HERVÉ LE BRAS SUR FRANCE CULTURE (I)

 

Compter les vivants, compter les morts. Histoire des études démographiques

Émission Le cours de l’histoire, France Culture, 15 novembre 2022

 

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-cours-de-l-histoire/compter-les-vivants-compter-les-morts-histoire-des-etudes-demographiques-1561638

 

Curieux éloge de Louis Henry, père de la démographie historique française

 

18 novembre 2022

 

Suite à l’annonce, par les Nations unies, du franchissement des 8 milliards d’hommes, Xavier Mauduit a consacré son émission Le cours de l’histoire, du 14 au 17 novembre 2022, à la démographie. Mardi 15 novembre, son invité était Hervé Le Bras. Ce dernier en est venu à évoquer, et c’est bien normal compte tenu de son importance, Louis Henry, grand démographe et père de la démographie historique française[1]. Citons Hervé Le Bras :

« L’histoire est devenue l’histoire quantitative grâce à ce polytechnicien, Louis Henry, qui est arrivé en 1946, libéré, parce qu’il était capitaine dans l’armée avant la guerre, ne savait pas trop quoi faire et a rencontré un copain qui lui a dit : « ben, viens à l’Ined ! » »

Louis Henry était bien capitaine, mais pas seulement avant la guerre. Officier d’artillerie, il fit cette guerre et fut fait prisonnier en 1940 et transporté dans un Oflag où il a passé cinq ans. À son retour, il quitte l’armée et c’est son camarade de promotion (X1931), Paul Vincent, alors chef de la section d’études quantitatives et de conjoncture démographique à l’Ined nouvellement créé, qui le recommande à Alfred Sauvy. C’est ainsi que Louis Henry intègre l’Ined en 1946[2].

La suite du propos d’Hervé Le Bras, tout en rendant hommage aux apports de Louis Henry, projette sur ce dernier un engagement idéologique dont je n’ai jamais entendu parler, pas plus que mes collègues entrés plus tôt à l’Ined et qui ont l’ont bien connu. Il en fait l’exemple du scientifique aveuglé par un parti pris idéologique qui aurait fini par consentir au réel. Et pas n’importe quel parti pris idéologique, puisqu’il fait de Louis Henry un maurassien :

« Oui. Il y a, si je remonte sur la période précédente, ce qui tenait au fond à ce qu’on appellerait l’idéologie. Louis Henry est remarquable de ce point de vue-là. Peut-être son côté polytechnicien. Je le connaissais bien. Ça a été mon 1er patron. Disons, c’était un maurassien du point de vue politique. »

C’est aveuglé par son idéologie que Louis Henry aurait entrepris de longues études historiques visant, à travers le dépouillement des registres paroissiaux, à démontrer, en bon maurassien, que c’est la révolution française qui aurait causé la baisse de la fécondité :

« Donc il pensait que la baisse de la fécondité en France, c’était dû à la révolution française. C’était… et donc, au début, il a voulu montrer que, grâce aux registres paroissiaux, en reconstituant les familles, on pouvait – et on l’a fait – on peut calculer quelle était la fécondité des couples à partir du 18ème siècle et, donc, que ça allait… la grande coupure à la révolution. La révolution arrive et les couples font beaucoup moins d’enfants. Le malheur de la France est là. Elle se dépeuple. »

Mais Louis Henry, en bon polytechnicien (Hervé le Bras aussi est polytechnicien), aurait été obligé de se rendre à l’évidence. Sa thèse n’était pas corroborée par les faits :

« Et puis, il s’est aperçu, avec les registres paroissiaux, il s’est aperçu que la fécondité commençait à baisser dans les années 1720. Par exemple, en Normandie, dans un village comme Crulai. Il a étudié 40 villages ! Dans 40 villages, il a fait dépouiller les registres paroissiaux des baptêmes, des mariages et des sépultures. Il a reconstitué les familles. Il est un novateur complet de ce point de vue là et on voit, on suit les familles, on voit que la fécondité, le nombre moyen d’enfants par femme commence à baisser à partir de 1720 dans des villages perdus, dans Crulai, dans un village au fond de la Normandie. Et donc ça, c’est là que, au fond, il a été extrêmement correct. Il a renoncé, d’une certaine manière, à sa vue maurassienne de la société. »

C’est dans les années 1950 que Louis Henry entreprend de faire des registres paroissiaux « un document de premier ordre pour l’étude de la démographie du passé ». Son article publié en 1953 est un appel aux historiens, démographes et à tous les amateurs à collaborer à l’exploitation des registres paroissiaux[3]. Il y parlait de la fécondité, sans faire référence à une baisse de la fécondité qui aurait été déclenchée par la révolution française. Il pensait que la reconstitution des familles à partir des registres paroissiaux donnerait plus de renseignements sur la fécondité légitime (fécondité des mariages) que les recensements modernes.

D’ailleurs, Louis Henry était plus préoccupé par les aspects techniques permettant d’accéder à la connaissance des phénomènes démographiques, notamment sur les périodes anciennes, que par les causes de ce qu’il cherchait à observer au mieux. Dès 1953, il signalait son intérêt pour les populations anciennes ayant vécu en régime de fécondité naturelle (fécondité sans contrôle des naissances dépendant des normes en matière de mariage).

Dans la présentation de son étude réalisée avec Étienne Gauthier à Crulai, il écrivait ceci : « L'étude de la fécondité a été poussée très à fond, les données fournies par la reconstitution des familles étant très abondantes. L'étude portant sur une période où la limitation des naissances dans le mariage était pratiquement inconnue en milieu rural, elle atteint la fécondité naturelle et par là accroît nos connaissances sur les mécanismes physiologiques de la reproduction dans l'espèce humaine. Ainsi, la démographie historique ne fait pas progresser que l'histoire. »[4]

Louis Henry était connu pour sa rigueur et une certaine raideur. L’intéressait surtout l’élaboration technique de la mesure des faits mais beaucoup moins l’usage idéologique que l’on pouvait en faire[5].

Gérard Calot terminait ainsi, en 1992, l’hommage dédié à Louis Henry à l’occasion du décès de ce dernier en 1991 :

« Homme d'une grande rigueur, pouvant aller jusqu'à l'intransigeance, mais d'une totale franchise et d'une scrupuleuse honnêteté, chaleureux, enthousiaste, généreux, il fut un maître qui forçait l'admiration et l'affection de ses nombreux disciples. Tous ceux qui l'ont connu et ont eu la chance de travailler avec lui gardent le souvenir inaltérable de cet homme merveilleux, à la silhouette d'un major de l'armée des Indes. Son regard, parfois malicieux mais toujours bienveillant, nous a marqués à jamais. »

Paul-André Rosental, qui s’est penché sur le rôle de Louis Henry dans l’épanouissement de la démographie française et dans les échanges et controverses internationales de l’époque, n’évoque jamais l’existence d’une obsession sur l’effet néfaste que la révolution française aurait eu sur la fécondité. Pour Paul-André Rosental, « Les analyses de Louis Henry font partie d'un mouvement plus général, dans lequel les comportements démographiques élémentaires des ménages sont passés au peigne fin. L'histoire, pour un temps, sert à la démographie d'observatoire privilégié ».

L’Ined, ne l’oublions pas, a été créé en 1945 pour répondre aux préoccupations démographiques de l’époque. Louis Henry était de son temps et, lorsqu’il commence à travailler à l’Ined, les démographes s’interrogent sur la longévité du baby-boom en cours. D’après Paul-André Rosental, « Dans l'Ined des années 1950, le critère du succès scientifique est de développer des approches qui, tout en innovant sur le plan théorique, se prêtent à des applications pratiques. La condition de la réussite est que ces transferts entre théorie et expertise soient rapides et directs : transferts de concepts, de résultats, de méthodes, mais aussi de formes d'organisation du travail collectif, de supports pour les enquêtes, de questionnements. Louis Henry a été, en France, l'un des chercheurs qui ont le mieux répondu à cette double contrainte. »[6]

Je ne sais d’où Hervé Le Bras tient que Louis Henry aurait été un adepte de Charles Maurras et que c’est ce qui l’aurait poussé, dans les années 1950 à envisager le dépouillement des registres paroissiaux. Je pense que l’exploit technique et la curiosité excitaient beaucoup plus Louis Henry qu’une ferveur idéologique, que je n’ai, pas plus que d’autres collègues, perçue. Hervé Le Bras est né en 1943. Il a donc 10 ans quand Louis Henry se lance dans son projet de dépouillement des registres paroissiaux et 15 ans lors de la publication de l’étude sur Crulai. Il sera recruté à l’Ined dix ans plus tard, en 1968, et je ne vois pas Louis Henry lui confesser une aventure maurassienne dont il aurait fini par se déprendre.

La question de savoir pourquoi Hervé Le Bras projette un passé maurassien sur Louis Henry, mort il y a 31 ans, reste donc entière.



[1] De 36:54 à 39:31.

[2] Cf. Hommage de Gérard Calot dans la revue Population lors de son décès en 1991, cf. https://www.persee.fr/doc/pop_0032-4663_1992_num_47_1_3797.

[3] Louis Henry, « Une richesse démographique en friche : Les registres paroissiaux », Population, 1953, 8-2, pp. 281-290. https://www.persee.fr/doc/pop_0032-4663_1953_num_8_2_2985#:~:text=Les%20registres%20paroissiaux%20constituent%20un,des%20historiens%20et%20des%20d%C3%A9mographes.

[4] Étienne Gauthier, Louis Henry, "Crulai. Démographie d’une paroisse normande au XVIIe et XVIIIe siècles. Présentation d’un cahier de l’Ined", Population, 13-2, 1958, pp.283-286.

https://www.persee.fr/doc/pop_0032-4663_1958_num_13_2_5618.

[5] « Dans une lettre à F. Lorimer en date du 29 octobre 1956, Louis Henry écrit : « [Le travail sur les données anciennes] a fortement influencé ma pensée; j'ai eu affaire à un matériel de bonne qualité, limité à un échantillon restreint mais fournissant des données beaucoup plus détaillées que ne le font les statistiques modernes. J'ai dû, par suite, me préoccuper à plusieurs reprises de la signification des résultats et utiliser des tests statistiques, ce qui est plutôt exceptionnel en démographie courante où l'on travaille sur des groupes nombreux. J'ai eu, d'autre part, la possibilité de pousser l'analyse plus loin qu'on ne peut le faire couramment. Je me suis aperçu que même avec de petits nombres, on obtient fréquemment des différences significatives ; les inconvénients des petits échantillons sont plus réduits que je ne le pensais alors que leurs avantages dépassent ce que je pouvais espérer [...]. En poussant l'analyse au-delà de ce qui est courant, je me suis heurté à des difficultés d'interprétation ; pour essayer de les surmonter j'ai dû recourir aux mathématiques ; l'importance de l'analyse théorique m'apparaît encore plus grande qu'auparavant. » » Cité par Paul-Andre Rosental dans son article publié en 2003 dans la revue Population. Cf. « La nouveauté d’un genre ancien : Louis Henry et la fondation de la démographie historique », Population, 58-1, 2003, p. 126. https://www.persee.fr/docAsPDF/pop_0032-4663_2003_num_58_1_7387.pdf.

[6] Paul-André Rosental, art. cit., p. 129.

Commentaires

28.11.2022 10:40

Tribalat

À mon avis à la Doc de l'Ined sur le campus Condorcet ou à la BNF

27.11.2022 22:57

ISNARD Laurent

Bonsoir

Où peut-on lire l'étude sur Crulai?

19.11.2022 16:49

Baux

Il est bon de remettre les choses en place!

18.11.2022 17:21

jean-Louis Voisin

excellente et rigoureuse mise au point.

jean-Louis Voisin