Prénoms des descendants d’immigrés (suite)

5 octobre 2021

 

 

Un bref rappel

Le 10 avril 2019, l’Ined publiait, dans sa revue Population & Sociétés, un quatre pages conçu initialement pour diffuser des résultats par ailleurs solidement établis, un article sur les prénoms des descendants d’immigrés écrit par Baptiste Coulmont et Patrick Simon[1], dont les résultats ont été largement diffusés dans la presse. Leur étude, menée à partir de l’enquête Trajectoires et origines de 2008 (TeO), concluait que les prénoms donnés aux petits-enfants d’immigrés du Maghreb étaient « proches de ceux que la population majoritaire donne à ses enfants » et que « Nicolas » était le deuxième prénom le plus fréquemment porté par les petits-fils d’immigrés du Maghreb.

Le 23 août 2021, Jean-François Mignot mettait en ligne un « essai de reproduction » de l’étude contestant ces résultats. Essai, car les auteurs, et plus généralement l’Ined, ont montré beaucoup de mauvaise volonté pour expliquer ce qu’ils avaient réellement fait[2]. Ce que l’on ne sait toujours pas.

Les réponses

Les réponses à Jean-François Mignot viendront en trois étapes : le 26 août, les auteurs répondent à la critique de Jean-François Mignot[3] ; le 27 août, le comité de rédaction s’aligne sur la réponse de Baptiste Coulmont et Patrick Simon à quelques nuances près[4] ; le 15 septembre, l’Ined publie un communiqué de presse visant à rassurer les médias sur la qualité de ses publications, tout en reprenant l’argumentation des réponses précédentes et en y ajoutant la sienne[5]. Cette dernière publication de l’Ined intervient le lendemain de la parution, dans Marianne, d’un article sur la polémique[6]. Cette réactivité de l’Ined, par communiqué de presse, si elle révèle l’inquiétude de l’institution pour sa réputation, cherche aussi à convaincre les médias de ne pas accorder trop de crédit à ce qu’il présente comme des « faits alternatifs ».

Dans ces réponses inédiennes, on apprend que les auteurs du Population & Sociétés problématique ont décidé d’appliquer d’autres règles que celles qu’ils ont, par ailleurs, utilisées et recommandées pour classer les origines des personnes nées en France d’au moins un parent immigré. Quand deux parents étaient des immigrés nés dans deux pays différents, l’équipe TeO a choisi celui du père. C’est cette règle qui est appliquée systématiquement par l’Insee et qui a été retenue dans les analyses publiées dans l’ouvrage collectif d’exploitation de l’enquête TeO[7]. Mais ils ont « changé de pied » pour classifier les origines des petits-enfants d’immigrés dans l’étude des prénoms. Ces derniers appartiennent à autant de groupes qu’il y a de grands-parents immigrés d’origines différentes. Ces groupes comportent donc des chevauchements et ne sont pas additifs.

On y apprend aussi que les auteurs et l’institution qui les soutient affichent une confiance bien excessive dans la partie du questionnaire TeO censée séparer les enfants de rapatriés des enfants d’immigrés. La question supposée opérer ce départage ne s’adresse qu’aux enquêtés ayant déclaré Français de naissance un parent né dans une ancienne colonie française. Or ce protocole se révèle insuffisant, comme le démontre la réponse de Jean-François Mignot[8]. L’étude des prénoms des parents immigrés vivant avec leurs enfants nés en France (c’était le cas de 22 % des parents d’enquêtés catégorisés comme immigrés du Maghreb) montre sans ambiguïté l’existence de mauvais classements. D’ailleurs, ces mauvais classements ont été aussi repérés lors de la deuxième enquête TeO en 2020-2021[9] par un enquêteur qui s’en est ouvert à Jean-François Mignot. Ce fut une cause d’agacement et même de colère chez des enquêtés qui se demandaient ce qu’ils faisaient dans cette enquête. Les auteurs du Population & Sociétés n’en ont cure. Ainsi, ont-ils décidé que si Anne et Pierre, tous deux chrétiens, dont les parents non musulmans sont nés au Maghreb, ont déclaré leurs parents de nationalité étrangère à leur naissance, alors ces derniers sont bien des immigrés du Maghreb puisqu’ils sont nés étrangers au Maghreb.

Jean-François Mignot, en essayant, d’après des critères d’identification culturels, de ne garder que ceux qui sont susceptibles de donner des prénoms arabo-musulmans, conduirait une analyse tautologique. Pourtant, on ne voit pas bien pourquoi il faudrait attendre de chrétiens qu’ils donnent des prénoms arabo-musulmans à leurs enfants simplement parce que leurs parents sont nés au Maghreb et, s’ils donnent des prénoms chrétiens, pourquoi ils sont alors déclarés se rapprocher ainsi des pratiques de la population dite majoritaire !

Ne peut-on y voir une essentialisation des pratiques culturelles maghrébines, à une époque qui loue pourtant les vertus du multiculturalisme ? Ne faut-il pas, si l’on est né en France, être musulman ou avoir un parent musulman pour songer à donner un prénom musulman à ses enfants ? Quand Baptiste Coulmont et Patrick Simon examinent, au fil des générations, la propension croissante à ne pas donner de prénom arabo-musulman à ses enfants, ils interprètent cette tendance comme la manifestation d’un rapprochement avec les pratiques majoritaires. Cette tendance a pourtant un ressort tautologique dans la mesure où celle-ci est due, au moins en partie, au fait d’inclure des familles sans appartenance à l’islam, de façon croissante au fil des générations. Du fait de l’arrivée de rapatriés de tous âges concentrée au début des années 1960, leur descendance pèse plus parmi les petits-enfants que parmi les enfants. A fortiori ces rapatriés sont-ils encore moins nombreux parmi ceux classés comme immigrés.

Examinons, maintenant, quelques déclarations du communiqué de presse diffusé par l’Ined le lendemain de la parution de l’article publié dans Marianne.

La validation scientifique par un comité de lecture

Ce communiqué oppose la publication de Jean-François Mignot, qui n’aurait reçu aucune validation officielle d’un comité de rédaction, et donc à la scientificité douteuse, à celle de Baptiste Coulmont et Patrick Simon dont la méthodologie et les données auraient été « vérifiées et confirmées par des pairs ».

Pourtant, l’Ined sait très bien en quoi consiste la validation d’un Population & Sociétés par son comité de rédaction. Ce dernier ne vérifie pas la méthodologie et les données. Le quatre pages qu’il examine ne lui en donne pas les moyens. C’est d’ailleurs pourquoi le comité de rédaction a écrit regretter qu’on ne sache « pas grand-chose sur la typologie » et qu’on en soit « réduit à faire confiance aux auteurs ». Il a également dit regretter « que la façon dont les groupes d’origine ont été constitués pour les petits-enfants, qui est expliquée dans la réponse apportée le 26 août par les auteurs de l’article de Population et Sociétés, ne le soit pas dans l’article lui-même. Certes, il n’est pas possible d’expliquer la méthodologie de façon détaillée dans un article de 4 pages destiné à un large public […]. Mais elle aurait pu être fournie dans un document méthodologique séparé accessible via un lien indiqué dans l’encadré de l’article. »

C’est bien pourquoi le sujet traité par Baptiste Coulmont et Patrick Simon n’aurait jamais dû être publié dans Population & Sociétés avant l’examen et la publication, par une revue comme Population, d’un article suffisamment long pour expliquer, dans le détail, les données utilisées, la méthodologie et les résultats. Ainsi, l’enquête TeO a collecté les prénoms des enquêtés, des conjoints et de leurs enfants, mais aussi ceux de toutes les personnes résidant dans le ménage des enquêtés. Quel champ Baptiste Coulmont et Patrick Simon ont-ils retenu ? Ont-ils veillé à éviter les doubles comptes ? Un long article aurait permis de le savoir. Aurait aussi pu être discuté l’intérêt d’établir un palmarès de prénoms et l’accent mis sur les « Nicolas » qui ne sont qu’au nombre de 11, tout en occupant la deuxième place du palmarès ! Nul doute qu’un relecteur averti aurait pu alors s’interroger sur la perturbation introduite par les effets de la décolonisation et demander des analyses complémentaires.

En fait, plus un article donne de détails sur sa méthodologie plus il aiguise la curiosité du relecteur. Moins il en donne, plus ce dernier en sera « réduit à faire confiance aux auteurs ». Population & Sociétés donne rarement, en quatre pages, les éléments qui permettraient un questionnement sur la méthode. C’est bien pourquoi sa vocation est de publier des analyses à partir de données aisément consultables sur des sujets bien connus de conjoncture démographique (et même là, il lui arrive de se tromper[10]) et la vulgarisation d’articles scientifiques à la solidité bien établie. Il ne devrait en aucun cas accueillir la première publication d’un travail de recherche qui demande un examen scrupuleux.

Mais, à l’Ined, les choses ont tourné « cul par-dessus tête ». On publie rapidement dans Population & Sociétés parce que ce quatre pages reçoit un écho médiatique immédiat et on approfondira éventuellement ensuite. C’est d’ailleurs ce qu’indiquait sans ambiguïté un courriel de Patrick Simon adressé à Jean-François Mignot daté du 5 juin 2019 : « votre programme de recherche correspond assez bien à ce que nous faisons avec Baptiste, puisque vous l’avez compris le 4 pages est le prélude à des publications beaucoup plus conséquentes ».

Éventuellement disais-je !

Trois mois plus tard (25 septembre 2019), Patrick Simon répondait à Jean-François Mignot que la publication en cours d’écriture n’était pas achevée : « Nous avons pris du retard dans la rédaction de l’article. Je ne manquerai pas de vous tenir informé de la mise à disposition des variables quand nous aurons terminé. »

Deux ans après ce courriel, aucun article de fond n’a été publié sur le sujet. Il apparaît donc que ce « projet » de publication n’était qu’un argument invoqué, suivi par d’autres (propriété intellectuelle, licence d’exploitation…), pour repousser l’engagement pris au nom de l’Ined de fournir, au moins, la classification des prénoms utilisée, et faire ainsi lanterner Jean-François Mignot.

Des faits alternatifs ?

Le communiqué de presse reprend la trouvaille du comité de rédaction de Population & Sociétés qualifiant de « faits alternatifs » la méthodologie de Jean-François Mignot : “on exclut les immigrés et leurs enfants qui sont proches de la population majoritaire pour ne garder qu’un sous-groupe plus éloigné (musulmans, élevés en arabe ou en berbère, considérant qu’« on ne le voit pas comme français »), on appelle cette suppression la correction d’erreurs (page 39) et on construit des faits alternatifs appelés « reproduction au plus près » (pages 39 à 59) alors qu’ils sont construits sur un champ différent sans preuve convaincante”.

L’Ined emprunte imprudemment une expression qui pourrait, à raison, lui être retournée. Par exemple :

« on inclut des individus appelés immigrés et enfants d’immigrés du Maghreb alors qu’ils n’en sont pas en jouant sur la définition formelle de l’immigré, et qui, n’ayant pas de lien avec l’islam, n’ont aucune raison de donner un prénom arabo-musulman à leurs enfants, pour donner l’illusion d’un effacement des prénoms arabo-musulmans au fil des générations, alors que, justement, la part des ces mauvais classements s’accroît au fil des générations, construisant ainsi des faits alternatifs. »

Employer l’expression « faits alternatifs », qui renvoie à une figure répulsive, Donald Trump, pour délégitimer un travail scientifique, dans un communiqué destiné à la presse, revient à mettre en garde les journalistes qui seraient tentés d’accorder quelque crédit à l’analyse de Jean-François Mignot. C’est aussi une façon voilée de le traiter de menteur. Puisqu’il s’agirait de « faits alternatifs », ceux évoqués par Population & Sociétés ne pourraient être que les vrais. Maintenir la publication de 2019 reviendrait donc à soutenir la vérité contre le mensonge.

Quant aux raisons invoquées par l’Ined pour justifier la manière dont les auteurs, la revue et la direction ont baladé Jean-François Mignot pendant près de deux ans pour le dissuader de vérifier les résultats, elles apparaissent assez pitoyables. Le partage de programmes, seuls à même d’éclairer sur ce que les auteurs ont vraiment fait en l’absence de publication scientifique digne de ce nom, recommandé par le ministère de la Recherche depuis 2018, ne serait pas encore entré dans les mœurs des sciences humaines et sociales et poserait un problème de propriété intellectuelle. On a du mal à voir lequel dans la mesure où ce partage intervient après publication des résultats et en l’absence de poursuite effective de la recherche.

Pour renforcer sa crédibilité, l’Ined se dit prêt à envisager une action en justice lorsque l’instruction de l’affaire, menée conjointement avec le CNRS (auquel appartient Jean-François Mignot) et l’ENS Paris-Saclay (où travaille Baptiste Coulmont), sera terminée. Il me semble pourtant que l’Ined a beaucoup à perdre en confiant à la justice le soin de trancher un différend scientifique avec un chercheur qui l’accuse de méconduite scientifique mais qu’il traite lui-même de menteur trumpien.



[3] Baptiste Coulmont et Patrick Simon, 2021, "Transmission des prénoms dans les familles immigrées : réponse à Jean-François Mignot". Paris, https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-03330923/.

[4] Anne Goujon, Lionel Kesztenbaum, Bruno Masquelier et al., 2021, "Avis du comité de rédaction de Population et Sociétés". Aubervilliers, Ined. http://hdl.handle.net/20.500.12204/AXubM4OekgKZhr-bmElS.

[7] Cris Beauchemin, Christelle Hamel et Patrick Simon (dir), Trajectoire et origines, Enquête sur la diversité des populations en France, Préface de François Héran, 2015, 623 p.

[8] Prénoms des descendants d’immigrés en France : Réponse aux auteurs et à la revue Population & Sociétés, https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-03358803/document.

[9] Avec la même méthode de départage entre immigrés et rapatriés.

[10] C’était le cas dans le Population & Sociétés consacré à la fécondité des immigrées. https://www.ined.fr/fichier/s_rubrique/172/population.et.societes.568.2019.fecondite.immigrees.fr.pdf. Ma critique ici : http://www.micheletribalat.fr/442949794.