ZAC KRIEGMAN / THOMSON REUTERS (SUITE)

7 juin 2022

 

Zac Kriegman fut licencié en juin 2021 par Thomson Reuters, la grande agence de presse où il travaillait depuis 6 ans, suite à un désaccord exprimé à propos de l’engouement de l’entreprise à l’égard de Black Lives Matter[1]. Il a décidé de poursuivre son ex-employeur devant la Massachusetts Commission Against Discrimination (MCAD)[2]. Sa plainte a été déposée le 6 janvier 2022 par ses avocats Allen Harris. Thomson Reuters a répondu aux incriminations dans un document papier de 60 pages, non accessible, alors que la réponse du cabinet d’avocats est disponible sous forme électronique et a été mise en ligne par Zac Kriegman[3]. Elle donne un aperçu à la fois de la position de Thomson Reuters et de l’enjeu au delà du cas du plaignant.

Environnement hostile sur base raciale

La plainte invoque la violation du Titre VII du Civil Rights Act de 1964[4] et du chapitre 151B des General Laws du Massachussetts[5]. Thomson Reuters est accusé d’avoir créé et encouragé un environnement hostile, discriminatoire et intimidant vis-à-vis de Kriegman et plus généralement des employés blancs. Le Titre VII et le chapitre 151B interdisent qu’une entreprise laisse se développer un tel environnement suite à des actes de discrimination et de harcèlement à la fois graves et suffisamment généralisés. Le plaignant doit alors établir que la situation qu’il a subie serait jugée ainsi par toute personne raisonnable et que la responsabilité de l’employeur est engagée. Les avocats rappellent que le titre VII protège tous les employés, quelle que soit leur race, et donc aussi les Blancs, et citent un arrêt de la Cour suprême de 2007 : « pour arrêter la discrimination raciale, il faut cesser de discriminer selon la race ». Aucun privilège ne devrait donc être accordé à certains groupes.

La tâche des avocats a donc été de démontrer que c’est bien en raison de sa race que Kriegman a dû travailler dans un environnement que l’on peut raisonnablement qualifier d’hostile. Thomson Reuters admet avoir mis en place, après la mort de George Floyd, un programme visant à lutter contre le racisme intitulé « Social injustice ». Les messages insultants sur les Blancs et sur Kriegman, postés sur la plateforme de l’entreprise, devinrent alors monnaie courante. Cette plateforme est l’instrument de diffusion d’informations sur l’activité de l’entreprise que tous les employés sont obligés de consulter. Thomson Reuters a également reconnu qu’elle encourageait ses employés à poster leur avis sur la justice raciale, à avoir des discussions sur la blanchité et la « fragilité blanche ».  White Fragility est le titre du best seller de Robin DiAngelo. En gros, la thèse est la suivante : Parce que blancs, les Blancs sont incapables d’introspection et doivent être formés à ce sujet alors que les Noirs sont naturellement dotés de cette capacité. Les avocats considèrent que la diffusion de centaines de messages dévalorisants et insultants sur les Blancs pendant une année entière suffisent à démontrer le caractère hostile de l’environnement de travail ainsi créé, avec les encouragements de Thomson Reuters. Pour sa défense, l’employeur a prétendu que, compte tenu du débat national qui faisait rage sur l’approche raciale de la promotion de la diversité et de l’inclusion, les documents qu’il propageait ne pouvaient créer un environnement hostile dans l’entreprise. Il était nécessaire de combattre, dans l’entreprise, le racisme « systémique ».

L’employeur était au courant et n’a rien fait

Le plaignant doit démontrer que l’employeur était au courant et n’a rien fait. Non seulement Thomson Reuters n’a pas pris les mesures appropriées, mais il a incité ses employés à converser sur la plateforme de l’entreprise à propos de ce qu’on appelle D&I (diversité et inclusion), conversations à l’origine d’insultes et de messages véhiculant des stéréotypes négatifs sur les Blancs et plus directement sur Zac Kriegman. Lorsque ce dernier s’en est plaint, le 17 mai 2021, la direction a retiré les messages, pour les examiner, puis les a réintroduits sur la plateforme, tout en supprimant ceux de Zac Kriegman. Un mois plus tard il était licencié. C’était pourtant du devoir de Thomson Reuters de retirer les stéréotypes raciaux négatifs et les insultes, ce qu’il n’a pas fait, laissant ainsi le harcèlement se poursuivre.

Thomson Reuters se justifie de manière étrange. Kriegman l’aurait volontairement recherché et se serait ainsi exposé à ces messages insultants et stéréotypés. Le problème est qu’aucun employé ne peut éviter d’aller sur la plateforme sans nuire à son travail. Une partie du travail de Kriegman était justement de produire des contenus pour la plateforme. Mais Thomson Reuters considère qu’il n’aurait pas dû y prêter attention. Dirait-on d’un Noir qui subit les blagues racistes sur les « nègres » (Nword) au travail qu’il n’a qu’à ne pas les écouter ? Thomson Reuters considère aussi que Kriegman aurait dû être plus prudent dans ses notifications, ce qui lui aurait évité ces insultes.

Des représailles de l’employeur à l’égard de… Zac Kriegman

Le titre VII et le chapitre 151B interdisent à l’employeur d’infliger des représailles aux personnes qui se plaignent de pratiques discriminatoires illégales. L’employeur peut présenter un motif non discriminatoire à son action. C’est alors à l’employé de démontrer que c’est un argument de circonstance. C’est ce qu’ont plaidé les avocats face à la stratégie développée, dans sa défense, par Thomson Reuters. Cette stratégie a consisté à invoquer, après coup, des motifs de licenciement qui ne figuraient pas dans l’email notifiant à Kriegman son licenciement.

Dans cet email, lui étaient reprochés la manière dont il s’était conduit récemment, laquelle s’écartait de ce que l’entreprise dit attendre d’un responsable, et son refus de suivre les conseils qui lui avaient été donnés. Thomson Reuters prétend maintenant que Kriegman a été licencié en raison de son travail déficient. Pourtant, pendant 6 ans, il a fait figure d’employé modèle. Son travail n’a posé aucun problème et il a même été promu. Thomson Reuters l’accuse d’avoir refusé de travailler après le retrait de ses messages de la plateforme. Il a au contraire sans cesse demandé que l’on clarifie les règles d’usage de la plateforme pour ne recevoir que des réponses circonstanciées ne s’appliquant qu’à lui. Il lui fut ainsi reproché de recourir à l’expression « racisme systémique » pourtant permise, du moment que ce sont les Blancs qui sont visés. Il a même essayé de respecter les vagues consignes qu’il avait reçues en corrigeant ses messages, sans le moindre succès. Alors que les stéréotypes sur les Blancs étaient tolérés, et même recommandés, ce sont les messages postés par Kriegman, qui ne diffusaient pas de stéréotypes mais offraient une autre perspective, qui furent retirés.

Jamais Thomson Reuters n’a examiné sérieusement la plainte de Kriegman et ne lui a demandé des informations sur les motifs qu’il invoquait. On imagine l’indignation si Thomson Reuters avait soumis à ce régime un Noir ou un Hispanique pour avoir participé à une discussion sur les stéréotypes raciaux.

Les avocats demandent à la MCAD d’appliquer les standards requis dans d’autres cas de jurisprudence : « Thomson Reuters ne peut exercer des représailles contre Kriegman simplement parce qu’il est un Blanc qui conteste les stéréotypes raciaux sur les Blancs, si grand soit le désir de Thomson Reuters de camoufler sa rhétorique raciale sous la « justice raciale » ».

 

Au-delà du malheur de Zac Kriegman, cette affaire est un cas d’école sur les dégâts causés par ces programmes de redressement moral des Blancs dans les entreprises. Les décisions de la MCAD nous diront si le titre VII des droits civiques s’applique bien aussi aux Blancs ou sont, de fait, réservées à des minorités dites racisées.