FÉCONDITÉ EN ALGÉRIE

29 janvier 2021

La production statistique algérienne n’a ni la fiabilité ni la régularité des statistiques européennes. Les données d’état civil proviennent d’un enregistrement pas tout à fait exhaustif, ce qui amène l’Office national des statistiques (ONS) à pratiquer des corrections du nombre de naissances « sur la base d’un taux de couverture par sexe »[1]. Par ailleurs, le dernier recensement date de 2008 et la mise à jour de la population, depuis, ne tient pas compte des migrations: « L’estimation de la population résidente totale se base essentiellement sur l’accroissement naturel (naissances – décès). Bien que le phénomène migratoire contribue également à évaluer cette population, nous considérons que le solde migratoire est nul, compte tenu de la difficulté à cerner ce phénomène. »

Une fécondité en hausse après 2005

La mesure de la fécondité est menée à partir de diverses enquêtes avant 2008, de la combinaison des données d’état civil et de recensement en 2008-2009 et des données des enquêtes Emploi de 2010 à 2018, dernière année disponible. On peut espérer que les données tirées des enquêtes ne souffrent pas trop d’une mise à jour de la population à partir des seules données d’état civil. La fécondité évaluée autour du recensement qui a eu lieu en 2008 à partir de ce recensement et des naissances enregistrées à l’état civil non plus. La série discontinue ainsi constituée de 1990 à 2018, avec un grand saut de 1990 à 2000, a donc du sens. Si les femmes algériennes avaient encore 4,5 enfants en moyenne en 1990, l’indicateur conjoncturel de fécondité (ICF) a ensuite beaucoup baissé jusqu’à atteindre 2,5 enfants par femme pendant le 1er lustre des années 2000. Mais la baisse s’est arrêtée là et la fécondité a commencé de remonter pour finir par tourner autour de 3 enfants par femme à partir de 2012.

Évolution de l’indicateur conjoncturel de fécondité en Algérie de 1990 à 2018.
Source : ons.dz. https://www.ons.dz/IMG/pdf/Demographie2018.pdf.
Il y a deux points en 2000 car l’ICF donné par l’ONS est à 2,4, mais, lorsqu’on cumule les taux de fécondité par groupe d ‘âges qu’il publie par ailleurs il est à 2,6.

Pendant la dernière décennie du 20ème siècle, la fécondité avait baissé à tous les âges. Lors de la remontée qui suit, la fécondité ne connaît aucune embellie aux âges extrêmes (moins de 20 ans et 40 ans ou plus). La hausse se concentre principalement aux âges où la fécondité est la plus élevée, entre 30 et 40 ans : +18 % du taux de fécondité à 30-34 et +32 % de celui à 35-39 ans, de 2000 à 2018 (graphique ci-dessous).

Évolution des taux de fécondité par groupe d’âges en Algérie de 1990 à 2018.
Source : ons.dz. https://www.ons.dz/IMG/pdf/Demographie2018.pdf.

Il est difficile d’identifier avec précision les facteurs qui ont contribué à l’augmentation de fécondité observée à partir du milieu des années 2000. Les femmes les plus instruites résidant en ville avaient impulsé la baisse de fécondité observée depuis 1970, lorsque l’ICF atteignait encore 8 enfants par femme, en retardant l’âge au mariage puis en recourant à la contraception. Ce sont encore elles qui ont déclenché son regain : « la toute récente remontée de la fécondité algérienne apparaît clairement avoir été surtout le fait des femmes les plus instruites qui, passées de 1,4 enfant par femme en 2001 à 2,8 en 2007, ont été les premières à remettre en cause [le modèle de la famille à deux enfants] »[2]. Comme l’écrit Zahia Ouadah-Bedidi, si l’on ne dispose pas de données adéquates sur l’âge au mariage, « tout porte à croire, cependant, que l’âge au premier mariage a cessé d’augmenter dans les années 1990 et qu’il a même diminué depuis ». Il est en effet difficile d’imaginer que le taux de nuptialité aurait pu doubler, comme il l’a fait entre 2000 et 2010, sans un rajeunissement de l’âge au mariage. À ce dernier, s’est ajouté un léger recul de la pratique contraceptive dans un contexte d’amélioration des conditions économiques des ménages, avec notamment une accélération du rythme de construction de logements sociaux[3]. Doit-on y voir aussi un effet de la place de plus en plus grande prise par l’islam en Algérie ?

Plus d’un million de naissances en Algérie et une population qui s’accroît « au galop »

Le nombre de naissances se situe à un niveau jamais atteint en Algérie avec un peu plus d’un million de naissances annuel depuis 2014, contre 589 000 en 2000. Si le nombre de femmes en âge d’avoir des enfants explique la croissance du nombre de naissances au début des années 2000, s’y ajoute, jusqu’en 2014, la hausse de la fécondité.

Avec un nombre de décès relativement faible, en raison de la jeunesse de la population, le nombre d’habitants s’est accru rapidement, tout particulièrement à partir de 2009 (graphique ci-dessous). L’Algérie ne comptait que 25 millions d’habitants au 1er juillet 1990, mais déjà 30,4 millions au 1er juillet 2000 et 43,9 au 1er janvier 2020. La population a donc augmenté de 75 % en 29,5 ans quand la France métropolitaine a vu sa population ne s'accroître que de 15 % en trente ans.

Évolution de la population en Algérie de 1990 à 2018 (en millions). Il s’agit de la population moyenne au 1er juillet, sauf en 2019 et en 2020 (1er janvier).
Source : ons.dz. https://www.ons.dz/IMG/pdf/Demographie2018.pdf.

Une population appelée à vieillir d’après les projections de l’ONS

La projection de population réalisée par l’ONS en 2019 fait l’hypothèse que l’Algérie aura ramené sa fécondité à 2,4 enfants par femme en 2040 et que l’espérance de vie gagnera 4,6 ans pour les femmes et 4,9 ans pour les hommes en à peine plus de vingt ans[4]. L’ONS ignore les migrations, qu’il s’agisse d’Algériens quittant leur pays ou d’étrangers venant s’y installer, notamment les Africains subsahariens qui s’y sont aventurés ces dernières années et n’y ont pas été bien reçus. Ce faisant, il « se retire ainsi une épine du pied », les hypothèses migratoires étant les plus difficiles à introduire dans les exercices de projection, mais il ne donne qu’une idée de l’évolution possible de la population en l’absence de migrations, hypothèse peu crédible.

D’après ces projections, la population algérienne pourrait dépasser 51 millions en 2030 et approcher les 58 millions en 2040.

Voyons ce que ça donne en termes d’âges (tableau ci-dessous).

En 2018, la population algérienne est encore extrêmement jeune. Avec 15,8 millions d’Algériens âgés de moins de 20 ans, l’Algérie compterait à peu près 500 000 jeunes de cet âge en moins que la France où l’on dénombre pourtant 24,3 millions d’habitants en plus la même année. Mais l’Algérie compte encore très peu de personnes âgées de 65 ans ou plus (6,3 % contre 19,7 % en France en 2018). Si l’on considère les 20-64 ans comme représentant la tranche d’âges des actifs, celle-ci pèse à peu près autant en Algérie qu’en France en 2018. La différence porte sur les populations à charge beaucoup plus jeunes en Algérie. Mais, le vieillissement guette aussi l’Algérie. En 2040, si l’on en croit l’ONS, les 65 ans ou plus pèseraient ainsi deux fois plus qu’en 2018. Le regain de fécondité observé depuis le milieu des années 2000 contribuera au renforcement de la population d’âge actif. La diminution de la fécondité d’ici 2040, telle que l’a projetée l’ONS, explique le recul de la part des moins de 20 ans. L’Algérie retrouverait ainsi en 2040 un rapport de dépendance voisin de celui de 2018, mais avec un poids des 65 ans ou plus beaucoup plus lourd. Celui-ci ne peut cependant rivaliser avec celui observé actuellement en France, a fortiori en 2040.

Evolution de la composition (%) par tranche d’âges en Algérie d’ici 2040 et comparaison avec la structure par âge de la France en 2018, 2030 et 2040.
Source : ons.dz. https://www.ons.dz/IMG/pdf/Demographie2018.pdf, Eurostat pour la France en 2018 et Insee pour sa projection 2013-2070 (hypothèses centrales).

Si toutes les projections sont sujettes à caution et étroitement dépendantes des hypothèses, celles de l’ONS le sont dans doute un peu plus. L’ONS avoue ne rien savoir des migrations internationales. Ni ses mises à jour de la population depuis le dernier recensement, déjà ancien (2008), ni ses projections n’en tiennent compte. Un nouveau recensement serait sans doute le bienvenu. Mais la pandémie et la contestation endémique du régime n’en laissent guère entrevoir la possibilité à court terme.


[1] Évalué à 99,3 % dans l’enquête MICS3 (enquête à indicateurs multiples) de 2006, pour les filles comme pour les garçons, https://mics-surveys-prod.s3.amazonaws.com/MICS3/Middle%20East%20and%20North%20Africa/Algeria/2006/Final/Algeria%202006%20MICS_French.pdf.

[2] Zahia Ouadah-Bedidi, Jacques Vallin, Ibtihel Bouchoucha, « La fécondité au Maghreb : nouvelle surprise", Population & Sociétés, février 2012,n°486, 4p, https://www.ined.fr/fichier/s_rubrique/19154/486.fr.pdf.

[3] Zahia Ouadah-Bedidi, « Plus de doute, la fécondité augmente en Algérie", Orient XXI Info, 4 avril 2017, https://orientxxi.info/magazine/plus-de-doute-la-fecondite-augmente-en-algerie,1781.

[4] En 2018, elle était de 77,1 ans pour les hommes et 78,4 ans pour les femmes.