UNE FRANCE SORTIE DE L’HISTOIRE MIGRATOIRE ?

 

Écrit avec Bernard Aubry

5 novembre 2020

 

« … parce que les étrangers ne sont pas aussi nombreux qu'on le croit en France comme l'ont montré les travaux de l'anthropologue et démographe François Héran et d'El Mouhoub Mouhoud, professeur d'économie à Paris-Dauphine. On a accueilli très peu de migrants ces dernières années !... »[1]  

 

L’idée selon laquelle l’immigration étrangère n’a rien à voir avec la vague migratoire de l’après-guerre domine dans une bonne partie des élites. Elle renvoie les perceptions communes au registre d’un ressenti qui n’aurait pas grand rapport avec la réalité. Dans un document préparatoire au débat parlementaire sur l’immigration professionnelle et étudiante (sans vote), fourni par le département des statistiques, des études et de la documentation du ministère de l’Intérieur (DSED) en avril 2013, on pouvait même lire ceci :

« si la France a connu au siècle dernier deux grandes vagues d’immigration (durant les deux expansions économiques majeures de l’entre deux guerres et des Trente Glorieuses), elle n’est plus à proprement parler un très grand pays d’immigration. »[2]

Cette affirmation reflète la confusion entre deux problématiques très différentes :

1)   Comment qualifier le régime migratoire contemporain relativement à l’histoire migratoire de la France ?

2)   Comment la France se classe-t-elle par rapport à ses voisins ? 

La réponse à la première question ne se déduit pas de celle à la deuxième et les deux doivent s’appuyer sur une démonstration factuelle. C’est ce que nous allons tenter de faire ici.

L’Insee ne facilite guère la tâche des curieux (voir précisions méthodologiques en fin de texte). Mais grâce aux exploitations, par Bernard Aubry, des fichiers détail mis en ligne par l’Insee, il est possible de connaître l’évolution de la population immigrée en France métropolitaine sur la période 2004-2019, si l’on s’en tient aux données tirées des campagnes annuelles de recensement (voir précisions méthodologiques).

Ainsi, il y aurait un peu plus de 6,5 millions d’immigrés en 2019, soit 10 % de la population de la France métropolitaine[3]. À comparer à 4,8 millions il y a quinze ans (7,9 %).

Un régime migratoire des 20 dernières années d’intensité comparable à celui des années 1954-1975

Malgré l’imperfection du système statistique d’enregistrement des flux migratoires, il est possible de se faire une idée de l’évolution du régime migratoire de la France métropolitaine à partir des variations de la proportion d’immigrés. Et si l’on remonte jusqu’à 1946, on peut comparer la période récente avec celle qui commence après guerre et qu’on a appelée les Trente Glorieuses.

L’avantage de la proportion d’immigrés sur le nombre d’immigrés réside dans son caractère relatif. Il faut plus d’entrées nettes d’immigrés dans les vingt dernières années pour égaler un même taux d’accroissement moyen annuel que dans les Trente années d’après-guerre où la population était beaucoup moins nombreuse. Avec la proportion d’immigrés, on s’approcherait ainsi plus d’un « ressenti », expression à la mode galvaudée par l’Insee si l’on en croit le Canard enchaîné du 28 octobre 2020[4], si d’autres facteurs n’entraient en jeu (concentrations, origines, situations économiques et sociales…).

Comme l’indique le graphique ci-dessous, le régime migratoire des vingt dernières années ressemble à celui de la période 1954-1975, avec ses hauts et ses bas si l’on retient les données lissées sur cinq ans de l’après 1999 et la période 1954-1975 (graphique de droite). Par contre, si l’on va jusqu’en 2019, les cinq dernières années semblent avoir connu un accroissement relatif de la proportion d’immigrés nettement supérieur. La moindre croissance en 2009-2014 s’accorde assez avec une stagnation, voire un léger recul des flux d’entrées, entre 2009 et 2012, tel que le dessinent les données sur l’immigration (voir http://www.micheletribalat.fr/444975424).

Ces deux périodes de régime migratoire intense sont séparées par 25 ans de stagnation. Si l’on évalue la situation actuelle par rapport à 1975, le taux d’accroissement moyen annuel de la proportion d’immigrés sur la période 1975-2019 n’est que de 0,7 %, mais cela ne dit pas grand-chose du régime migratoire des 20 dernières années. Sauf à dire que l’immigration étrangère pendant les Trente Glorieuses était faible, ce que n’a pas osé écrire le DSED en 2013, on doit constater que l’immigration étrangère actuelle n’a rien d’anodin dans l’histoire migratoire de la France.

Taux d’accroissement moyen annuel de la proportion d’immigrés en France métropolitaine, depuis 1946 :
- selon que l’on utilise les campagnes de 2004 à 2019 (à gauche) ;
- ou les données lissées sur cinq ans de 2006 à 2017 (à droite).
Source : Enquête annuelles de recensement, Insee.

Mais une croissance bien inférieure à celle constatée en Allemagne

Si l’on compare la situation française à celle de notre voisin allemand, l’intensité migratoire chez ce dernier a été incomparablement plus grande sur la dernière décennie. 

Ce qui nous importe ici c’est le rythme d’évolution de la proportion d’immigrés (définition allemande) comparé à celui de la France (définition française) sur une période identique. Cette comparaison ne peut être menée qu’à partir de 2005, l’Allemagne n’ayant étendu sa production statistique à la population immigrée et plus généralement d’origine étrangère qu’à partir de 2005 dans ses Mikrozensus. Elle a longtemps exclusivement publié des données sur la population de nationalité étrangère.

Nous importe moins ici la proportion d’immigrés dans chacun des pays, car l’Allemagne ne compte pas exactement de la même façon que la France. Si, comme elle, l’Allemagne considère comme immigrants ceux qui sont nés à l’étranger avec une nationalité étrangère, elle y ajoute les Spätaussiedler (« Allemands ethniques » venus après 1949 au nombre de 2,6 millions en 2019) dont des  « Allemands ethniques » venus en Allemagne après la chute de l’URSS, notamment du Kazakhstan (926 000 immigrés du Kazakhstan en 2019)[5]. Selon cette manière de compter, la proportion d’immigrés en Allemagne est de 16,7 %. Mais, sans ces rapatriés, elle serait probablement plutôt entre 13 et 14 %, donc entre trois et quatre points au-dessus de la France en 2019.

À une beaucoup plus faible augmentation de la proportion d’immigrés en Allemagne en 2005-2009, ont succédé deux périodes quinquennales de plus forte immigration qui a fait croitre la proportion d’immigrés à peu près deux fois plus vite en Allemagne qu’en France. L’accroissement spectaculaire des cinq dernières années reflète l’ouverture de l’Allemagne aux flux de migrants irréguliers pendant la crise migratoire autour de 2015 (graphique ci-dessous).

Évolution du taux d’accroissement moyen annuel de la proportion d’immigrés en France métropolitaine et en Allemagne de 2005 à 2019. En Allemagne, il s’agit de la population des ménages ordinaires. Sources : Enquêtes annuelles de recensement, Insee ; Mikrozensus, Destatis.

Mais, globalement, la situation démographique des deux pays est très différente. Le nombre de natifs[6] a augmenté en France, même de façon modeste, jusqu’en 2018 alors qu’en Allemagne il n’a cessé de baisser sur la même période (graphique droite ci-dessous). C’est l’immigration étrangère qui a permis à l’Allemagne de renouer avec une croissance démographique à partir de 2011. Et encore, ne sont pas comptés ici les effets indirects de l’immigration étrangère sur la natalité. C’est cet écart de dynamisme démographique endogène qui explique pourquoi il faut en Allemagne, relativement, moins d’immigrés qu’en France pour en faire progresser le poids à un même rythme. S’il faut attendre 2015 pour que l’accroissement du nombre d’immigrés depuis 2005 atteigne presque celui de la France, c’est déjà fait pour la proportion d’immigrés trois ans auparavant (graphique de gauche). C’est pourquoi, en fin de course, en 2019, l’écart qui sépare l’évolution des effectifs depuis de 2005 est mois étendu (+29 % en France contre +42 % en Allemagne) que celui qui sépare celle des proportions d’immigrés en France et en Allemagne (+22 % contre +40 %).

Évolution (base 1 en 2005) de la proportion et du nombre d’immigrés (à gauche), de la population des natifs et de la population totale (à droite), en France métropolitaine et en Allemagne. En Allemagne, il s’agit de la population des ménages ordinaires. Source : Enquêtes annuelles de recensement, Insee ; Mikrozensus, Destatis.

Conclusion

On a donc tort de déclarer que la France n’est plus, autant qu’avant, un pays de forte immigration et de juger l’évolution historique de l’immigration étrangère en France d’après ce qui s’est passé dans d’autres pays européens au cours des années récentes. Certes la France a été moins touchée par la crise migratoire autour de 2015. Mais, ce n’est pas parce que ces pays voisins ont connu une immigration étrangère beaucoup plus importante qu’en France ces dernières années, que le régime migratoire actuel de la France a rompu avec son histoire et que cette immigration ne serait plus qu’un mince filet comme semblait encore le croire Benjamin Stora en 2017. Le régime migratoire des vingt dernières années n’a rien à envier en intensité à celui des années 1954-1975, dont personne n’aurait l’audace de dire qu’il était de basse intensité.

 

PRÉCISIONS MÉTHODOLOGIQUES

Rappelons ici que la population immigrée ne comprend que les personnes nées à l’étranger et arrivées en France avec une nationalité étrangère. En sont donc exclues les personnes nées françaises à l’étranger et a fortiori les personnes nées en France d’ascendance immigrée.

Les données sur les immigrés proviennent des enquêtes annuelles de recensement. Rappelons-en le principe. Tous les ans, l’Insee enquête 8 % des logements des communes d’au moins 10 000 habitants et recense exhaustivement la population d’un cinquième des plus petites communes. La population d’une année x est obtenue en ajoutant les cinq collectes successives de x-2 à x+2.

L’Insee diffuse maintenant des séries annuelles sur l’évolution de la population immigrée en France. Un problème réside néanmoins dans l’absence de séries de données sur la France métropolitaine, que l’on trouve pourtant pour d’autres variables démographiques, et le périmètre variable du champ géographique « France », au fil du temps, du fait de la césure causée par l’introduction de Mayotte à partir de 2014. On pourra certes trouver un tableau France métropolitaine pour l'année 2017, pourvu qu'on ait l'idée de passer par les données régionales ou départementales. On peut également retrouver, avec difficulté, des tableaux par pays de naissance (liste non exhaustive), pour chacune des années allant de 2008 à 2017. Mais, à notre connaissance, l'Insee ne met pas en ligne une série annuelle comparable à celle portant sur la France entière comprenant, de manière exhaustive, tous les pays de naissance.

L’Insee a publié une estimation pour les deux dernières années pour lesquelles les cinq campagnes d’enquêtes annuelles de recensement ne sont pas disponibles.

Dans les fichiers détail mis en ligne sur le site de l’Insee, le champ est France hors Mayotte, fichiers dont on peut évidemment extraire les données sur la France métropolitaine.

Les deux graphiques ci-dessous rassemblent les séries de proportions d’immigrés sur différents champs géographiques et différentes méthodes de calcul de la population immigrée.

Si l’on s’attache au graphique de gauche portant sur la France métropolitaine, on se rend compte que prendre l’enquête du milieu et multiplier l’effectif d’immigrés par cinq ou retenir la moyenne des enquêtes disponibles multipliée par cinq conduit à des résultats similaires entre 2006 et 2017. Cela tient au fait que l’effectif observé lors de la 1ère collecte de l’année x est quasiment maintenu sans changement sur les cinq années pendant lesquelles il est utilisé. La courbe qui recourt aux collectes existantes (allant de une à cinq selon les années) permet d’obtenir une série couvrant 2004-2019 (trait noir fin). Les données agglomérant les cinq collectes, qui correspondent à la définition officielle retenue par l’Insee (2006-2017), représentées par le trait noir gras, lisse les variations conjoncturelles qui peuvent être liées à la collecte ou être réelles, sans que l’on puisse trancher. Cependant, le palier en 2017-2018 est peu vraisemblable. Les estimations, conduites par l’Insee à partir des enquêtes annuelles de recensement indiquent une augmentation des entrées d’immigrés en France (entière y compris Mayotte), lesquelles passeraient de 261 000 en 2017 à 273 000 en 2018. Cette évolution ne laisse anticiper aucun tassement de la croissance de la proportion d’immigrés. Pas plus que les flux enregistrés par le ministère de l’Intérieur en France métropolitaine.

Sur le graphique de droite, la courbe bleue portant sur la France entière hors Mayotte, à partir des collectes existantes, décalque assez bien celle de la France métropolitaine (graphique de gauche), tout en étant légèrement en-dessous. Reste la courbe rouge qui représente la série diffusée par l’Insee pour la France (y compris Mayotte à partir de 2014), lissée de 2006 à 2017, avec une prolongation 2018-2019 (chiffres provisoires) à partir des données existantes, sur lesquelles l’effet de lissage ne joue pas. C’est, semble-t-il, l’introduction de Mayotte qui gommerait quelque peu la faible crédibilité de la stagnation de la proportion d’immigrés en 2017-2018. À moins que cela ne tienne à l’estimation de 2018 par l’Insee.

Graphique de gauche : Évolution de la proportion d’immigrés en France métropolitaine en fonction de la méthode d’estimation.
Graphique de droite : Évolution de la proportion d’immigrés en France entière en fonction de la méthode d’estimation et avec ou sans Mayotte.
Source : enquêtes annuelles de recensement, Insee : tableaux en ligne et fichiers détail.

 


[1] Ainsi répondait avec Benjamin Stora à la question de Libération sur les raisons de l’échec de Marine le Pen aux élections présidentielles,  16/5/2017, http://www.liberation.fr/auteur/19813-simon-blin.

[2] P. 13, https://www.immigration.interieur.gouv.fr/Info-ressources/Documentation/Rapports-publics/Document-preparatoire-au-debat-sans-vote-sur-l-immigration-professionnelle-et-etudiante

[3] L’Insee estime à 6,7 millions le nombre d’immigrés en France entière (y compris Mayotte) en 2019, soit 10 % de la population.

[4] « L’Insee en recherche de sensations », Le Canard enchaîné se moque de la dernière trouvaille de l’Insee  - le PIB ressenti – censé mesurer le bien être procuré par le revenu national.

[5] http://www.micheletribalat.fr/444201935.

[6] Ceux qui ne sont pas immigrés.