qui s’est considérablement accru.

L’évolution la plus longue du flux d’immigration est donnée par l’Agence suédoise des migrations : 1980-2019. Elle permet de se faire une idée de la hausse fulgurante de l’immigration dans les années 2000 et 2010, même si le champ géographique s’est rétréci puisque les citoyens des autres pays de l’Espace économique européen et de la Suisse n’ont plus besoin de détenir un titre de séjour depuis 2004[1]. Rappelons que les étrangers des pays nordiques voisins peuvent s’installer librement en Suède et réciproquement.

Après un nombre annuel de 1ers titres de séjour délivrés à des étrangers en provenance de pays tiers à l’espace nordique bien inférieur à 20 000 au cours du 1er lustre des années 1980, le flux fait un bond avec la guerre de Yougoslavie et atteint, en 1994, un pic qu’il ne dépassera qu’en 2006. Si le nombre de 1ers titres délivrés a recouvré, dans le deuxième lustre des années 1990, le niveau de 1992, le flux des deux décennies suivantes n’a cessé de croître pour atteindre un nouveau pic en 2016 qui double presque celui de 1994. Malgré un reflux très net en 2019, c’est encore près de 120 000 1ers titres de séjour qui ont été délivrés à des étrangers (graphique de gauche ci-dessous). Si l’on veut comparer avec la France, c’est comme si le ministère de l’Intérieur avait délivré des titres de séjour aux adultes d'un ensemble de 750 000 étrangers en 2019. La domination relative de l’asile dans les raisons de délivrance des titres de séjour est conjoncturelle, mais elle a marqué profondément l’évolution de l’accueil des étrangers de la décennie 2010. Les migrations de travail ou pour motif familial (hors regroupement familial lié à l’asile) formaient près de la moitié des entrées à la fin de la décennie 2000, mais seulement un peu plus de 30 % en 2016. Avec la décrue des admissions au séjour, elles ont retrouvé leur place dominante. Dans l’UE, les résidents de long terme (titre obtenu après cinq ans de résidence) ou disposant d’une carte bleue après avoir résidé au moins 18 mois dans un autre état de l’UE ou les étrangers originaires de pays tiers rejoignant un parent étranger (généralement un conjoint)  appartenant à l’EEE ou à la Suisse (en bleu sur le graphique) peuvent obtenir un titre de séjour. La Suède en a d’ailleurs délivré 20 000 en moyenne de 2005 à 2013. Dès 2014, le nombre annuel d’étrangers accueillis à ce titre a considérablement baissé : seulement un peu plus de 6 000 en moyenne en 2014-2019.

 

Graphique de gauche : Évolution du nombre de 1ers titres de séjour délivrés par l’Agence suédoise des migrations depuis 1980 avec ou sans les flux liés à l’asile. Graphique de droite : Évolution au cours des 20 dernières années de la composition par motif des 1ers titres de séjours délivrés chaque année. Source : Agence suédoise des migrations, https://www.migrationsverket.se/English/About-the-Migration-Agency/Statistics/Granted-permits-overviews.html

Encadré : Enregistrement statistique des migrations en Suède

En Suède, l’Agence suédoise des migrations produit des données sur le nombre de 1ers titres de séjour délivrés, comme le fait le ministère de l’Intérieur en France, à la différence que les mineurs reçoivent aussi un titre de séjour en Suède, mais pas en France sauf s'ils travaillent à partir de 16 ans. Statistic Sweden produit des données sur l’immigration à partir du registre de population, ce que l’Insee ne peut pas faire car la France n’a pas de registre de population. Ce registre de population, autrefois tenu par les églises, a été « laïcisé » au 1er juillet 1991 et confié à l’Office suédois des impôts. C’est lui qui a la responsabilité de l’enregistrement de la population. Les événements enregistrés (naissances, décès, changements d’adresse, changements d’état civil, de nationalité, immigration, émigration) sont reportés de manière continue, chaque jour depuis 1998, dans le Total Population Register (TPR) de Statistics Sweden dont la production de données s’est enrichie au fil du temps. Le TPR est une base individuelle adaptée à la production statistique qui permet le tirage d’échantillons et la connexion avec d’autres registres. Il contient à la fois les caractéristiques anciennes et actuelles des individus, indispensables aux études longitudinales[2]. Les données sont considérées comme étant généralement de bonne qualité car provenant de tiers (sages-femmes, médecins, administrations, Justice…). Celles sur l’émigration (départs de Suède pour plus d’un an) des étrangers n’appartenant pas aux pays nordiques, qui reposent sur une auto-déclaration, le sont moins. Les pays nordiques, dont les citoyens circulent et s’installent librement sur l’ensemble du territoire des cinq pays, collaborent afin d’éviter les doubles-comptes. Pour les autres, c’est l’administration fiscale qui vérifie régulièrement si les personnes inscrites doivent continuer de figurer dans le registre et, sinon, les radie. Pour qu’un immigrant figure dans le registre, il doit avoir l’intention de résider au moins un an. Il peut s’agir d’un Suédois qui rentre d’un séjour de plus d’un an à l’étranger ou d’un étranger qui immigre en Suède. Ceux qui sont astreints à l’obligation de détenir un titre de séjour doivent en posséder un de plus de 12 mois. Est considéré comme un émigrant l’individu qui quitte la Suède pour plus d’un an. Les étrangers en situation irrégulière n’y figurent donc pas.

(cf. Historic Population Register, Statistic Sweden, 2006, 108 p., http://share.scb.se/ov9993/data/publikationer/statistik/_publikationer/be9999_2006a01_br_be96st0603.pdf).

Les données tirées du registre de population sur l’immigration racontent une évolution un peu différente. Tous les étrangers ayant obtenu un titre de séjour n’y sont pas car il faut avoir l’intention de séjourner au moins un an et disposer d’un permis de séjour d’une durée de séjour supérieure à 12 mois pour figurer dans le registre. D’un autre côté, le champ géographique des nationalités du registre de population est plus large dans la mesure où l’obligation de s’y affilier concerne tout le monde. Sur les vingt dernières années, le flux annuel d’immigration (sans les Suédois) est toujours inférieur à celui enregistré à l’Agence suédoise des migrations, c’est encore plus vrai si l’on retire les étrangers de l’UE qui ne sont pas obligés de détenir un titre de séjour. D’après les données de Statistic Sweden, l’immigration n’aurait connu qu’une poussée en 2006 au cours de la première décennie, puis un très fort accroissement de 2011 à 2016 (doublement si l’on met de côté le flux de citoyens de l’UE). Le Pic de 2016, qui était proche de 151 000 d’après le décompte des 1ers titres de séjour, n’est plus que de 143 000 d’après le registre de population et seulement de 112 000 si l’on met de côté les ressortissants de l’UE. Ce qui reste considérable pour la Suède. Beaucoup de ceux qui ont obtenu un titre de séjour pour travailler ou faire des études ne figurent pas dans le registre de population parce qu’ils ne restent pas suffisamment longtemps en Suède. C’est beaucoup moins vrai des étrangers à qui la Suède a donné l’asile à un titre ou à un autre.

Bien que les départs de Suède soient enregistrés imparfaitement dans le registre de population, leur niveau suggère quand même un fort accroissement direct de la population en Suède dû à l’immigration (graphique ci-dessous).

Comparaison des données tirées de l’Agence des migrations et de celles tirées des registres de population quant à l’immigration et l’émigration (2000-2019). Source : Agence suédoise des migration et Statistic Sweden.

En effet, si la population s’est accrue de 16 % de 2002 à 2019 (soit un accroissement double de celui de la France métropolitaine sur la même période), ce n’est pas dû au dynamisme démographique suédois puisque la population d’origine suédoise (née en Suède de deux parents nés en Suède) a, en fait, un peu régressé (- 2 %) depuis 2002[3]. Le nombre de personnes nées à l’étranger a presque doublé sur la période (+ 92 %), celui des personnes nées en Suède de deux parents nés à l’étranger a doublé, quand celui des personnes nées en Suède d’un seul parent né à l’étranger progressait beaucoup moins (+ 41 %), ce qui est normal dans une période de fort afflux migratoire. Le pourcentage de population d’origine étrangère a, au total, gagné près de 12 points (tableau ci‑dessous). Près de 20 % de la population de la Suède est née à l’étranger en 2019. C’est probablement au-dessus de la proportion aux Etats-Unis : 14 % en 2019 dans une définition un peu plus étroite (nés à l’étranger sans la nationalité américaine à la naissance). C’est très certainement au-dessus de la proportion en France : proche de 10 % en 2018 dans une définition équivalente à celle des Etats-Unis.

En Suède, la part des nés à l’étranger dans la population d’origine étrangère, déjà majoritaire en 2002 (55 %) l’est encore plus 17 ans plus tard (59 %).

 

Évolution de la population en Suède selon l’origine du 31/12/2002 au 31/12/2019. Source : Statistic Sweden.

Les informations publiées par Statistics Sweden depuis 2011 montrent les transformations induites par les flux d’immigration récents sur la composition par pays d’origine. Alors que, fin 2011, la composante d’origine européenne dominait largement (57 %), elle est devenue minoritaire huit ans plus tard (48 %). Non parce qu’elle a régressé, mais parce que l’immigration extra-européenne, stimulée par l’asile, s’est accrue beaucoup plus. Un peu plus de 78 % de l’augmentation de la population d’origine étrangère en Suède est liée à cette immigration, notamment à celle en provenance de Syrie, d’Irak, de Somalie, d’Afghanistan et d’Érythrée. Les originaires de ces pays représentent près d’un habitant sur treize en 2019 et les habitants d’origine syrienne, très rares au début de la décennie sont désormais plus nombreux que ceux d’origine irakienne. Si l’on veut comparer avec la France, c’est comme si cette dernière abritait aujourd’hui une population d’origine syrienne de 1,5 million.

Composition par origine de la population d’origine étrangère en Suède le 31/12/2011 et le 31/12/2019 (milliers et pourcentages de la population totale en Suède). Source : Statistic Sweden.

En Suède aussi, la population d’origine étrangère est concentrée dans les aires urbaines, même si une politique volontariste de répartition des migrants a, ces dernières années, réduit les différences de concentration par taille de commune (http://www.micheletribalat.fr/435984667). Mais l’éventail des concentrations en population d’origine étrangère sur deux générations reste large puisqu’il va de 12 % à 70 %. Une douzaine de communes connaissent une proportion de population d’origine étrangère supérieure à 50 %. Nombre de ces communes sont situées dans le Comté de Stockholm. C’est le cas de Botkryka ou cette proportion atteint 68,5 %. À Malmö, la troisième ville du pays, 55,5 % de la population est d’origine étrangère. C’est plus qu’à Göteborg et à Stockholm. Harapanda, qui est en tête du classement des communes selon la proportion de population d’origine étrangère se trouve, comme Övertorneå, à la frontière de la Finlande et abrite sans doute pas mal de Finlandais. D’ailleurs, contrairement aux autres communes, où la proportion de population d’origine étrangère dépasse 50 %, l’évolution y a été faible entre 2002 et 2019. Notamment si on la compare à Södertälje dans la banlieue de Stockholm et à Bürlöv dans la banlieue de Malmö où l’augmentation de la concentration a dépassé 20 points de pourcentage.

Communes suédoises où la proportion de population d’origine étrangère dépasse 50 % au 31/12/2019, plus Göteborg et Stockholm par nombre d’habitants et proportion de population d’origine étrangère au 31/12/2002 et au 31/12/2019. Les communes du comté de Stockholm sont en vert clair, celles du comté de Malmö et jaune et celles proches de la frontière finlandaise en mauve. Source : Statistic Sweden.

La générosité de la Suède en matière d’asile a conduit à une transformation inédite de la population suédoise, laquelle devrait se poursuivre en raison de l’impulsion que donne la présence de nouvelles diasporas importantes, comme celles de Syrie ou d’Irak, à la poursuite de l’immigration. Elle a accueilli un nombre incroyablement élevé de mineurs non accompagnés, notamment en provenance d’Afghanistan, qu’elle va devoir intégrer. Ce n’est pas une mince affaire.

 


[1] Ce qui n’est pas trop gênant compte tenu de la tendance haussière du nombre de 1ers titres de séjour délivrés chaque année.

[2] Les liens familiaux à l’échelle du logement ne sont pas toujours connus. Les cas de cohabitation (sauf lien légal : mariage, union enregistrée, enfants) restent inaccessibles.

[3] Première année pour laquelle on dispose de la population suédoise selon l’origine.