LE PRIX DE LA DISSIDENCE

L’histoire de Zac Kriegman, licencié par Reuters pour avoir révélé, dans un courrier interne mis en ligne sur la plateforme réservé au personnel, l’imposture de Black Lives Matter (BLM)

 

 Christopher Rufo a publié le 5 janvier 2022, dans City Journal[1], un article (The Price of Dissent) racontant la mésaventure de Zac Kriegman qui fut licencié par l’agence de presse Thomson Reuters[2] où il était salarié depuis 6 ans, après avoir essayé de faire entendre raison à ses collègues sur BLM. Zac Kriegman dirigeait une équipe de scientifiques travaillant sur l’intelligence artificielle et y avait été promu Director of Data Science.

On trouve aussi cet article de Christopher Rufo sur son site[3]. Par ailleurs, Zac Kriegman a mis en ligne le texte qui a provoqué son licenciement[4].

Un licenciement expéditif

Lorsqu’il revint le 4 mai 2021 d’un congé sans solde de deux mois qu’il avait pris pour tirer l’affaire au clair, Zac Kriegman mit en ligne un long texte qui contestait les affirmations de BLM sur les biais supposés de la police vis-à-vis des Noirs aux États-Unis, à partir des études statistiques les plus sérieuses sur le sujet. Il y dénonçait aussi l’hypocrisie et l’engouement aveugle de Reuters pour BLM. Ce qui déclencha des réactions offusquées et injurieuses chez ses collègues qui le traitèrent de raciste. Lorsqu’il contacta le département des ressources humaines pour s’en plaindre, on lui interdit d’utiliser tout moyen de communication Reuters et on retira son texte de l’intranet. Et c’est ainsi qu’en juin, après avoir adressé un courriel à ses collègues et à la direction pour expliquer ce qu’il était en train de vivre et après avoir refusé de se plier à un redressement idéologique qui aurait été dispensé par le département des ressources humaines, de la diversité et de l’inclusion de Reuters[5], il fut licencié par un simple courriel.

Christopher Rufo a conversé avec Zac Kriegman en novembre 2021. Ce dernier lui fit part du sentiment d’isolement, de frustration et d’indignation suscité par le comportement de ses collègues après la mort de George Floyd. Ces derniers célébraient sans cesse BLM, comme si personne ne pouvait penser autrement qu’eux. Comme d’autres entreprises, Reuters a organisé en 2020 des formations pour le redressement moral des Blancs lors desquelles ils devaient présenter leurs excuses. Zac Kriegman était convaincu que cette « bulle bleue »[6] était propice à une diffusion d’informations biaisées mettant en péril la réputation de Reuters comme source d’informations objective. C’était patent avec BLM. Reuters décrivit les manifestations de 2020 comme étant généralement pacifiques, adoptant la phraséologie de BLM et minorant les dégâts et l’anarchie suscités par la création de zones autonomes comme celle de Seattle. Reuters reprenait les griefs de BLM sans aucun souci pour les faits. Lorsque Donald Trump fit remarquer que la police tuait plus de Blancs que de Noirs, Reuters rectifia le propos en déclarant que les Noirs étaient plus souvent victimes si l’on considérait leur poids dans la population totale.

C’est cette désinformation et ses conséquences qui conduisirent Zac Kriegman à prendre un congé sans solde pour y voir clair et rédiger un texte intitulé « BLM est un racisme systémique contre les Noirs »[7].

Examinons ce qu’il y disait.

Le mensonge au cœur du mouvement BLM

L’ascension de BLM a coïncidé avec l’usage omniprésent du téléphone portable et la multiplication de vidéos rendant extrêmement concrètes les actions policières autrefois moins publicisées. BLM a alors dénoncé une action policière sans retenue visant spécifiquement les Noirs.

D’après la base de données du Washington Post sur l’usage des armes par la police, pendant cinq ans, celle-ci a tué 39 % de Blancs de plus qu’elle n’a tué de Noirs.

Que faut-il en déduire ? La référence au poids des Noirs (13 %) et des Blancs (76 %) dans la population américaine est trompeuse. La police n’est évidemment pas censée recourir aux armes de manière proportionnée. Tout dépend des menaces auxquelles elle fait face lorsqu’elle est confrontée à des individus suspectés de crime. La référence correcte est le nombre de confrontations à haut risque avec des membres de chaque groupe et non leur poids démographique. Ce nombre dépend de la violence perpétrée à l’intérieur de chaque groupe et notamment lors d’arrestations.

Une première approximation de cette violence est donnée par la proportion d’homicides. Le Wall Street Journal, dans un article publié le 22 juin 2020[8], écrivait ainsi que 53 % des personnes accusées d’homicides étaient des Noirs alors qu’ils ne représentent 13 % de la population. D’après la Justice Department’s National Crime Victimization Survey[9], en 2018, 48 % des auteurs de crimes non violents étaient des Blancs et 35 % des Noirs. Parmi les crimes les plus sérieux, mais n’ayant pas entraîné la mort, ces proportions étaient respectivement de 41 % et 43 %.

Une approximation plus pertinente des risques encourus par les policiers est le taux auquel ils sont tués par des criminels. Lorsqu’on en tient compte, les Blancs ont encore 30 % de risques en plus que les Noirs de mourir aux mains de la police[10].

Une analyse économétrique[11] portant sur des milliers de rapports de police collectés à Houston, allant au-delà des données descriptives et tenant compte du contexte des interventions policières, menée par Roland G. Fryer Jr.[12], ne conclut pas non plus à un biais policier anti-Noir en la matière. Roland Fryer, qui soutint BLM à ses débuts, a lui-même décrit ses résultats comme les plus surprenants de sa carrière. Si surprenants qu’il a recruté une équipe entièrement nouvelle pour refaire le travail de A à Z, ce qui l’a conduit aux mêmes conclusions. Ces dernières ne changent pas non plus, même lorsqu’on ne tient pas compte des rapports de la police sur les circonstances de leur intervention qui pourraient être biaisés. De même, lorsqu’on ne garde que les cas où la police est appelée pour vol ou crime violent[13]. Par contre, les résultats de Fryer montrent une tendance de la police à une plus grande brutalité vis-à-vis des Noirs dans ses interventions.

Son étude fut accueillie par une volée de bois vert après que le New York Times y fit écho[14]. Il lui fut reproché de ne pas avoir été « peer-reviewed » c’est-à-dire examinée par un comité de lecture dont sont dotées les revues scientifiques. C’est formellement vrai, mais faux si l’on considère que son étude a été présentée à des collègues de Harvard, Brown, de l’University College of London et de la London School of Economics, sans compter la cinquantaine de collègues personnellement contactés pour donner leur avis. Mais il a fait plus que cela. Il a répliqué, sur son échantillon, les calculs erronés les plus en vogue, lesquels se sont révélés tout aussi trompeurs que ceux déjà connus et diffusés par les médias[15].

Zac Kriegman juge que c’est sans doute ce qui a été fait de plus sérieux sur la question, même si des approfondissements, suscités par la curiosité et non l’idéologie, sont les bienvenus. Notamment en répliquant sur d’autres villes l’étude de Fryer centrée sur Houston. Fryer, lui-même, en appelle à une production et à une exploration plus approfondies de données collectées par les services de la police dans l’ensemble du pays.

Des réfutations peu crédibles de l’analyse de Fryer

Une étude publiée en 2020[16], fondée sur le National Violent Death Reporting System, a été très souvent citée par la presse pour prouver que les tirs mortels de la police touchaient plus les Noirs. Ni les huit chercheurs signataires de l’étude, ni les journalistes qui l’ont commentée ne semblent avoir été gênés par l’absence d’information sur le nombre total de confrontations avec la police (mortelles ou non) qui empêche précisément de connaître le taux de confrontations mortelles. Ainsi ABC News[17] en a déduit faussement que les Noirs avaient trois fois plus de risques d’être tués lors d’interactions avec la police, alors qu’ils ne semblent pas être menaçants, ce que les données utilisées ne permettent pas de calculer.

Comme l’explique Zac Kriegman, si la police tue 10 fois moins de femmes non armées en fuite que d’hommes dans la même situation, on ne doit pas en déduire que les hommes sont discriminés, mais plutôt qu’ils ont plus de contacts avec la police que les femmes. Roland Fryer a, lui, eu accès, non seulement aux rapport des décès, mais à l’ensemble des rapports d’incidents, y compris lorsqu’il n’y a eu aucun recours à la force.

Un autre argument invoqué pour invalider les résultats de Fryer était d’alléguer que les communautés noires étaient l’objet d’une surveillance excessive par la police conduisant à plus de confrontations. Zac Kriegman prend l’exemple de sa ville, Boston. Si la police de Boston intervient plus souvent dans les quartiers noirs, c’est parce que c’est là que se produisent la plupart des violences.

Le Bureau of Justice Statistics a publié un rapport sur cette question, à l’échelle nationale, dont a rendu compte le Wall Street Journal le 5 mars 2021[18] et qui montre que Noirs et Blancs sont arrêtés à proportion des crimes commis et non en raison d’une attention différentielle que la police porterait aux uns et aux autres.

L’accusation portée par BLM contre la police, laquelle serait plus prompte à tirer sur des suspects noirs, n’a pas été prouvée. Cette imposture a eu des conséquences gravissimes dans les communautés noires pauvres. 

L’effet Ferguson

Après la mort par balle de Michael Brown à Ferguson en 2014, la propagande diffusée par BLM a été si efficace que les officiers de police ont réduit leurs activités pour éviter les confrontations, de peur que celles-ci ne dégénèrent, de finir par se retrouver isolés, montrés du doigt et, pourquoi pas, condamnés à une peine de prison. La fréquence des meurtres a bondi, tout particulièrement dans les quartiers noirs pauvres, là où la police ne voulait plus aller. C’est ce qu’on a appelé l’effet Ferguson. Et c’est encore Roland Fryer qui a cherché à vérifier l’existence d’un tel effet dans cinq villes, dans un article co-signé avec Tanaya Devi, doctorante à Harvard, et publié en juin 2020[19]. Cet effet aurait été à l’origine de 900 meurtres et de 34 000 autres crimes en plus. Sceptique, le chercheur Richard Rosenfield a réexaminé les données et confirmé l’existence d’un effet Ferguson[20]. Ceux qui réfutent l’existence d’un tel effet citent, paradoxalement, le plus souvent une étude dans laquelle on peut lire : « Au total, tout effet Ferguson est en grande partie limité aux villes connues pour leur haut niveau de violence, une part importante d’habitants noirs et une situation socio-économique défavorable »[21]. C’est ce genre de conclusion, qui renforce pourtant la théorie de l’effet Ferguson, qui fut cité en mars 2021 dans un article de CNN pour mettre en cause l’existence d’un tel effet, lequel serait de l’ordre de l’anecdote et non de la vérification empirique[22]. Difficile de ne pas y voir une forme de racisme : cela ne compte pas puisque c’est localisé dans les quartiers noirs les plus pauvres.

L’effet Minneapolis

Il en est allé de même après le meurtre de George Floyd, avec des conséquences plus désastreuses encore[23]. Là encore, le désengagement policier, la baisse des effectifs (départs à la retraite, démissions, faiblesse des recrutements)[24] se sont traduits par plus de violence et de meurtres dans les quartiers noirs défavorisés. Comme l’écrit Lawrence Rosenthal « les réformes de la police doivent veiller à ne pas dissuader exagérément l’action des policiers afin de ne pas encourager l’augmentation d’une criminalité violente qui impose ainsi un coût démesuré aux communautés noires défavorisées » [25]. Même des médias très à gauche tels que CNN, qui a tellement soutenu BLM, commencent à comprendre les effets du désengagement policier[26].

D’après Zac Kriegman, il faudrait 140 ans à la police pour tuer autant de Noirs que ceux qui sont morts en quelques années en raison des mensonges de BLM. Des vies à déplorer, sans compter les vies gâchées et les enfants traumatisés par la perte d’un proche.

Pourquoi ce qui est bon à Newtown ne le serait-il pas à Roxbury et Dorchester ?

Zac Kriegman habite Newtown, une banlieue cossue de Boston. Le dernier meurtre enregistré date de plus de 10 ans. Tous les Newtowniens qu’il connaît soutiennent BLM et ont manifesté en sa faveur. La mairie a elle-aussi déclaré officiellement son soutien au mouvement. Si les meurtres constatés dans les quartiers bostoniens de Roxbury et Dorchester se produisaient soudainement à Newtown il est peu probable, écrit Zac Kriegman, que ses habitants réclameraient alors une réduction des forces de l’ordre et de leurs interventions.

Une première explication à ce décalage tient sans doute au fait que ceux qui soutiennent BLM ignorent tout des faits les plus basiques. 

Le soutien de BLM est le plus fort chez les Américains très à gauche (very liberal). Une étude récente[27] a montré que la moitié de ceux qui se décrivent ainsi croient que la police a tué au moins 1000 Noirs non armés en 2019 et 8 % d’entre eux pensent même qu’elle en a tué plus de 10 000, alors que le nombre était de 11 en 2019 ! Comme l’écrit Zac Kriegman, « il est impossible de raisonner intelligemment quand vos croyances sur les faits sont si éloignées de la réalité ». Ce serait donc plus une ignorance qu’un racisme dissimulé contre les Noirs qui expliquerait le soutien des gens aisés de gauche à BLM.

Comment expliquer cette ignorance de faits sociaux dont on parle tant ?

C’est le rôle des médias de transmettre des informations vérifiées et de s’assurer que ce qui est proclamé par tel ou tel mouvement est bien vrai. C’est leur métier de fournir à leurs lecteurs les faits expliquant le contexte de tel événement ou de telle déclaration. Cela n’a jamais été leur métier de propager des contre-vérités.

Ce ne sont pas les intellectuels noirs ayant écrit sur les communautés noires défavorisées qui manquent. Thomas Sowell, Glenn Loury et d’autres écrivent sur ce sujet depuis des décennies sans que leurs écrits aient reçu, dans les médias et les milieux académiques, un écho comparable à celui dithyrambique et quotidien qui accueille les déclarations des militants de BLM.

En fait, comme l’explique Zac Kriegman, « les médias ne se sont pas contentés d’informer, les universitaires de simplement entreprendre des recherches pour connaître la vérité. Au contraire, en sélectionnant soigneusement les voix qu’ils privilégient et promeuvent, ils ont façonné un récit »[28].

Une indifférence et une négligence coupables

L’histoire de cette négligence, de cette indifférence au sort des quartiers noirs défavorisés, si elle est écrite un jour, ne sera pas tendre pour ceux qui y ont joué les rôles principaux, écrit Zac Kriegman. La promotion de BLM ne tient pas tant à une animosité raciale manifeste qu’aux effets encore dévastateurs pour les Noirs aujourd’hui d’un système forgé dans une histoire raciste. Peut-être que l’échec de la presse à restituer des faits basiques s’explique par la composition sociale des patrons de presse, éditeurs et journalistes qui les met à l’abri des risques d’être tués en raison des contre-vérités qu’ils propagent : des Blancs plutôt riches résidant dans des quartiers protégés. Difficile de ne pas y voir « l’héritage d’années d’oppression qui a garanti que ceux qui prendraient tant de décisions importantes seraient riches et blancs »[29].

BLM : Le pouvoir d’un nom

Le nom choisi – Black Lives Matter – a rendu le mouvement pratiquement intouchable et a rendu inaudible la voix de tous ces Noirs hostiles à la demande visant à raréfier les interventions de la police. Comme le suggère Zac Kriegman, une appellation plus en phase avec les revendications du mouvement aurait été « Anti Proactive Police Movement ». Aujourd’hui, à part une poignée d’énergumènes, pratiquement tous les Américains pensent que les vies noires comptent. Le but réel d’une telle appellation est d’intimider, de faire taire et d’empêcher de voir dans ce mouvement une imposture aux effets calamiteux.

Une dissidence coûteuse

Pour Zac Kriegman, le soutien aveugle de BLM par Reuters a rendu sa situation professionnelle intenable. Il a d’abord tenu sa langue par peur des conséquences jusqu’au moment où ce n’était plus possible. C’est là qu’il a demandé un congé de deux mois sans solde, sans expliquer à sa hiérarchie ses raisons, de peur d’être licencié sans pouvoir retrouver un travail. Mais, lorsqu’il est parti, il a senti qu’il ne pourrait pas revenir travailler s’il ne trouvait pas le courage de défendre la vérité. En effet, comment travailler pour une entreprise qui est l’une des agences de presse les plus prestigieuses et respectées dans le monde sans critiquer le traitement qu’elle a réservé à  BLM ?

Il fut très triste de constater que Reuters refusait tout examen de conscience sur les conséquences qu’a pu avoir sa contribution au récit fabriqué de BLM. Il n’a pu que constater la prégnance des idéologies critiques de la race parmi la classe managériale. Zac Kriegman pense que ce qu’il a fait n’a rien changé sauf dans sa situation personnelle. Il a perdu son travail à Reuters, presque tous les amis qu’il s’y était fait et va avoir toutes les difficultés du monde à retrouver un autre travail. Il a confié à Christopher Rufo qu’il n’aurait probablement rien entrepris s’il n’avait pas été alors financièrement suffisamment à l’aise pour mettre sa famille à l’abri des conséquences.



[2] Anciennement Reuters puis rachetée en 2007 par Thomson.

[5] Human Ressources and Diversity & Inclusion.

[6]Blue Bubble”. Bleu est la couleur du parti démocrate aux Etats-Unis.

[7]BLM is Anti-Black Systemic Racism”. Il accepta des aménagements de son texte suggérés par le département des ressources humains et en changea même le titre (“BLM Spreads Falsehoods That Have Led to the Murders of Thousands of Black People in the Most Disadvantaged Communities”) le 28 mai 2020, sans guère plus de succès puisque ce texte fut retiré cinq jours plus tard.

[12] Économiste à Harvard, un des plus jeunes professeur à être titularisé et à qui fut décerné la prestigieuse médaille John Bates Clark.

[25] « Policing reforms must be alert to the risk that they will over-deter officers, and thereby spur increases in violent crime, which will impose disproportionate costs on disadvantaged communities and people of color », cf. https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=3758251.

[28] « The news media has not simply been reporting the news. Academics have not simply been researching in pursuit of truth. Rather, through careful choices of which voices they elevate and promote, they’ve been shaping a narrative ».

[29] « the legacy of years of oppression that have ensured that so many of the key decision makers would be wealthy and white ».