L’ESPAGNE EST DEVENUE UN PAYS D’IMMIGRATION MASSIVE

2ÈME PARTIE

 

28 octobre 2022

 

Les données permettant de distinguer la population d’origine étrangère sur deux générations sont tirées de lenquête continue auprès des ménages (équivalent de l’enquête Emploi en France) qui comportent, depuis 2013, les informations utiles sur les parents permettant de distinguer ainsi ceux qui sont nés en Espagne d’au moins un parent immigré (cf. encadré technique ci-dessous). L’Institut national de la statistique (Ine) a mis en ligne des données pour les années 2013-2020.

Encadré technique

Contrairement aux registres de population des pays du nord de l’Europe, les registres espagnols ne sont apparemment pas assez sophistiqués pour donner des informations sur la génération née en Espagne d’au moins un parent né à l’étranger. Les informations que l’Ine diffuse depuis 2013 sont tirées de l’enquête continue auprès des ménages. Elles sont centrées en milieu d’année et excluent les personnes vivant en habitat collectif. D’où un écart entre ces données et celles tirées des registres de population (ajustées au milieu d’année). Une partie de cet écart peut également provenir d’un sous-enregistrement des sorties du territoire dans les registres mais aussi de défauts de qualité de l’enquête en continu. L’écart sur la proportion de personnes nées à l’étranger fluctue et a été le plus bas en 2013 et en 2019 (-0,59 point de pourcentage) et le plus élevé en 2015 (-1 point de pourcentage). En milieu d’année 2020, dernière année d’enquête continue dont les résultats sont connus, cet écart était de -0,9 point : 14,1 % contre 15,0 % d’après les registres de population.

Une population d’origine étrangère sur deux générations dominée par la présence immigrée

L’immigration massive étant assez récente, il ne faut pas s’attendre à trouver une population née en Espagne d’au moins un parent immigré très volumineuse. Ainsi, en 2020, 14,1 % des habitants des ménages sont immigrés, mais la génération née en Espagne n’en réunit encore que 5,4 %. Au total, en 2020, dans les ménages, 9,1 millions de personnes sont d’origine étrangère sur deux générations, soit 19,4 %. Comme l’indique le graphique ci-dessous, la progression du nombre d’enfants d’immigré(s) n’a pas été assez forte pour contrarier la tendance dépressive qui a suivi la récession de 2008. Elle a ensuite accompagné la reprise de l’immigration étrangère. En raison du caractère récent de l’immigration massive, en 2020, 64 % des enfants d’immigrés ont moins de 15 ans.

Évolution de la proportion de personnes nées à l’étranger (vert foncé) ou en Espagne d’au moins un parent né à l’étranger (vert clair) de 2013 à 2020.
Source : enquêtes continues auprès des ménages, Ine.

En France, si l’on se reporte à l’Insee Première publié en juillet dernier[1], la proportion de population d’origine étrangère sur deux générations dans les ménages, dans la définition française plus restreinte rappelons-le, est estimée à 20,9 % en 2019-2020. En France, contrairement à ce que l’on observe en Espagne, c’est la génération née en France qui domine (11,7 %), en raison d’une histoire migratoire beaucoup plus ancienne. Pour la même raison, les enfants d’immigrés y sont beaucoup moins jeunes puisque 36 % seulement ont moins de 18 ans.

Une population d’origine étrangère très jeune

En Espagne, la proportion de population d’origine étrangère s’est accrue à tous les âges entre 2013 et 2020. Mais le surcroît d’enfants nés en Espagne de parent(s) né(s) à l’étranger gonfle la proportion de moins de 15 ans d’origine étrangère à près de 30 %. Pour tous les autres groupes d’âges, ces sont les nés à l’étranger qui contribuent le plus, surtout après 25 ans (graphique ci-dessous).  

Proportion de population d’origine étrangère (nés à l’étranger, nés en Espagne d’au moins un parent né à l’étranger) par groupe d’âges, en % en 2013 (à gauche) et en 2020 (à droite).
Source : Enquêtes continues auprès des ménages, Ine.

Cette grande jeunesse des nés en Espagne d’au moins un parent né à l’étranger tient plus au caractère récent de l’immigration qu’à une fécondité très dynamique. L’Ine ne met pas en ligne d’informations sur la fécondité selon le pays de naissance de la mère. Celles dont on dispose, d’après la nationalité (espagnole ou étrangère) de la mère, indiquent une fécondité des femmes étrangères pas très élevée (1,86 enfant par femme en 2002) et qui a baissé (1,47 enfant par femme en 2020 et même 1,38 en 2021). C’est certes plus que celle des Espagnoles (1,13 enfant par femme en 2020), mais ce n’est pas la garantie d’un grand dynamisme démographique (1,19 enfant par femme au total en Espagne en 2020). En 2020, d’après Eurostat, 28,2 % des naissances en Espagne étaient de mère née à l’étranger (23,4 % de mère née hors de l’UE27). En France, ces deux proportions sont respectivement de 24,2 % et 21,5 % en 2020. D’après l’état civil espagnol, en 2020, 27,5 % des naissances ont au moins un parent né à l’étranger (32,2 % en France).

Des nés en Espagne plus souvent originaires d’Afrique que les nés à l’étranger

Dès que l’on veut quantifier la répartition par origine des enfants d’immigrés, on est contraint d’adopter une convention pour traiter les cas de double filiation migratoire. On trouvera en annexe une présentation de conventions possibles. La répartition par grande région d’origine des nés en Espagne d’au moins un parent immigré est peu affectée par la convention retenue (voir annexe). En 2020, un peu plus d’un tiers des enfants d’immigrés sont d’origine européenne. Ils sont suivis de près par ceux d’origine américaine. Mais les enfants d’immigrés d’Afrique (parmi lesquels les immigrés du Maroc dominent) ne sont pas très loin derrière avec environ 27 % du total de la génération née en Espagne. Pour les plus jeunes de ces enfants d’immigrés (moins de 15 ans), la présence européenne pâlit au profit des enfants d’origine africaine notamment qui rassemblent entre 31 % et 32 % de la jeunesse née en Espagne d’au moins un parent immigré. Sans que je puisse le documenter précisément, l’hypothèse d’une fécondité un peu plus forte d’une population beaucoup plus jeune que les natives pourrait expliquer la place prise par les originaires d’Afrique parmi les nés en Espagne de moins de 15 ans. En fait, en 2020, autour de 74 % des personnes nées en Espagne d’origine africaine ont moins de 15 ans. C’est le cas aussi d’environ 75 % de celles nées en Espagne d’origine asiatique et de 65 % de celles nées en Amérique, mais seulement d'un peu plus de la moitié de celles nées en Europe.

Qui sont les parents des personnes nées en Espagne d’au moins un parent né à l’étranger ?

S’il faut adopter une convention pour chiffrer la répartition par origine des populations d’origine étrangère, rien n’oblige à le faire lorsqu’on examine les nés en Espagne en fonction du pays de naissance des parents, pourvu que l’on n’additionne pas les différentes catégories. Le tableau ci-dessous donne une idée de la composition du couple parental des nés en Espagne d'origine étrangère, en distinguant l’ensemble et les plus jeunes (moins de 15 ans) pour quelques origines. Les plus jeunes sont nés de parents arrivés en moyenne plus récemment dont la composition par continent et par pays d’origine est différente. Les données sur les couples parentaux renseignent sur l’origine des natifs d’Espagne plus qu’ils ne décrivent la manière dont se concluent les unions d’immigrés en Espagne. Nous ne connaissons pas l’état matrimonial à l’arrivée en Espagne.

Les couples parentaux diffèrent non seulement en fonction du continent d’origine mais aussi à l’intérieur d’un même continent (tableau ci-dessous). Ainsi, chez les immigrés d’Amérique centrale ou du Sud, dont la langue et la religion majoritaire sont celles de l’Espagne, les unions avec un natif devraient s’en trouver favorisées. C’est bien vrai, en 2020, pour les natifs d’origine colombienne dont 70 % des couples parentaux sont composés d’un parent né en Colombie et d’un parent né en Espagne. Mais ce n’est plus le cas pour les nés en Espagne d’au moins un parent né en Équateur. La donnée qui nous manque ici pour aller un peu plus loin est l’état matrimonial à l’entrée. Si les immigrés nés en Équateur sont venus le plus souvent mariés, rien d’étonnant à ce que leurs enfants nés en Espagne ne soient pas le fruit d’unions mixtes avec des natifs d’Espagne. Les nés en Espagne d’origine équatorienne sont aussi les plus nombreux à avoir un parent immigré d’un autre pays. 

On constate aussi une endogamie très forte des couples parentaux des personnes d’origine roumaine sans que l’on sache le rôle joué, là encore, par l’état matrimonial à l’entrée. L’endogamie la plus forte est celle constatée chez les couples parentaux des natifs d’origine africaine pour au moins un des parents. Elle s’est encore renforcée dans l’immigration la plus récente qui a donné lieu à des naissances d’enfants qui ont, en 2020, moins de 15 ans.

Ajoutons par ailleurs que l’union avec un natif ne garantit pas une exogamie ethnique. Par exemple, lorsque une immigrée du Maroc a conclu une union avec un natif, ce peut être avec un fils d’immigré(s) du Maroc venu auparavant.

Composition du couple parental des nés en Espagne d’au moins un parent immigré selon le pays de naissance d’un parent.
Lecture : 19,5 % des nés en Espagne d’au moins un parent né en Amérique avait leur mère née en Amérique et leur père né en Espagne et 35 % avaient leur père né en Amérique et leur mère née en Espagne.
Source : Enquête continue auprès des ménages, Ine.

Retenons maintenant une manière de compter les origines des nés en Espagne et comparons, selon l’âge qu’ils ont en 2020, la proportion d’enfants d’immigré(s) n’ayant qu’un parent immigré. Ici, ce sera la hiérarchisation des origines commençant par l’Europe, suivie de l’Amérique, puis de l’Asie/Océanie[2] et enfin de l’Afrique. Rappelons que l’âge de ces enfants d’immigrés renvoie à l’ancienneté plus ou moins grande de l’immigration de leur(s) parent(s).

En 2020, si près de la moitié des personnes nées en Espagne ont un de leurs parents nés en Espagne, la mixité du couple parental n’est que de 35 % chez celles qui ont moins de 15 ans (contre 73 % pour celles qui sont plus âgées). La tendance est générale et touche tous les continents d’origine. Mais l’écart est le plus étendu chez les natifs d’origine africaine ou asiatique : 12 % seulement de ceux âgés de moins de 15 ans ont un parent né en Espagne contre autour de 54 % de ceux qui sont plus âgés. Compte tenu de l’écart, tout en restant prudent et sans que l’on puisse retracer le rôle de l’état matrimonial à l’entrée, on peut se demander si la massification de l’immigration ne crée pas des conditions favorables à l’endogamie.

Proportion de personnes nées en Espagne d’au moins un parent immigré qui n’en ont qu’un seul (l’autre étant né en Espagne) selon le groupe d’âges et l’origine en 2020.
Lecture : Parmi les personnes nées en Espagne d’origine africaine de moins de 15 ans, 12,3 % ont un parent né en Espagne.
Source : enquête continue auprès des ménages, Ine.

Une population d’origine étrangère sur deux générations principalement originaire d’Amérique et d’Europe en 2020

Dès que l’on ajoute à la génération née en Espagne, celle venue s’y installer, ce sont les originaires d’Amérique qui dominent (autour de 39 %) suivis de ceux d'origine européenne (autour de 33 %). C’est un peu moins de 30 % de la population d’origine étrangère sur deux générations qui est originaire d’Afrique ou d’Asie (tableau en annexe). En France, dans la définition restreinte française, c’était 58 % en 2019-2020[3].

Au total, la population d’origine africaine ou asiatique représente autour de 5,5 % de la population des ménages en Espagne en 2020, contre 12,2 % en France en 2019-2020 dans une définition restreinte[4]. Mais l’Espagne et la France ont en commun une forte implantation marocaine. Plus nombreuse en France hors Mayotte (1,8 million en 2019)[5] qu’en Espagne (1,4 million en 2019), malgré une définition plus restreinte ne comprenant pas les nés Français au Maroc (dont pas mal de rapatriés).

Des concentrations régionales qui ne se comparent pas, sauf dans l’enclave de Melilla, à ce que l’on observe en Ile-de-France

En 2020, la proportion de population d’origine étrangère est la plus élevée dans l’enclave espagnole de Melilla, les Baléares, les Canaries et l’enclave espagnole de Ceuta et la plus faible dans l’Estrémadure. Des trois communautés autonomes les plus peuplées d’Andalousie, de Catalogne, et de Madrid, c’est en Catalogne qu’elle est la plus élevée (24,4 %) et en Andalousie la plus faible (14 %). La part de population d’origine étrangère en Catalogne, dans la communauté valencienne et celle de Madrid est proche de ce qu’on observe en Rhône-Alpes (dans une définition restreinte : 24,3 % au 1er janvier 2020). Quant à l’Ile-de-France, la concentration (41 % de population d’origine étrangère au 1er janvier 2020) a plus à voir avec celle de Melilla qu’avec celle de la Communauté de Madrid (carte ci-dessous).

Pourcentage de personnes d’origine étrangère sur deux générations dans les communautés autonomes d’Espagne en 2020.
Source : Enquête continue auprès des ménages, Ine.

La proportion de populations d’origine étrangère est partout plus élevée si l’on se concentre sur les plus jeunes (moins de 15 ans en). Elle dépasse 40 % dans les îles et à Melilla et 30 % dans les communautés de Catalogne, de Navarre, de La Rioja, d’Aragon, de Valence, de Madrid et de Murcie. Le faible dynamisme démographique endogène et le caractère récent de l’immigration expliquent cet effet démographique plus marqué aux jeunes âges.

Pourcentage de personnes âgées de moins de 15 ans d’origine étrangère sur deux générations dans les communautés autonomes d’Espagne en 2020.
Source : Enquête continue auprès des ménages, Ine.

Le déclin du nombre de natifs au carré (nés en Espagne de deux parents nés en Espagne) est déjà inscrit dans l’évolution démographique de l’Espagne (graphique ci-dessous) et devrait se poursuivre. C’est en tout cas ce qu’anticipent les projections de population de l’Ine (2018-2033). Et encore, la projection a-t-elle démarré avec une fécondité supérieure à ce qu’elle est devenue depuis 2018 (1,35 en 2021 contre 1,19 enfant par femme enregistré effectivement) et a-t-elle projeté une amélioration de l’ICF de 7 % en 14 ans (1,41 en 2032).

La croissance démographique de 5 %, entre 2018 et 2033, serait donc à mettre exclusivement au compte de l’immigration, dont l’Ine anticipe cependant un ralentissement avec un taux net de migration (entrée-sortie/population) censé passer de 5,3 % en 2018 à 3,2 % en 2032. Le nombre de nés à l’étranger augmenterait de 54 % tandis que celui des nés en Espagne diminuerait de 2,4 %. La proportion de population née à l’étranger anticipée par les projections pour 2033 atteindrait 19,4 % et gagnerait ainsi 6,2 % en 15 ans et une partie croissante des nés en Espagne devrait être liée à l’immigration.

Évolution de la population des ménages en Espagne de 2013 à 2020 en fonction de l’origine ; base 1=2013.
Lecture : sur l’ensemble de la période, le nombre de natifs au carré (nés en Espagne de deux parents nés en Espagne) a diminué de 2,1 %.
Source : Enquêtes continues auprès des ménages, Ine.

ANNEXE MÉTHODOLOGIQUE

La présence d’unions entre deux conjoints nés à l’étranger dans deux pays différents oblige à hiérarchiser selon le sexe ou l’origine. L’Insee privilégie le père, Statistics Sweden la mère. Je préfère la hiérachisation des origines qui permet, contrairement au privilège accordé à un sexe, une classification homogène dès que l’on descend d’une génération, celle des petits-enfants d’immigrés[6].

Les données espagnoles offrent l’opportunité de tester les différences observées selon la convention adoptée pour affecter une origine aux personnes nées dans le pays d’accueil de deux parents immigrés nés dans des pays différents. Ce que retracent les deux tableaux suivants. L’exercice a été conduit par continent d’origine pour l’ensemble et pour les moins de 15 ans des nés en Espagne d’au moins un parent né à l’étranger. Le choix du mode de classification ne change pas fondamentalement le classement par continent d’origine dans la génération née en Espagne. C’est encore plus vrai lorsqu’on lui ajoute celle des immigrés.

Répartition par origine des personnes nées en Espagne d’au moins un parent immigré et proportion de celles dont un parent est né en Espagne selon le type de hiérarchisation adopté en 2020,.
Lecture : la proportion de personnes nées en Espagne d’origine africaine en 2020 était de 27,5 % si l’on classait les continents de naissance des parents en accordant un privilège aux nés en Afrique devant les nés en Asie/Océanie, puis les nés en Amérique et enfin les nés en Europe.
Source : enquête continue auprès des ménages, Ine.

Répartition par origine des personnes nées à l’étranger ou en Espagne d’au moins un parent immigré en 2020 selon le type de hiérarchisation adopté.
Source : enquête continue auprès des ménages, Ine.

 


[1] https://www.insee.fr/fr/statistiques/6468640. Les données sont tirées de l’enquête Emploi auprès des ménages de 2019 et 2020.

[2] L’Océanie pèse très peu. En 2020, 2 % seulement des immigrés d'Asie ou d'Océanie étaient originaires d’Océanie. On désignera donc, dans ce qui suit, cet ensemble par "Asie" pour ne pas donner une fausse impression.

[3] Mais les pays asiatiques d’origine sont différents en France. On compte plus de personnes d’origine chinoise en Espagne qu’en France. Par contre, les originaires de Turquie, relativement nombreux en France (dont le nombre est estimé à 563 000 en 2019, dans la définition française,  http://www.micheletribalat.fr/447769979), ne le sont pas assez en Espagne pour être signalés dans les données de l’Ine.

[4] d’après les données de l'Insee Première n° 1910. https://www.insee.fr/fr/statistiques/6468640.

[5] http://www.micheletribalat.fr/447769979.

[6] Cf. M. Tribalat, Conventions nécessaires au dénombrement des populations d’origine étrangère, 1/09/2022,  http://www.micheletribalat.fr/453126773.