BLACK REDNECKS & WHITE LIBERALS

Thomas Sowell

Hoover Institution, Standford University

e-book, Encounter Books, 250 p., 2006

 

Note du 14 janvier 2020

Photo Hoover Institution

Avec ce livre, Thomas Sowell revient inlassablement sur les idées fausses qui minent les relations raciales aux Etats-Unis (et ailleurs) dans un livre qu’il destine au grand public, tout en argumentant à partir des ses propres recherches et de celles d’autres chercheurs. Il n’hésite pas à convoquer d’autres exemples de minorités ethniques dans le monde dont l’expérience tient plus à des caractéristiques culturelles en partage qu’à une spécificité ethnique ou raciale de chacune d’entre elles[1].

On a trop longtemps, écrit-il, négligé les causes internes aux mauvaises performances des Noirs en faveur de causes externes dont l’esclavage en serait la matrice. Cette erreur, outre qu’elle falsifie grossièrement l’histoire, oriente vers des politiques inadaptées.

La culture dite authentique des Noirs américains n’est qu’un prolongement malheureux de la culture Redneck qui sévissait dans le Sud

La plupart des gens du Sud sont venus des terres du nord de l’Angleterre, des Hautes Terres d’Ecosse et d’Ulster en Irlande. Ils emportaient avec eux une constellation de valeurs et d’attitudes qui furent contreproductives dans leur nouvel environnement : aversion au travail, propension à la violence, négligence éducative, promiscuité sexuelle, imprévoyance, alcoolisme, faible esprit d’entreprise, fierté, vantardise… Ces Rednecks n’étaient pas vus avec bienveillance par les autres Blancs de l’époque.

Ces attitudes et valeurs étaient peu propices à leur progression et à leur enrichissement et avaient conduit à une sorte d’arriération : faible productivité, technicité réduite, relative pauvreté. Les succès au Sud étaient généralement le fait d’outsiders. En 1851, alors que le Sud comptait un tiers de la population blanche, il ne détenait que 8 % des brevets. Lors de la Première Guerre mondiale, les soldats blancs de Géorgie, de l’Arkansas, du Kentucky et du Mississipi avaient des scores aux tests cognitifs inférieurs à ceux des Noirs de l’Ohio, de l’Illinois, de New York et de Pennsylvanie. Les conceptions hors mariage étaient plus fréquentes au Sud et si la plupart des gens du Sud étaient baptistes ou méthodistes, ils n’allaient, comme leurs ancêtres britanniques, que très peu à l’église le dimanche, en raison des beuveries de la veille.

Cette culture Redneck, alors qu'elle s'effaça au Royaume-Uni comme chez les Blancs américains, fut celle que les Noirs transportèrent dans les ghettos urbains. Y échappèrent les Noirs de petites enclaves au Sud grâce aux leçons données par des enseignants abolitionnistes venus du Nord. Alors que l’esclavage est supposé avoir eu une influence dominante, l’héritage des Blancs du Sud est le plus souvent ignoré. Pourtant, comme l’écrit Thomas Sowell, des immigrants Noirs ont apporté un héritage culturel bien différent. C’est le cas des Antillais qui, eux aussi, avaient connu l’esclavage. En 1970, à New York, les Noirs les plus gradés dans la police étaient antillais. Une étude réalisée en 2004 a montré que les anciens étudiants noirs de Harvard étaient en majorité, non pas des descendants d’esclaves, mais des Antillais ou des immigrants ou descendants d’immigrants d’Afrique. Par ailleurs, une différence fondamentale séparait les Noirs esclaves des Noirs libres (souvent des concubines des maîtres et leurs enfants). En 1850, ces derniers étaient pour la plupart alphabétisés et, jusque sur une bonne partie du 20ème siècle, les élites noires furent souvent les descendants de ces Noirs libres. Lors de la migration massive de Noirs vers le Nord, à la fin du 19ème siècle, les Blancs, qui s’étaient accoutumés à la présence de Noirs acculturés et en petit nombre parmi eux, réintroduisirent une ségrégation raciale face aux arrivées de Noirs du Sud qui, pour les Blancs et les Noirs acculturés du Nord, étaient jugés infréquentables.

Une culture Redneck encouragée par l’élite libérale

 À partir des années 1960, comme l’a montré Shelby Steele[2], les Blancs tenant un discours pro-Noir servaient ainsi leurs intérêts psychiques, idéologiques et politiques, sans grand souci pour ceux des Noirs réels. Le Noir victime était leur mascotte, écrit Thomas Sowell. Les Intellectuels ont pensé échapper à la condamnation morale en défendant l’image du Noir qu’ils s’étaient fabriqué et qui faisait de la culture Redneck une identité raciale dans laquelle les Noirs allaient se trouver enfermés. C’est l’idéologie multiculturelle qui a sauvé, dans les années 1960, la culture Redneck. Beaucoup de Noirs, aujourd’hui encore, sont conduits à coller aux stéréotypes du Noir « authentique » pour prouver leur identité noire auprès d’autres Noirs. C’est le cas notamment dans les écoles et les campus où ils peuvent être accusés d’agir comme des Blancs, s’ils sont trop sérieux. L’ironie de l’histoire est qu’on leur demande ainsi d’agir comme les Rednecks blancs d’autrefois. Pour Thomas Sowell, cette vision des Blancs libéraux, détenteurs du destin des Noirs, est un poison. Elle est débilitante pour les Noirs qui la prennent au sérieux, même si elle leur fournit un alibi pour ne pas envisager la nécessité de changer.

L’esclavage : vision provinciale d’un mal mondial

Le traitement instrumental de l’esclavage comme crime spécifique à l’Amérique en particulier et à l’Occident en général passe sous silence l’existence de l’esclavage sur tous les continents habités. L’esclavage touchait des populations en raison, non de la couleur de la peau mais de leur vulnérabilité, écrit Thomas Sowell. Au sommet de la traite transatlantique, les Africains gardaient plus d’esclaves pour eux-mêmes qu’ils n’en envoyaient en Occident. Les Arabes ont été les principaux prédateurs dans l’Afrique de l’Est. C’est la consolidation en Etats nations, avec armées et flottes, qui réduisit les zones de prédation pratiquement aux Balkans et à l’Afrique subsaharienne. À l’ère moderne, cette dernière fut la dernière réserve pour le commerce d’esclaves potentiels.

Pendant des milliers d’années, l’esclavage ne fut pas un problème, y compris parmi les plus grands penseurs. L’opposition à l’esclavage commença au 18ème siècle en Grande-Bretagne alors qu’elle en était leader et que l’économie de ses colonies d’outremer en dépendait. Les Quakers, en Amérique comme en Angleterre, furent le premier groupe religieux à trouver que l’esclavage était intolérable et qu’il mettait en péril leur salut éternel. Mais c’est l’extension de l’impérialisme européen autour du monde qui marqua le déclin du commerce d’esclaves et de l’esclavage. Aucun pays non-occidental ne prit part à cette bataille. Et si elle dura si longtemps c’est bien à cause de la résistance du monde non-occidental. Après l’abolition en France, des bateaux français se joignirent à la chasse maritime anglaise pour débusquer les bateaux participant à la traite. En Amérique, la fin de l’esclavage fut obtenue après une guerre civile sanglante (1 mort pour 6 esclaves libérés). Ce fut une longue croisade qui se poursuivit jusqu’au milieu du 20ème siècle. « Sur la question de l’esclavage, ce fut essentiellement l’Occident contre le reste du monde », écrit Thomas Sowell.

La légende veut que les esclaves de l’Empire ottoman fussent mieux traités car ils étaient, pour l’essentiel, des domestiques. Ce que dément leur faible taux de reproduction. On parle aussi peu de la traite des Européens par des pirates Nord-Africains et des hommes qu’ils envoyèrent aux galères. Les témoignages nous sont parvenus par ceux qui se sont évadés ou pour lesquels une rançon fut payée. Au début du 19ème siècle, furent ainsi capturés des navires américains et leurs équipages. L’hymne du Corps des Marines – To the Shores of Tripoli - est un lointain écho de l’expédition militaire américaine au début du 19ème siècle envoyée pour venir à bout de ces pirateries.

La moralité anachronique d’aujourd’hui

D’après les parangons de la morale d’aujourd’hui, les leaders de la lutte contre l’esclavage en Amérique, qui firent pourtant de leur mieux dans un contexte très dangereux, ont quand même failli : pas assez tôt, pas assez vite !

Il fut plus facile d’abolir le commerce des esclaves que de décider, des décennies plus tard, de les libérer. Le compromis de 1787 rendait illégal l’esclavage seulement dans les territoires du Nord-Ouest. Pour les États plus au Sud où se trouvaient les plantations et où les Noirs y étaient nombreux, l’abolition soulevait la question : Que faire des Noirs, non préparés à leur liberté ? Si le principe moral de libération des esclaves était acquis, la manière de l’appliquer ne l’était pas.  On craignait que tout cela ne se termine par une guerre raciale. Si c’est devenu une question abstraite aujourd’hui, on ne voyait guère à l’époque de solution qui ne soit traumatisante. Certains caressèrent l’idée, vouée à l’échec, de renvoyer les Noirs, une fois libres, en Afrique ; mauvaise solution qui croyait pouvoir défaire le passé et trouva une application calamiteuse lors de la création du Libéria par James Monroe.

On reproche aujourd’hui au Congrès d’avoir accepté, en 1787, le compromis consistant à donner le poids de 3/5 aux esclaves noirs du Sud, sans prendre en considération, comme le souligne justement Thomas Sowel, le fait que le Sud esclavagiste aurait pesé plus lourd si leur poids avait été égal à celui des Blancs ou des Noirs libres. Si l’esclavage a enrichi des propriétaires il est loin d’avoir enrichi le Sud resté à la traine. À comparer aux énormes coûts de la guerre civile. Rappelons que le Sud a été occupé pendant dix ans après la fin de la guerre.

Education des Noirs : Accomplissements, mythes et tragédies

Aujourd’hui, plus qu’hier encore, la personnalité des directeurs d’écoles compte énormément dans la réussite des enfants car ils doivent faire face aux dogmes éducatifs du moment et à l’hostilité des autorités scolaires aux idées démodées qui marchent pourtant. C’est le cas à Atlanta où le directeur d’une école accueillant les enfants de familles à bas revenu a expliqué aux parents que, si leurs enfants se conduisaient mal, ils les emmèneraient personnellement sur leur lieu de travail. Pour ces directeurs à l’ancienne, ce qui marche c’est l’exigence, le travail et la discipline. C’était déjà le cas des écoles et de quelques lycées noirs à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle. Notamment à Washington DC avec la M Street High School, rebaptisée en 1916 Dunbar High School. Jusqu’au milieu du 20ème siècle, les absences et les retards y furent moins fréquents que dans les autres lycées blancs du district de Columbia. Les lycées Dunbar, qui se sont multipliés ensuite, accueillaient les enfants de parents noirs particulièrement motivés, sans sélection sur les revenus ou sur leur peau claire comme on l’a prétendu à tort. Tout changea après l’arrêt de la Cour suprême Brown v. Board of Education de 1954. Ces écoles furent transformées en écoles de secteur qui ne se distinguèrent plus des autres écoles des ghettos.

L’un des dogmes qui s’est développé, dans la foulée des arrêts de la Cour suprême, est que les écoles monoraciales ne peuvent réussir. Avec ses sous-entendus. En effet, il était difficile de comprendre l’utilité du busing sans faire l’hypothèse que les Noirs apprendraient mieux avec des Blancs. Une variation sur ce thème a été que la « diversité » permettrait de mieux apprendre. Autre dogme, celui de la masse critique d’étudiants noirs sur les campus pour qu’ils s’y sentent à l’aise, alors que des études ont montré que c’était plutôt un handicap pour ceux qui avaient le plus d’aptitudes. Tout ce qui s’est fait, souvent à l’initiative de Noirs eux-mêmes, du temps de la ségrégation est forcément mauvais. L’histoire de l’éducation des Noirs revient en fait à une histoire des Blancs traitant mal des Noirs, avec peu d’intérêt pour les écoles noires qui ont réussi, écrit très justement Thomas Sowell. Et l’on en arrive à ce que des demandes de subventions soient faites pour enseigner un « anglais noir », censé respecter des manières de parler qui sont en fait celles de Blancs résidant en Grande-Bretagne des siècles auparavant.

Les universités noires, autrefois dirigées par des pionniers blancs qui cherchèrent à supplanter la culture Redneck, furent peu à peu reprises par du personnel noir qui fut, au début, sous-qualifié, façonna les valeurs sur les campus et réintroduisit cette culture. Si la plupart des étudiants noirs qui firent des études supérieures allèrent dans les universités noires jusqu’aux années 1960, après, la rareté d’étudiants noirs possédant les mêmes acquis que les Blancs poussa aux politiques préférentielles, dont les effets « mismatch » ont été pointés par Thomas Sowell dès 1974[3] et décrits par le menu par Richard Sander et Stuart Taylor en 2012[4]. C’était ainsi réduire trop souvent les étudiants noirs à des rôles de figurants sur les campus.

Une histoire au service des idéologies du présent

L’histoire des Noirs américains illustre la manie qu’ont les intellectuels de réduire l’histoire des groupes minoritaires à la manière dont les Blancs les ont traités. Cela revient souvent à une forme d’eurocentrisme dont sont souvent atteints ceux qui alertent contre son danger, écrit malicieusement Thomas Sowell. Quand les réussites sont traitées comme le résultat d’avantages ou de privilèges, on ne prive pas seulement de leur mérite ceux qui ont su s’adapter mais aussi beaucoup d’autres des moyens de le faire. En fait, l’histoire ne devrait négliger ni les conditions internes, ni les conditions externes. Ce sont pourtant ces dernières qui sont aujourd’hui privilégiées. C’est pourquoi le succès des Asiatiques est une potion amère pour les nombreux défenseurs des causes externes. Leur réussite ne plaide pas pour l’idée que manifestations et politiques sont des facteurs clés pour sortir de la pauvreté. Les causes externes sont en fait une vision par défaut. C’est le cas lorsqu’on évoque le manque de fierté et d’estime de soi comme obstacle à la réussite. L’exemple japonais, longtemps resté un pays arriéré, isolé et pauvre, et qui prit modèle sur l’Occident, tout particulièrement les Etats-Unis, au point d’avoir même envisagé de faire de l’anglais la langue nationale, témoigne du contraire. C’est la prise de conscience de leur arriération et leur volonté d’en sortir qui firent le succès des Japonais.

En Occident, nos aïeux sont vus comme ceux qui ont perpétré de grandes injustices et la culpabilité a remplacé la gratitude. C’est pourtant l’universalisme croissant des sociétés occidentales qui a conduit à une croisade mondiale contre l’esclavage pendant plus d’un siècle. Thomas Sowell nous met en garde. Il est dangereux de ne pas apprécier l’héritage unique laissé par les sociétés occidentales car cela empêche de se figurer ce que signifierait sa perte et les raisons qu’on aurait de le défendre.

La guerre culturelle interne aux civilisations occidentales conduit souvent à penser que, même s’agissant de l’histoire, il faut choisir son camp. Prendre ainsi parti, c’est hisser un biais humain regrettable au rang de principe, écrit Thomas Sowell. C’est s’imaginer que l’on aurait mieux réglé les problèmes que ne l’ont fait ceux qui en étaient les contemporains, en se mettant moralement au-dessus d’eux. Prendre parti revient à distribuer, de manière immuable, les rôles à des groupes et à des sociétés : victimes v. oppresseurs. C’est encourager la généralisation sur des êtres de chair et de sang qui deviennent alors des abstractions intemporelles. C’est souvent une manière de tordre les événements pour condamner l’autre côté. Si cela peut souder un groupe, cela l’éloigne aussi des solutions qui pourraient faire progresser ses membres.

Le rôle des intellectuels qui promeuvent cette vision de l’histoire n’est pas très glorieux car ils ne prennent eux-mêmes aucun risque. Ils n’auront pas à en payer les pots cassés, ce qui ne les encourage guère à la lucidité sur leurs propres croyances. L’expiation symbolique actuelle ne peut que créer de nouvelles injustices parmi les vivants et, comme l’écrit Thomas Sowell, on ne peut apprendre de l’histoire que si elle n’est pas contrôlée par les lubies du présent.

Que Thomas Sowell soit si peu connu en France est bien regrettable. Apparemment, deux de ses ouvrages seulement ont été traduit en français. C’était en 1986 et en 1990[5] ! Son travail, tellement audacieux et stimulant, mériterait pourtant mieux que notre indifférence française, notamment pour analyser les vents mauvais qui nous viennent d’Amérique.



[1] C’est le cas des minorités d’intermédiaires (middleman minorities) - Juifs, Libanais, Chinois, Arméniens… - qui ont commencé très bas et ont réussi à s’élever grâce à des attitudes et des valeurs qu’elles ont soigneusement protégées en exil et qui expliquent leur réussite, mais aussi, souvent, la vindicte de la société environnante. C’est aussi le cas des Allemands, qu’il ne faut pas juger d’après la période nazie comme s’ils avaient une prédisposition culturelle au mal, que ne démontre pas l’histoire pré-nazie des Allemands qui tient la comparaison avec celle des voisins européens, ni la diversité des réactions des diasporas allemandes. La propagande nazie, assortie de menaces sur les familles, eut beaucoup de mal à infiltrer les Allemands ou descendants d’Allemands d’Outre-Mer. Sans parler des militaires prestigieux de l’armée américaine d’ascendance allemande, dont Eisenhower, qui fut plus tard élu Président, Chester Nimitz qui conduisit la flotte dans la guerre du Pacifique et Carl Staatz dont les bombes réduisirent en ruines bien des villes allemandes.

[2] White GuiltHarperCollins e-books, 2009 (réédition d'une publication en 2006), http://www.micheletribalat.fr/448019459.

[3]  "The plight of Black Students in the United States", Daedalus, 103(2), Spring 1974.

[4] Mismatch: How Affirmative Action Hurts Students It's Intended to Help, and Why Universities Won't Admit It, Basic Books, 2012. http://www.micheletribalat.fr/434797230.

[5] L’Amérique des ethnies, L’Age d’Homme, 1990. En anglais, Ethnic America, Basic Books, 1981.Race, politique et économie. Une approche internationale, Paris, PUF, 1986. En anglais, The Economics and Politique of Race: An international Perspective, 1977.