L’ESPAGNE EST DEVENUE UN PAYS D’IMMIGRATION MASSIVE

1ÈRE PARTIE

 

26 octobre 2022

 

L’Institut national de statistique espagnol (Ine) produit des statistiques démographiques principalement à partir des données tirées des registres de population et d’enquêtes diverses, les recensements n’ayant lieu que tous les dix ans. Sur la question migratoire, il rend accessibles en ligne des données sur les populations immigrées à partir des registres du 1er janvier 2002 au 1er janvier 2022[1] et celles d’origine étrangère sur deux générations à partir de l’enquête continue auprès des ménages (équivalent de l’enquête Emploi en France) de 2013 à 2020. Les statistiques diffusées ne figurent pas dans des tableaux tout faits comme à l’Insee, mais sont présentées de manière fort agréable afin que l’on puisse sélectionner les variables et les modalités et choisir la présentation (lignes et colonnes) comme l’indique l’exemple ci-dessous.

Capture d'écran 13 octobre 2022. Traduction automatique.

La définition de l’immigré y est plus large qu’en France. Sont comptés comme immigrés toutes les personnes nées à l’étranger et non pas seulement celles qui sont arrivées en Espagne porteurs d’une nationalité étrangère[2]. Les immigrés comprennent donc les individus nés Espagnols à l’étranger. La génération née en Espagne est alignée sur cette définition. Toute personne née en Espagne d’au moins un parent né à l’étranger est d’origine étrangère.

La population immigrée s’est fortement accrue depuis le début du siècle

Après avoir été longtemps un pays d’émigration, l’Espagne est devenu un pays d’immigration récemment et de façon accélérée. En 2002, 5,7 % de la population seulement était née à l’étranger, pour l’essentiel en Europe ou en Amérique du Sud mais aussi au Maroc. Cette proportion a plus que doublé en six ans (soit un accroissement de 14,7 % en moyenne par an). En 2008, 12,9 % des habitants sont nés à l’étranger. La crise financière de 2008 va stopper l’élan de l’immigration et provoquer des retours et départs d’immigrés[3] si bien que, après avoir ralenti en 2008-2010 (+2,6 % en moyenne par an), le rythme d’accroissement de la population immigrée va devenir négatif de 2010 à 2015 (-1,2 % en moyenne par an), pour redevenir positif ensuite, mais à un rythme bien moins soutenu qu’en début de période (+2,9 % en moyenne par an jusqu’en 2022). Au 1er janvier 2022, 15,5 % des habitants sont nés à l’étranger soit 7,4 millions, contre 2,3 millions seulement vingt ans auparavant.

Cette évolution spectaculaire ne s’est pas accompagnée d’un grand bouleversement des origines. Les immigrés d’Amérique du Sud dominent encore largement, même si leur poids s’est très peu accru. La poussée la plus spectaculaire a été celle des natifs du Venezuela (438 000 en 2022 contre seulement à peine 69 000 en 2002) et de Bolivie dont le nombre a été multiplié par un peu plus de 10 en vingt ans (158 000 en 2022). Mais ce sont encore les immigrés de Colombie qui sont les plus nombreux en 2022 (565 000).

Le poids des Européens a reculé de quelques points, malgré une croissance de leur nombre (multiplié par 2,8 en vingt ans) et l’envolée de la présence roumaine. Peu nombreux en 2002, le nombre d’immigrés de Roumanie a été multiplié par dix en six ans et frôlait, en 2008, les 700 000 individus. Les Roumains sont donc, pour l’essentiel arrivés en Espagne avant leur entrée officielle dans l’UE au 1er janvier 2007. Mais avec la récession de 2008, leur nombre a chuté et ils ne sont plus que 543 000 en 2022. Les présences italienne, bulgare, ukrainienne ou russe ne sont plus de l’ordre du symbolique comme elles l’étaient il y a vingt ans.

Le poids des originaires d’Afrique a lui aussi un peu reculé malgré une croissance importante du nombre d’immigrés du Maroc, pays de naissance qui reste en tête en 2022. La présence sénégalaise s’est beaucoup accrue mais reste encore symbolique.

Le nombre d’originaires d’Amérique centrale et Caraïbes a beaucoup augmenté avec, notamment, l’immigration de Honduriens très peu présents en 2002 mais dont le nombre a été multiplié par 38 en vingt ans.

Le poids de l’Asie dans l’immigration étrangère s’est accru : 6,5 % des personnes nées à l’étranger en 2022 sont venues d’Asie (contre 4,4 % en 2002) avec, en tête les originaires de Chine (graphique et tableau ci-dessous).  

 

À gauche : Évolution de la proportion d’immigrés par grande région du monde où ils sont nés, de 2002 à 2022. À droite : Répartition des immigrés par grande région du monde où ils sont nés, en 2002 et 2022. Source : Ine.

Population de l’Espagne par pays de naissance en 2002 et 2022 et son évolution sur vingt ans. Source : Ine.

En 2022, les trois pays de naissance les plus représentés en Espagne sont, par ordre décroissant, le Maroc, la Colombie et la Roumanie. De ces trois courants, c’est celui de Roumanie dont le reflux a été le plus marqué après la récession. En 2011, l’Espagne avait d’ailleurs été autorisée exceptionnellement par l’UE à limiter leur accès au marché du travail jusqu’au 31 décembre 2012.

Évolution du nombre de personnes nées en Colombie, au Maroc et en Roumanie, de 2002 à 2022. Source : Ine.

D’après les données des enquêtes continues auprès des ménages, les immigrés d’Afrique se distinguent des autres, notamment des immigrés d’Amérique, par une présence masculine dominante : en 2020, on comptait 73 femmes pour 100 hommes parmi les premiers contre  143 femmes pour 100 hommes parmi les seconds.

Les nés en Amérique, en Afrique ou en Asie sont bien plus jeunes que les natifs d’Espagne

L’immigration massive étant très récente, les immigrés sont beaucoup plus jeunes que les natifs. En 2022, chez ces derniers, on trouve à peu près autant de personnes âgées de 60 ans ou plus que de personnes âgées de moins de 30 ans (respectivement 28,8 % et 28,3 %). Au contraire, les moins de 30 ans sont incomparablement plus nombreux chez les immigrés d’Amérique centrale, d’Asie et d’Afrique. Chez ces derniers, la proportion atteint 48,4 %. C’est donc près d’un immigré d’Afrique sur deux qui a moins de 30 ans. La présence des moins de 15 ans, habituellement plus rare parmi les immigrés, est particulièrement chez ceux nés en Afrique : près d’un sur quatre a moins de 15 ans (graphique ci-dessous).

Répartition par groupe d’âges selon que l’on est né en Espagne ou dans une des grandes régions du monde au 1er janvier 2022. Source : Ine.

Une présence immigrée supérieure à ce qu’elle est en France mais de provenance très différente

Eurostat rassemble les données européennes sur les pays de naissance des habitants. La France a bien évidemment les moyens de lui fournir les tableaux demandés puisque le pays de naissance est collecté lors des enquêtes annuelles de recensement. C’est même en le croisant avec la nationalité de naissance que l’Insee peut publier des données détaillées sur les pays de naissance des immigrés dans la définition française. Or elle n’a fourni à Eurostat que la distinction né en France/né à l’étranger de 2007 à 2021. Un Insee Première permet néanmoins d’avoir une répartition pour quelques pays de naissance très regroupés, mais pour l’année 2019 seulement[4]. Le graphique ci-dessous compile, à gauche, les données Eurostat pour la France et, à droite, celles de l’Insee première pour l’année 2019. Il est ainsi possible de comparer ces données à celles de l’Espagne mais aussi de la Suède[5], pays européen qui a connu en vingt ans une augmentation impressionnante de sa population immigrée. 

À la veille de la récession de 2008, la proportion de personnes nées à l’étranger en France était légèrement inférieure à celle de l’Espagne (respectivement 11 % et 11,6 %), mais se trouvait déjà distancée par celle observée en Suède (12,9 %). Dans les quatorze ans qui suivent, cette proportion a augmenté « d’un train de sénateur » en France, si on compare son évolution à celle constatée en Suède (respectivement +16 %, contre +53 %) et même relativement à l’Espagne où la récession a pourtant été durement ressentie (+ 31 %). En France l’évolution est freinée par la proportion importante de ceux qui sont nés Français à l’étranger (près d’un sur cinq en 2021) et dont le nombre diminue en raison du vieillissement des populations rapatriées. La proportion d’immigrés au sens habituel en France s’est en fait accrue de 25 %.

Mais ce qui distingue surtout ces trois pays ce sont les régions du monde d’où viennent principalement leurs résidents nés à l’étranger : l’Europe et l’Asie pour la Suède, l’Amérique centrale et du Sud et l’Europe pour l’Espagne, l’Afrique et l’Europe pour la France. Si l’on met de côté les Européens, les écarts se resserrent avec, en 2019, respectivement 10,6 % pour la Suède, 9 % pour l’Espagne et 8,5 % pour la France.

À gauche : Évolution de la proportion de personnes nées à l’étranger en Espagne, en France et en Suède de 2007 à 2022 (2021 pour la France) ; sources : Eurostat, Ine et Statistics Sweden.
À droite : Composition de la population née à l’étranger en Espagne, en France et en Suède par grand groupe de pays de naissance en 2019. Sources : Ine, Insee, Statistics Sweden.

 


[1] L’enregistrement dans le registre est requis pour bénéficier de l’assurance maladie, l’inscription scolaire et pour se voir délivrer un permis de séjour. Avec la réforme de 2003,  qui oblige les résidents non communautaires sans permis de séjour permanent de renouveler leur enregistrement tous les deux ans, les communes délestent leur registre de ceux qui ne renouvellent pas leur enregistrement. Cet apurement administratif est entré en vigueur en 2006, date à partir de laquelle les données sont de meilleure qualité. Les données 2022 sont provisoires. https://www.ine.es/en/metodologia/t20/t2030277_en.pdfhttps://www.ine.es/dyngs/INEbase/en/operacion.htm?c=Estadistica_C&cid=1254736177011&menu=metodologia&idp=125473471099.

[2] Sont déclarés immigrés les nés à l’étranger qui ont leur résidence en Espagne depuis au  moins un an ou qui ont l’intention d’y résider pendant au moins un an. La durée de séjour à l’étranger est également d’un an pour une émigration d’Espagne. https://www.ine.es/en/metodologia/t20/t2030321_en.pdf.

[3] Victoria Prieto-Rosas, Joaquín Recaño and Doris Cristina Quintero-Lesmes, « Migration responses of immigrants in Spain during the Great Recession », Demographic Research, Vol. 38, p. 1885-1932. https://www.jstor.org/stable/26457095#metadata_info_tab_contents.

[4] Roselyne Kerjosse, Jérôme Lé, « Les personnes nées Françaises à l’étranger ont un profil plus proche des natifs que des immigrés », Insee Première n°1829, 09/12/2020, https://www.insee.fr/fr/statistiques/4991700#:~:text=ont%20%C3%A9t%C3%A9%20redress%C3%A9s.-,Lecture%20%3A%20en%202019%2C%201%2C7%20million%20de%20personnes%20r%C3%A9sidant,ans%20(%C3%A9chelle%20de%20droite).

[5] La Suède a la même définition large de la population immigrée : nés à l’étranger.

Commentaires

26.10.2022 13:46

Jean-Pierre baux

Merci pour ces informations que vous êtes la seule à nous apporter avec des commentaires.