À propos d’un Insee Première sur le « sentiment de discrimination »

 

26 septembre 2022

Dans cet Insee Première[1], l’Insee compare les déclarations des répondants âgés de 18-49 ans aux deux enquêtes Trajectoires et origines réalisées à onze ans d’écart (TeO2 de 2019-2020 et TeO1 de 2007-2008). Dans les deux enquêtes, il était demandé :

Au cours des cinq dernières années, pensez-vous avoir subi des traitements inégalitaires ou des discriminations ? Souvent, Parfois, Jamais, Refus de répondre, Ne sait pas.

Une définition de la discrimination était fournie aux enquêteurs au cas où l’enquêté demanderait ce que c’est : « Vous avez été moins bien traité que les autres sans raison valable ».

Une précision s’impose d’emblée : Les enquêtes TeO ont recueilli l’impression ou, comme l’écrit l’Insee le sentiment, d’avoir subi des discriminations. Si les discriminations existent bel et bien, elles ne peuvent se confondre avec l’opinion que portent des enquêtés sur leur propre expérience. Il est tentant d’expliquer une situation désagréable par un tort qui vous est fait. Il arrive que ce soit le cas, mais pas toujours. TeO n’observe donc pas les discriminations, mais l’impression suscitée par des expériences désagréables que les répondants auraient pu vivre au cours des cinq années précédant l’enquête. L’Insee a donc bien raison de titrer son article sur le « sentiment de discrimination », même si, comme on le verra, il ne s’y tient pas toujours dans le corps du texte.

Mais revenons au titre et au chapô de l’article :

«  En 2019-2020, 19 % des personnes de 18-49 ans déclarent avoir subi « des traitements inégalitaires ou des discriminations », contre 14 % en 2008-2009. Cette augmentation de l’expérience déclarée de discrimination concerne principalement les femmes. »

Ces deux phrases sont un commentaire ramassé du tableau 1 ci-dessous :

Il est difficile de comparer ce tableau aux données figurant dans des publications antérieures tant les regroupements actuels ne sont pas les mêmes que ceux effectués alors sur TeO1. Mais, approximativement, les données du tableau 1 correspondent à celles publiées en 2015, sauf pour les originaires d’Afrique subsaharienne. Dans la publication de 2015, 47 % des immigrés subsahariens âgés de 18-50 ans déclaraient avoir fait l’objet de discrimination et non 42 %. Idem pour les enfants d’immigrés (49 % au lieu de 43 %)[2]. Il est peu probable que la faible différence de champ (18-49 ans contre 18-50 ans) explique cet écart et je ne saurais dire dans quelle publication est l’erreur. Supposons que c’est dans la publication de 2015, pour examiner les commentaires du tableau 1.

La différence globale (passage de 14 % à 19 %), à onze ans d’écart, peut provenir d’un effet de structure lié à l’évolution de la composition de la population, par origine notamment, et/ou d’une augmentation des déclarations des enquêtés. Dans ce dernier cas, force est de reconnaître qu’il faut que l’évolution soit sensible et que les groupes d’origine qui la connaissent pèsent suffisamment lourd pour faire la différence.

Les couleurs ont été ajoutées.

Un commentaire Insee qui fait l’impasse sur ce qui saute aux yeux

À la lecture du tableau, on se dit que les déclarations des individus sans ascendance migratoire (ni immigrés ni enfants d’au moins un parent immigré qu’on appellera autochtones) doivent avoir joué, compte tenu de leur poids, un rôle majeur dans l’augmentation globale qui a retenu l’attention de l’Insee. Chez ces autochtones, le sentiment de discrimination a augmenté de 5 points, quand celui des immigrés, globalement, n’a pas bougé et celui des enfants d’immigrés a augmenté de 4 points. L’Insee a rusé avec les résultats pour retomber sur une constatation plus acceptable en imputant directement la tendance aux femmes en général, ce qui lui a évité de commenter l’augmentation du sentiment de discrimination chez les autochtones. Lorsqu’on applique la structure par origine relevée dans l’enquête TeO1[3] aux déclarations de 2019-2020, l’évolution entre TeO1 et TeO2 n’expliquerait que moins d’un point de l’accroissement. C’est aux autochtones qu’il faut attribuer l’essentiel de l’évolution et, parmi eux, aux femmes.

L’Insee soulignait que cette augmentation globale pouvait refléter deux choses :

« d’une part, une augmentation des traitements défavorables subis et d’autre part, une plus grande sensibilité à la question des discriminations. Autrement dit, pour un même traitement subi, les personnes sont peut-être plus promptes à déclarer des discriminations aujourd’hui qu’elles ne l’étaient il y a dix ans ». C’est vrai mais, pour être plus précis, il faudrait ajouter que recueillir « le sentiment » crée un biais par rapport à la réalité impossible à évaluer, qui varie d’un individu à l’autre et qui est susceptible d’évoluer au fil du temps en fonction des préférences sociales du moment, de la popularité plus ou moins grande de certaines causes. Ce biais rend très difficiles les comparaisons temporelles.

Comment expliquer le triplement de la proportion d’immigrés d’Europe du Sud qui se sont dits victimes de discrimination (9 % en 2008-2009, contre 27 % en 2019-2020, soit à peu près la proportion relevée chez les immigrés du Maghreb) et le quadruplement du motif de l’origine/couleur de peau/nationalité pour expliquer ce sentiment (respectivement 4 % et 16 %) ? Et pourquoi ne la retrouve-t-on pas chez les descendants d’Europe du Sud ? Pareille évolution, si peu attendue, aurait mérité, pour le moins, quelques explications de la part de l’Insee.

À supposer qu’il n’y ait pas d’erreur, si j’avais eu à commenter ce tableau, j’aurais, par exemple, insisté sur le rôle des femmes sans ascendance migratoire dans l’augmentation du sentiment de discrimination en général, lié sans doute aux préoccupations féministes du moment et, au contraire, le recul de ce sentiment chez les immigrés originaires du Maghreb et d’Afrique subsaharienne. Recul moins net chez les enfants d’immigrés de même origine.

Le glissement du « sentiment » à la réalité

À de nombreuses reprises, l’Insee glisse du sentiment de discrimination à l’expérience de la discrimination. Ce qui a tendance à conduire le lecteur à penser que, finalement, le sentiment exprimé correspond à la réalité. On peut relever ainsi :

« les discriminations religieuses ont - comme les autres motifs (sexe, âge, état de santé) – augmenté depuis dix ans » (p. 2).

« la part de l’origine ou couleur de peau dans les discriminations subies par les musulmans est tombée à 81 % alors qu’elle était de 91 % dix ans plus tôt » (p. 2).

« le premier facteur qui structure l’expérience des discriminations est l’origine géographique » (p. 2).

« Certains groupes s’avèrent davantage exposés aux discriminations » (p. 3)

« l’influence de l’origine sur l’expérience des discriminations s’est modulée depuis 2008-2009 » (p.3).

« les discriminations selon l’origine se diffusent et sont de moins en moins concentrées sur les personnes originaires d’Afrique et d’Outre-mer » (p. 3).

« la catégorie socioprofessionnelle n’influence pas significativement le risque de discrimination » (p. 3).

« Pour les femmes comme pour les hommes, l’expérience discriminatoire dépend de l’état de santé » (p. 3).

« Pour l’essentiel les réactions face aux discriminations consistent à s’indigner… » (p. 3)

« Les discriminations en raison de la religion ne donnent pas lieu à de telles réactions et si les victimes s’adressent un peu plus souvent aux associations, elles sont plus enclines à penser qu’il ne sert à rien de réagir. Cette résignation est partagée par les victimes de discriminations en raison de l’origine et de la couleur de peau… » (p. 3-4)

«… sentiment de moindre légitimité ou d’impuissance face à certaines discriminations. Les personnes subissant des discriminations en raison de leur origine ou de leur religion ont un moindre espoir que leurs démarches aboutissent, et vont donc moins souvent avoir recours à une aide administrative ou juridique, tandis que les personnes discriminées en raison de leur état de santé ou d’un handicap auront plus souvent confiance… » (p. 4).

 

Ce défaut était très marqué dans l’analyse publiée en 2015 à partir de TeO1. Les auteurs cherchaient à valider les ressentis des enquêtés comme des faits et à mettre ainsi en accusation la société. Sauf lorsqu’il s’agissait des ressentis des autochtones en matière de racisme, lesquels ne leur semblaient pas crédibles. Ces ressentis leur paraissaient refléter une incapacité à désigner autrement des comportements ne relevant nullement du racisme ou une interprétation fautive de l’accusation de racisme portée contre eux[4]. Cet Insee Première n’est pas allé jusque là mais on reste quand même surpris et attristé de voir l’Insee publier une analyse aussi bâclée. D’autant que les relectures n’ont probablement pas manqué et que, parmi les six signataires, trois sont administrateurs à  l’Insee. Rien ne surprend plus du côté des Population & Sociétés de l’Ined. Mais on ne peut être que désolé de voir l’à-peu-près, la désinvolture et les partis pris idéologiques s’afficher dans les publications grand public de l’Insee. 



[1] Jérôme Lê (Insee), Odile Rouhban (Insee), Pierre Tanneau (Insee), Cris Beauchemin (Ined), Mathieu Ichou (Ined), Patrick Simon (Ined), « En dix ans, le sentiment de discrimination augmente, porté par les femmes et le motif sexiste », Insee Première 1911, juillet 2022. https://www.insee.fr/fr/statistiques/6473349#:~:text=Insee%20Premi%C3%A8re%20%C2%B7%20Juillet%202022%20%C2%B7%20n,femmes%20et%20le%20motif%20sexiste&text=En%202019%2D2020%2C%2019%20%25,14%20%25%20en%202008%2D2009.

[2] Trajectoires et origines, Enquête sur la diversité des populations en France, Cris Beauchemin, Christelle Hamel et Patrick Simon (dir), Ined, 2015, p. 417.

[3] Trajectoires et origines, Enquête sur la diversité des populations en France, Document de travail 1968, Premiers résultats, Octobre 2010, Équipe TeO coordonnée par Cris Beauchemin, Christelle Hamel et Patrick Simon, tableau 1 page 13. https://www.ined.fr/fichier/srubrique/19558/dt168teo.fr.pdf.

[4] Voir ma critique dans Commentaire, n° 155 de l’automne 2016, en ligne ici : http://www.micheletribalat.fr/436549496.