François Héran, Avec l'immigration. Mesurer, débattre, agir, La Découverte, 2017, 300 p (juin 2017).

Comme lors des élections présidentielles de 2007 (Le temps des immigrés, Seuil, janvier 2007, 109 p., voir ma critique dans les pages Archives), François Héran publie un livre sur l'immigration, censé éclairer les citoyens sur les bons choix qu'ils devraient faire, tout en livrant un bilan chiffré sur l'immigration associé à une réflexion personnelle naturalisant le phénomène migratoire. Il dit parler en chercheur et démographe accompli, fait voeu de "neutralité engagée". Ce qui ne l'empêche pas de distribuer des mauvais points à ceux qu'il "loge" dans "l'ultradroite", dont il a une définition extensive. Souvent avec une certaine méchanceté qui s'accorde mal avec la neutralité dont il s'est paré et les approximations statistiques auxquelles il se livre. C'est avec les faits qu'il faut commencer.

LÉGÈRETÉ ET APPROXIMATIONS DES CHIFFRES SOUTENANT LES ANALYSES

Il est inquiétant de voir un chercheur, qui a été pendant dix ans directeur de l'Ined (1999-2009), faire un bilan aussi léger de l'immigration, avec autant d'approximations statistiques, tout en faisant la leçon sur la nécessité de disposer de données chiffrées bien établies. Il faut, dit François Héran, maîtriser les ordres de grandeur "sans s'encombrer d'une précision exagérée". Comme on va le voir, il ne s'est effectivement pas encombré de précisions, fussent-elles nécessaires.

Le B. A. BA d'une présentation statistique est de donner la source, la date de la mesure et d'expliquer son contenu, son mode de fabrication. La source est rarement citée, la date rarement précisée et il faut s'y connaître un peu pour deviner d'où François Héran tire ses chiffres ou ses approximations.

François Héran s'embrouille dans les définitions

Une première confusion réside dans la définition de l'immigré. François Héran prétend que la définition française correspond à la définition internationale des Nations unies, qui serait la même que celle des États-Unis. Or, si nous avons bien la même définition que les États-Unis, France et États-Unis se différencient des normes internationales. Aucun des deux pays ne compte les nationaux de naissance nés à l'étranger parmi les immigrés, afin de mieux cerner l'immigration étrangère. Les Nations unies retiennent une définition plus large à partir du seul lieu de naissance. Lorsque les Nations unies publient des données, ou Eurostat, c'est sur les personnes nées à l'étranger. Au cours de son livre, François Héran passe d'une définition à l'autre, sans, apparemment, saisir la différence. Or les ordres de grandeur ne sont pas les mêmes, ne serait-ce qu'en raison des rapatriements qui ont suivi la décolonisation (Algérie notamment). Ces divergences se reportent sur la définition de ce qu'on appelle communément la deuxième génération - nés d'au moins un parent immigré -. Passer subrepticement d'une définition à l'autre, sans peut-être même s'en apercevoir, peut conduire à des différences notables.

S'agissant des flux, je me suis battue pour que la France opte pour un enregistrement reposant sur la durée de séjour (au moins un an) et non plus, comme c'était le cas, sur certaines catégories administratives de séjour, Xavier Thierry aussi. C'est finalement l'UE qui l'a imposé (http://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX:32007R0862&from=FR), sans que le ministère de l'Intérieur ne s'y plie dans la production statistique diffusée en France, tout en fournissant à Eurostat les données par durée du titre de séjour. Il publie des données sur les premiers titres de séjour délivrés, toutes durées confondues. 

François Héran fait remonter l'introduction de la définition de l'immigré à 1991, faisant sans doute ainsi référence à l'article publié dans Le Monde sur le sujet et signé par les directeurs de l'Ined et de l'Insee et le vice-président du Haut Conseil à l'intégration (http://abonnes.lemonde.fr/archives/article/1991/09/26/une-mise-au-point-commune-des-dirigeants-de-l-ined-de-l-insee-et-du-haut-conseil-a-l-integration_4036260_1819218.html?xtmc=une_mise_au_point_commune_des_dirigeants_de_l_ined_de_l_insee&xtcr=2), mais qui donnait toujours la priorité à la nationalité : "le concept retenu dans les recensements de la population est celui de la nationalité". Or la définition française de l'immigré ne correspond pas, comme il le prétend (voir plus haut), à un alignement sur les recommandations internationales. Par ailleurs, dès 1989, j'ai publié, dans la revue Population & Sociétés, un article explicitant toutes ces distinctions (https://www.ined.fr/fr/publications/population-et-societes/immigres-etrangers-francais-l-imbroglio-statistique/) et l'intérêt qu'il y avait à raisonner par génération.

Les recensements collectent, depuis longtemps, les informations permettant de mettre en oeuvre la catégorie "Immigré" : pays de naissance et nationalité actuelle ou antérieure. Pour cerner les courants migratoires, on peut y arriver de deux manières donnant des résultats voisins : nés à l'étranger selon la nationalité actuelle ou antérieure ou étrangers et Français par acquisition selon le pays de naissance. En 1996, l'Insee a reconstitué l'évolution de la population immigrée en exploitant rétrospectivement les recensements depuis 1911 (https://www.epsilon.insee.fr/jspui/bitstream/1/873/1/ip458.pdf). La réexploitation par pays d'origine a été limitée à la période démarrant avec le recensement de 1962 (file:///Users/admin/Downloads/IMMFRA05d.PDF).

Aussi est-il important, lorsqu'on cherche à situer les flux d'immigration en France, de s'expliquer sur la définition, la source et le mode d'élaboration.

Stabilité de l'immigration étrangère en France ?

Dans son livre, François Héran parle d'une stabilité des flux d'immigration qui n'a pas existé.

C'est d'autant plus dommageable que c'est le postulat qu'il pose pour démontrer que les prétentions de Nicolas Sarkozy en matière de maîtrise migratoire ne se sont jamais concrétisées. 

Voici quelques citations parmi les 33 phrases du livre qui font référence à la stabilité des flux autour de 200 000 (emplacements dans le livre électronique) :

"Après avoir cru fortement dans les années 1990, leur nombre oscille depuis 2002 autour de 200 000 personnes par an (emp. 270)."

"Sur quatorze années de stabilité des 200 000 entrées légales de migrants extra-européens, neuf se sont déroulées sous l'autorité directe de Nicolas Sarkozy (emp. 308)."

"Comment l'ancien Premier ministre [il s'agit de F. Fillon] explique-t-il la remarquable stabilité des 200 000 titres de séjour délivrés chaque année sous son gouvernement ? (emp. 1501)"

...

Lorsqu'on reporte sur un graphique les différentes données accessibles sur les flux, qu'il s'agisse des premiers titres de séjour délivrés par le ministère de l'Intérieur à destination des pays tiers à l'Espace économique européen, des données communiquées à Eurostat (apparemment sur un champ un peu différent), des données confectionnées par Xavier Thierry de 1994 à 2006 à partir des fichiers du ministère de l'Intérieur estimant les entrées en provenance de pays tiers (dans la définition de 2004) ou des estimations de l'Insee à partir des enquêtes annuelles de recensement (EAR), la tendance générale est à une hausse marquée sur l'ensemble de la période, avec probablement un ralentissement sur la fin du quinquennat de Nicolas Sarkozy. La hausse démarre en 1996, et ne caractérise pas l'ensemble des années 1990. Le ralentissement se trouve légèrement décalé dans les chiffres de l'Insee, puisqu'il va de 2006 à 2009 et est suivi d'une remontée en 2010. Mais tous les bouts de série indiquent clairement une hausse qu'il est impossible d'assimiler à une fluctuation. Sur les quatorze années de stabilité dont parle François Héran (2002-2016), si l'on s'en tient aux données du ministère de l'Intérieur, le flux a augmenté de 43 %. D'après les estimations de l'Insee, de 2006 à 2015, le flux se serait accru de 31 %. 

Conclusion : la stabilité du flux migratoire en provenance des pays tiers dont parle François Héran n'est qu'un artifice visant à développer son argumentation sur l'échec de la politique migratoire sous Nicolas Sarkozy (ministre de l'Intérieur, puis Président de la République) et François Fillon (Premier ministre) et, plus généralement, sur le caractère immaîtrisable de l'immigration qui évoluerait sans rapport avec les intentions affichées des gouvernements. Il y a là une naturalisation de phénomène migratoire. Son argumentation sur la réalité migratoire n'obéissant pas aux intentions politiques aurait été aussi bien servie par l'évolution réelle des flux retracée dans le graphique ci-dessous. Mais cette dernière n'aurait pas permis le coup de patte à Nicolas Sarkozy et à François Fillon ! Elle ne cadrait pas non plus avec l'idée attrayante d'une permanence à un niveau incompressible de 200 000.

Entrées d'immigrés (Insee) et admissions au séjour (en milliers), en fonction de la définition et des organismes producteurs ou diffuseurs de l'information (chiffres provisoires en 2014 et 2015 pour l'Insee et en 2016 pour le ministère de l'Intérieur). Champ : France métropolitaine pour le ministère de l'Intérieur ; France (hors Mayotte jusqu'en 2013, avec Mayotte ensuite) pour l'Insee et probablement aussi pour Eurostat. Les entrées estimées par l'Insee ne se limitent pas à celles en provenance de pays tiers.

Ces approximations ne sont pas sans conséquences. Elle sont reprises par d'autres chercheurs ou journalistes pour appuyer leurs propos lénifiants.

C'est par exemple le cas de Benjamin Stora qui, à la question posée par Libération sur les raisons de l'échec de Marine le Pen à convaincre sur la question de l'immigration, lors de l'élection présidentielle répond ceci :

"Tout d'abord, parce que les étrangers ne sont pas aussi nombreux qu'on le croit en France comme l'ont montré les travaux de l'anthropologue et démographe François Héran et d'El Mouhoub Mouhoud, professeur d'économie à Paris-Dauphine. On a accueilli très peu de migrants ces dernières années ! Ensuite, les enfants d'immigrés sont aujourd'hui parfaitement intégrés dans la société française." http://www.liberation.fr/auteur/19813-simon-blin, 16/5/2017.

Solde migratoire

François Héran, qui a fait un usage immodéré du solde migratoire pour relativiser l'immigration étrangère en France, reconnaît enfin la possibilité de faire mieux en décomposant ces soldes migratoires comme je l'ai fait (cf. Assimilation, la fin du modèle français, bibliographie) et comme le fait maintenant l'Insee, à partir des EAR (https://www.insee.fr/fr/statistiques/2593515). Le solde migratoire global ne saurait rendre compte de l'immigration étrangère en France. Sa faiblesse reflète la compensation partielle entre un solde migratoire négatif des natifs et un solde migratoire positif des immigrés qui se situerait, au cours des trois dernières années (2012, 2013 et 2014), bien au-dessus des 150 000 auxquels fait référence François Héran  (graphique ci-dessous).

Ajoutons que les soldes migratoires sont estimés et ne résultent pas d'un enregistrement statistique des entrées et des sorties. Il n'existe aucun enregistrement des sorties. Quant aux entrées, on a vu que des variations sur le champ et la définition aboutissent à des chiffres différents.

Par exemple, le solde migratoire des immigrés est obtenu en comparant la population immigrée entre deux enquêtes annuelles de recensement. Une fois les décès ajoutés à la population en début de période, la différence donne le solde migratoire.

Décomposition du solde migratoire global de la France par l'Insee à partir des EAR.
2015 ne figure pas parce qu'il est la répétition exacte de 2014.
Il manque l'exploitation de l'enquête annuelle de 2016, pour confirmer 2014 (EAR 2014= E2012+E2013+E2014+E2015+E2016) et, en plus, celle de 2017 pour confirmer 2015.

 Regroupement familial

Pour François Héran, c'est la suspension du recrutement de travailleurs en 1974 qui a entraîné leur sédentarisation, provoquant ainsi les flux de regroupement familial. Pourtant, le regroupement familial a toujours existé. La suspension du recrutement de travailleurs a laissé une place prédominante aux flux familiaux, sans qu'on ait pu repérer un surcroît dû à l'appel tardif de travailleurs qui seraient autrement partis. L'exploitation de l'enquête Formation et qualification professionnelle (FQP) de 1985 n'indique aucun rattrapage : "L'évolution dans les cohortes d'entrées n'indique aucune augmentation, après 1974, des regroupements familiaux tardifs, ce qui contredit l'idée selon laquelle l'arrêt du recrutement aurait provoqué des réunions de familles imprévues et particulièrement tardives" (Tribalat, Cent ans d'immigration, 1991, p. 97, voir biblio).

François Héran ne parle pas de l'auto-engendrement des flux familiaux. Pourtant, pour que les flux familiaux demeurent conséquents, il faut bien que ce soient d'autres que des travailleurs étrangers qui décident de faire venir un conjoint, voire des enfants, puisque la voie d'entrée par le travail a été très sérieusement limitée. Au fil du temps, les liens diasporiques d'étrangers ou de Français d'origine étrangère ont été mobilisés. D'après une enquête sur les parcours de migrants de la DREES en 2006, c'est un peu plus de 60 % des Français rejoints par un étranger qui étaient eux-mêmes d'origine étrangère, la migration du conjoint intervenant à l'occasion d'un mariage célébré à l'étranger ou en France (Tribalat, 2009, https://eps.revues.org/3657). Il s'agit alors de mariages mixtes seulement en termes de nationalité.

Pour argumenter son opposition à toute législation visant à limiter les flux familiaux, François Héran évoque le respect du "droit d'épouser qui on veut". Or, ce droit au mariage, personne ne propose de le remettre en cause. Toutes les conditions qui sont posées concernent l'entrée du conjoint (ce peut être par exemple, l'âge, les ressources, le logement...). Les Pays-Bas exigent que les nouveaux entrants aient quelques notions de la langue et du pays dans lequel ils sont censés arriver, à travers ce qu'ils appellent un test d'intégration passé avant de venir. La France qui avait imité les Pays-Bas a abandonné la mesure. Conçus comme un frein à l'immigration familiale aux Pays-Bas, ces tests d'intégration, lorsqu'ils ont été transposés en France, étaient devenus une mesure sans effet particulier sur la migration. C'était, il est vrai, une bien mauvaise idée que de faire passer des tests aux candidats au regroupement familial et de leur laisser croire que leur réussite à ces tests ne compterait pas, le tout aux frais du contribuable français. La Cour de justice de l'union européenne (CJUE) prohibe d'ailleurs toutes les mesure labellisées "intégration" et qui visent en fait à dissuader l'immigration familiale. François Héran se gausse des tentatives visant à poser des obstacles au regroupement familial en mettant la "charrue avant les boeufs" et en exigeant un début d'intégration avant même la migration. Pour un partisan de la politique migratoire fondée exclusivement sur des droits, au moins, c'est cohérent. 

Calais

François Héran reproche au gouvernement de Nicolas Sarkozy d'avoir attaché trop d'importance au cul de sac à migrants qu'étaient devenus Sangatte, puis Calais, laissant croire que la maîtrise de l'immigration se jouait là : " Pourquoi avoir fait croire si longtemps à l’opinion publique que ce dossier était au coeur de la politique migratoire de la France au point d’en devenir le symbole ?  La migration de transit stoppée à Sangatte ou Calais n’était représentative ni de l’immigration ordinaire vers la France ni même de l’immigration extraordinaire. Jusqu’en 2015, elle représentait un flux annuel estimé entre 2 000 et 4 000 personnes, soit cinquante à cent fois moins que le nombre de titres de séjour délivrés chaque année aux migrants des pays tiers. La plupart des migrants du Calaisi n’entraient pas dans la comptabilité démographique, puisqu’ils n’étaient pas installés en France pour une durée d’au moins un an." (empl 336).

Nous ne savons pas quelle est la source des 2000 à 4000 arrivées par an. Ils n'entrent pas dans la comptabilité démographique nous dit-il en raison de leur durée de séjour trop courte. C'est, là encore, faire une erreur sur la comptabilité des flux par le ministère de l'Intérieur. Ce n'est pas en raison de leur durée de séjour qu'ils ne sont pas comptés dans les flux, mais parce qu'ils sont en situation illégale. Pour figurer dans les statistiques du ministère de l'Intérieur, ce n'est pas la durée de séjour qui compte, mais l'inscription dans le fichier de gestion du ministère et la délivrance d'un titre de séjour. C'est ainsi que, contrairement à ce que François Héran écrit, les demandeurs d'asile dont le sort n'a pas été tranché positivement ne figurent pas dans les statistiques sur les flux de l'année. Le ministère de l'Intérieur, dans ses publications en France, compte tous les titres délivrés, on l'a dit. Par ailleurs, en 2016, l’Insee a intégré, dans son enquête annuelle, les migrants de Calais, ce qui a fait bondir en un an la population jusque là en déclin de la ville. Après l’évacuation, cette population devrait retrouver sa tendance à la baisse. Même pour l’Insee, la question du recensement de ces migrants (on ne sait comment) s’est donc posée, indépendamment du caractère transitoire de leur présence dans la zone (« Les migrants font bondir le recensement à Calais », Nord Littoral, 3/01/2017). Ils ont donc figuré dans la comptabilité démographique de l'Insee en 2016. On sait aujourd'hui que des migrants conduits dans les centres d'accueil et d'orientation un peu partout en France reviennent dans le coin. La solution Cazeneuve reste donc à évaluer dans le temps.

Par ailleurs, l'entassement de migrants à Calais ou ailleurs (Porte de la Chapelle à Paris par exemple) pose évidemment un problème de maîtrise de la politique migratoire. Si celle-ci est largement devenue une politique d'application des droits ouverts aux étrangers (comme le remarque aussi François Héran) qui laisse peu de marge de manoeuvre aux États, la migration illégale ruine, chez les Français, l'idée même de maîtrise de l'immigration étrangère. Comme l'écrit George J. Borjas à propos des États-Unis, "nous devons, avant tout, réduire l’immigration illégale. Elle a eu un effet corrosif en paralysant la discussion d’une réforme de l’immigration dans tous ses aspects" (voir page Traductions). 

Population d'origine étrangère : chiffres approximatifs, non correctement sourcés

"Le recensement a tendance à le sous-estimer [le poids de la population d'origine étrangère], mieux vaut se reporter aux données de l'enquête Emploi de l'Insee et raisonner en chiffres ronds" (extrait de l'"ouverture" du livre).

On voit mal pourquoi le recensement (EAR) sous-estimerait ce qui serait mieux mesuré dans l'enquête Emploi. Si l'on ne peut utiliser les EAR pour estimer l'ensemble de la population d'origine étrangère c'est parce que les questions sur le pays et la nationalité de naissance des parents n'y sont pas posées. Elles le sont dans l'enquête Emploi. Problème : l'enquête Emploi concerne les personnes âgées de 15 ans ou plus. L'Insee doit donc aller chercher le complément d'information dans les EAR pour les moins de 15 ans (enfants vivant dans une famille dont au moins un parent est immigré), comme je le fais avec Bernard Aubry depuis des années pour estimer et suivre la jeunesse d'origine étrangère (voir biblio).

Quand l'Insee publie des données sur les populations d'origine étrangère, souvent, il fragmente curieusement ses publications, en publiant séparément les données sur les enfants d'immigrés et les données sur les immigrés. Il faut donc rechercher les données et faire les additions.

Dans l'ouverture de son livre, François Héran arrondit les chiffres au-delà des pratiques habituelles. Si l'on prend les derniers chiffres de l'Insee, ceux de 2015, la population d'origine étrangère représenterait 20,5 % en France métropolitaine (c'est très légèrement moins France entière) : 9,34 % d'immigrés + 11,14 % d'enfants d'au moins un parent immigré (le deuxième chiffre après la virgule n'est là que pour faire comprendre que la somme des deux donne 20,5 et non par souci de précision). François Héran arrondit à 10 % d'immigrés et 12 % d'enfants d'immigrés alors que l'arrondi raisonnable serait 9 % et 11 %, au total 20 % au lieu de 22 %. Deux points de pourcentage, c'est près d'1,3 million de personnes.

Dans l'ouverture il poursuit ainsi :

"Quelques années encore et ce sera le quart. Ce seuil est d'ores et déjà atteint dans la population d'âge actif. Si l'estimation pouvait remonter d'une génération, elle montrerait qu'un tiers de la population du pays a au moins un parent ou un grand-parent immigré"

D'où tire-t-il ces informations qui ne sont pas sourcées en dépit de ses affirmations  ? : "Quand je rappelle que près de 25 % des personnes vivant en France sont soit immigrées, soit enfants d’immigré, je me fonde sur des statistiques publiques ?" (emp. 3848). On aimerait savoir lesquelles.

1) Le quart évoqué pour la population d'âge actif est probablement tiré des données publiées par Eurostat (enquête Emploi ad hoc de 2014), compte tenu des pratiques d'arrondis très personnelles de François Héran. Mais ces données portent sur un champ différent, on l'a dit : ensemble des personnes nées à l'étranger et personnes nées en France d'au moins un parent né à l'étranger ; soit 26,8 % des 15 ans ou plus en 2014 http://appsso.eurostat.ec.europa.eu/nui/show.do?dataset=lfso_14pciti&lang=fr). La proportion était de 26,6 % dans l'enquête Emploi ad hoc de 2008 supervisée par Eurostat. En 2011, dans la définition française, la proportion de population d'origine étrangère sur deux générations était estimée, pour les 18-59 ans, à 20,7 % en France métropolitaine (Voir Espace Population Sociétés (https://eps.revues.org/6073). 

2) J'aime beaucoup la formule "Si l'estimation pouvait remonter d'une génération", pour deux raisons. D'abord, je l'ai fait à trois reprises et donc publié trois fois, dont une fois dans la revue Population alors que François Héran était directeur de l'Ined. Donc, en mettant "les mains dans le cambouis", on peut. Ensuite, parce qu'il s'agit là d'une facilité impardonnable pour quelqu'un qui a été directeur de l'Ined et qui fait la leçon à tous ceux qui s'appuient sur des chiffres lui paraissant invraisemblables dont on ne sait pas trop d'où ils viennent ou qu'ils ont mal compris. On ne peut revendiquer le sérieux et afficher ce type de légèreté. Il se trouve donc que l'ai estimé la population d'origine étrangère sur trois générations (https://eps.revues.org/6073), pour les moins de 60 ans, en 2011, à partir de l'enquête Famille en France métropolitaine. En 2011, la proportion était alors de 29,8 %, disons proche de 30 %. Je ne sais s'il a repris mon estimation qu'il aurait ainsi "mise à jour" au doigt mouillé ou s'il s'est uniquement servi de son "doigt mouillé". Pour quelqu'un qui se pique de connaître la situation, ces confusions sont mal venues. 

Comparaison de l'évolution de la population d'origine étrangère sur deux générations, avec ce que l'on retenait autrefois pour se faire une idée du phénomène migratoire - évolution de la population étrangère - et avec celle de la population immigrée.
Source : Insee, recensements et EAR pour la population étrangère et la population immigrée ; estimations Tribalat pour la population d'origine étrangère en 1986, 1999 et 2011 ; estimation Insee pour la population d'origine étrangère en 2015.

Cette population d'origine étrangère se répartit de manière inégale sur le territoire. François Héran cite une étude de l'Insee qui divise en trois tiers la population de la France métropolitaine : "le premier vit dans des aires urbaines comptant moins de 5 % d'immigrés dans la population ; le deuxième tiers dans des aires ayant de 5 % à 10 % d'immigrés et le dernier dans celles qui comptent plus de 10 %, le maximum étant à 23 %. Rappelons que la prise en compte de la seconde génération conduit à doubler ces chiffres."

En fait, la citation exacte de l'étude de l'Insee est celle-ci :  Sur l’ensemble du territoire français, un tiers de la population vit ainsi dans des aires où plus de 10 % de la population est immigrée. À l’inverse, un tiers de la population habite dans des aires où moins de 5 % de la population est immigrée (https://www.insee.fr/fr/statistiques/2121524). L'Insee ne parle pas d'aires urbaines, mais d'aires tout court, car la France ne comprend pas que des aires urbaines.

À quelle date la situation est-elle observée ? Il faut consulter l'étude de 'lInsee pour apprendre que c'est en 2012.

Nationalement, passer du pourcentage d'immigrés à celui des personnes d'origine étrangère sur deux générations nécessite de multiplier le premier par 2,19 en 2015. Mais rien ne dit qu'il en aille de même partout en France. Cela dépend de l'ancienneté de l'immigration étrangère et de son intensité. 

Estimation hâtive de la population dite d'origine musulmane : de l'attrait des chiffres ronds

François Héran fait comme si le quart de la population d'origine étrangère sur deux générations, qu'il prévoit pour bientôt, caractérisait déjà la situation actuelle :

"un quart de la population est liée à l'immigration sur une ou deux générations"... et il ajoute, toujours au doigt mouillé, sans plus d'explications, comme si cela allait de soi : "dont une moitié environ, soit le huitième de la population, a une origine musulmane"(ouverture, emp 486).

Arrêtons-nous un peu sur ces chiffres. On ne sait pas si François Héran parle de la France entière ou de la France métropolitaine. Les cinq références à la population totale en France sont : 65 millions à trois reprises (emp. 290, 1849 et 3804) et 66 millions à deux reprises (emp. 3042, 3049). Si la première se réfère à la France métropolitaine et l'autre à la France entière Outre-mer compris (ce qui est signalé dans le livre), alors François Héran se livre à sa manie des arrondis et pas toujours dans le même sens. Au premier janvier 2016, la population estimée par l'Insee est de 64,6 millions pour la France métropolitaine et de 66,7 millions pour la France avec l'Outre-mer. Mais, la proportion de personnes d'origine étrangère n'est pas très sensible au champ géographique retenu. Voyons donc ce qu'il en serait si ces 25 % s'appliquaient à la France métropolitaine ?

Un quart de la population en France métropolitaine, cela représente environ 16 millions de personnes. On l'a vu, le dernier chiffre connu, est celui de 2015 (13,2 millions au total). François Héran ajouterait donc, pour faire bonne mesure, à la louche, près de 3 millions. Ce n'est pas rien. Bien sûr, la proportion de population d'origine étrangère finira bien par atteindre les 25 % annoncés, mais pourquoi anticiper lorsqu'on prétend décrire la situation actuelle ? Pourquoi ne pas retenir les données disponibles ? Si l'on s'en tient à l'évolution de la part de la population d'origine étrangère entre 2011 et 2015, elle s'est accrue de 6,8 %. À supposer que ce rythme d'accroissement se maintienne, la proportion de population d'origine étrangère sur deux générations approcherait les 25 % en 2027, c'est-à-dire dans dix ans ! 

Un grand nombre de pages plus loin, François Héran donne encore un autre chiffrage : « Elle réunit en France environ 12 % de la population [la seconde génération], alors que la première représente 11 %. Les deux générations réunies représentent donc près d’un quart de la population vivant en France »(emp. 2955). Toujours ce sens si particulier de l'arrondi ! Pas de date et pas de source !

Quelques pages plus loin, dans la quatrième partie de son livre (rubrique "Des chiffres à regarder en face"), on trouve de nouveaux chiffres pour la France et l'Outremer : 66 millions d'habitants, environ 8 millions d'immigrés (12,1 %), et 9 millions d'enfants d'immigrés (13,6 %) ; emp. 3042. Toujours pas de date ! (8+9)/66= 25,8 %. Voilà un nouveau record atteint en cours d'ouvrage. Nous en étions restés à 25 % dans l'ouverture de l'ouvrage, nous avons presque gagné un point de pourcentage au fil de la lecture ! Pourtant, quelques lignes plus loin, le nombre d'immigrés est revu à la baisse : la proportion d'immigrés serait de près de 11 %, soit 7,3 millions ! Ce nouveau pourcentage vient après que François Héran a sermonné la gauche et l'a exhortée de regarder quelques vérités chiffrées.

Toujours employer le terme "vérité" avec précaution quand on est aussi indécis soi-même !

Même incertitude sur l'évolution de l'immigration décrite quelques lignes plus bas :

"Du fait du tarissement de l'immigration ibérique à la fin des années 1970, la migration venant du Maghreb et du reste de l'Afrique a fortement augmenté entre les recensements de 1975 à 2006 : elle est passée de 20 % à 43 %. Cette fois l'information est datée ! Mais, pourquoi s'arrêter à 2006, alors qu'il est possible d'aller au moins jusqu'en 2013 ? Si je décode, je comprends que, en dépit de l'emploi du terme immigration et comme il est fait allusion aux recensements, c'est du nombre d'immigrés qu'il s'agit. Autrement dit, la proportion d'immigrés originaires d'Afrique serait passée de 20 % en 1975 à 43 % en 2006. Vérifions ce qu'il en est. En 1975, 28 % (et non 20 % ; on a là un gros arrondi !) des immigrés sont originaires d'Afrique  (file:///Users/admin/Downloads/IMMFRA05d.PDF). L'Insee donne, pour 2008, une proportion de 42 % (file:///Users/admin/Downloads/IMMFRA12_g_Flot1_pop.pdf).

On retrouvait dans l'ouverture du livre, le même chiffre faux de 20 % comparé, non plus à celui de 2006, à mais celui de 2012  ! 

En fait, le courant migratoire qui augmente le plus est celui en provenance d'Afrique subsaharienne. Si l'on se réfère aux fichiers extraits par Bernard Aubry sur chacune des collectes annuelles de 2004 à 2015, à partir des données mises en ligne par l'Insee, le nombre d'immigrés en provenance d'Afrique subsaharienne se serait accru de 72 % entre 2004 et 2015. La croissance a été beaucoup plus modérée pour les immigrés du Maghreb (+28 %) qui sont, néanmoins, encore deux fois plus nombreux.

François Héran décrit les craintes de ce qu'il appelle la "blogosphère ultra" pour laquelle " les 25 % d’immigrés ou d’enfants d’immigrés serait un chiffre grossi par les démographes pour inculquer le caractère irréversible de la politique de peuplement migratoire menée depuis les années 1970 ! »

Pourquoi, au bout du compte, leur donner raison ?

Sauter de l'évaluation de la population d'origine étrangère à celle de la population d'origine musulmane, c'est faire un bond dans l'inconnu, surtout si l'on considère que l'information factuelle sur les religions dans les DOM est absente. On sait que les Mahorais sont, pour la plupart, musulmans, mais que sait-on des affiliations religieuses dans les autres DOM ? Pas grand-chose. François Héran affirme donc avec assurance qu'il y aurait 8,4 millions de personnes d'origine musulmane en France, DOM compris, sans autre ressource que sa propre imagination.

François Héran n'explique pas comment il arrive à ce chiffre. Il n'explique pas non plus ce que signifie "d'origine musulmane". Cet élargissement à l'origine est d'autant plus troublant que François Héran s'est opposé à l'insertion de mon estimation de la population qui pouvait être musulmane d'après la filiation en 1999, dans un article publié dans Population en 2004 ("Une estimation des populations d'origine étrangère en 1999", voir biblio). J'ai dû renvoyer en note à une autre publication (Revue Cités, 2004, voir biblio), sans pouvoir citer le chiffre. Il prétendait que l'enquête Famille ne fournissait pas d'indication directe sur la religion, ce qui était vrai, et qu'il y avait là un obstacle insurmontable. Mais mon estimation de la population d'origine étrangère était, elle-aussi, obtenue par des moyens indirects et des hypothèses. J'avais alors estimé à 3,75 millions la population qui pourrait être musulmane, si l'on s'en tenait à la filiation (parent(s) d'origine maghrébine, turque...). Le plus drôle est que, quelque temps après, je devais recevoir un mail de David Coleman, démographe britannique. Il avait croisé François Héran dans un colloque et lui avait demandé combien il y avait de musulmans en France. Ce dernier l'avait renvoyé vers moi !

Retenons, à défaut d'explications de la part de l'auteur, qu'il vise les personnes ayant au moins un parent musulman. D'après mon estimation à partir de l'enquête Teo de 2008, 5 millions de personnes auraient au moins un parent musulman en France métropolitaine fin 2008. Supposons que, lorsqu'il évoque ce quart de personnes d'origine musulmane, il songe à la fin de l'année 2016, lorsqu'il met la dernière touche à son manuscrit. Appliqué à la France métropolitaine ce quart de population d'origine musulmane équivaut à peu près à 8 millions d'habitants. Ce chiffre est peu crédible et dépasse toutes les espérances des amateurs qui, pour justifier leur propre peur, s'exagèrent la présence musulmane en France.

J'ai estimé le taux d'accroissement de la population musulmane à 3,7 % en 2008 en France métropolitaine (cf. Assimilation, la fin du modèle français, biblio). Si l'on suppose que ce rythme d'accroissement s'est maintenu, fin 2016, il y aurait 5,6 millions de musulmans. Le rapport musulmans/personnes d'au moins un parent musulman était de 0,84. Si ce rapport se maintenait, la population "d'origine musulmane" serait de 6,6 millions fin 2016. On est loin des 8 millions.

Comment, après cela, prétendre amener le lecteur à regarder les chiffres "en face" et lutter contre les estimations farfelues ? Quelle est donc la légitimité de François Héran pour distribuer, sans compter, les remontrances à des auteurs qui ne sont pas censés maîtriser, comme lui, les arcanes de la statistique ?

Demandeurs d'asile : comparaisons avec l'Allemagne

"L'Allemagne, proportionnellement à sa population, a accueilli en 2015 dix fois plus de réfugiés que la France et vingt-cinq fois plus que le Royaume-Uni" (Ouverture, emp 257)

"Si la France avait fait de même, elle aurait accueilli près de 700 000 réfugiés d'août 2015 à janvier 2016" (Ouverture, emp 381)

Quand il parle de réfugiés, on ne sait pas trop de qui François Héran parle exactement. S'agit-il de la formule journalistique qui revient a supposer que toutes les entrées non explicitement autorisées sont de facto le fait de réfugiés, pour bien montrer qu'on ne les confond pas avec les autres migrants ? En fait, "réfugié" désigne un statut accordé par un État, après le dépôt d'une demande d'asile (il existe aussi un statut de protection subsidiaire). Quand on parle de réfugiés on est donc censé désigner ceux à qui les États ont accordé le statut de réfugié. Ce qui n'est manifestement pas le cas de François Héran dans son livre.

S'ajoute l'ambiguïté du terme "accueilli", qui ne correspond pas forcément au dépôt de la demande d'asile. L'Allemagne a effectivement accueilli plus de personnes en 2015 que le nombre de demandes s'asile déposées cette année là. Je n'ai pas trouvé, ni au BAMF allemand, ni à l'UNHCR, ni sur Destatis, ni sur Eurostat des chiffres correspondant aux ordres de grandeur évoqués par François Héran. S'il avait signalé la source des chiffres annoncés, ce serait plus facile de savoir de quoi il retourne. Les ordres de grandeur donnés ressemblent plus à ce qu'on a pu lire dans la presse. Je ne suis pas sûre que le décompte de l'accueil soit très fiable : doubles comptes avec des personnes qui ont été enregistrées dans plusieurs länder successivement, personnes qui sont allées ailleurs, en Suède par exemple, ou en France comme on le voit actuellement avec la venue de déboutés du droit d'Asile en Allemagne. 

Revenons aux données Eurostat. Si l'on prend, pour faire bonne mesure, les données sur les demandes d'asile déposées en 2015-2016 en Allemagne, il faut ajouter aux 476 510 demandes de 2015, 745 150 en 2016, soit, au total, 1,2 million. Au cours de ces deux années la France a reçu 159 650 demandes d'asile et le Royaume-Uni 78 840 seulement. En termes relatifs, l'Allemagne a donc enregistré, au cours de ces deux années 14,9 ‰ demandes par habitant, contre 2,4 ‰ en France et 1,2 ‰ pour le Royaume-Uni, soit un peu plus de six foix plus que la France et douze fois plus que le Royaume-Uni.

Il ne fait aucun doute que l'Allemagne a reçu beaucoup plus de demandes d'asile que la France et le Royaume-Uni, mais pas dans les proportions mentionnées par François Héran. Par ailleurs, ajoutons qu'il faudra attendre quelque temps pour savoir comment et où se sont répartis les déboutés de l'asile en Europe. Lors d'un colloque au Sénat le 14 septembre 2015, l'ambassadeur de Hongrie, à côté de moi lors du déjeuner, m'a ainsi répondu à la question que je lui posais sur l'accueil des demadeurs d'asile en Hongrie en 2015 (le pourcentage le plus élevé relativement à la population dans l'UE en 2015) : Oh ! ils sont à peu près tous partis ailleurs ! 

Immigration, fécondité et croissance démographique

François Héran s'amuse à lister les erreurs d'Éric Zemmour qui, visiblement, n'a pas très bien compris ce qu'était un indicateur conjoncturel de fécondité, puisqu'il interprète l'écart de 0,1 enfant par femme selon que l'on compte ou non les femmes étrangères en termes de pourcentage (0,1 %). Il n'est pas le seul. Je n'ai connu qu'un journaliste qui maîtrisait très correctement les indices démographiques. C'était Guy Herzlich du Monde. Éric Zemmour a en effet tendance à s'emballer sur des données qu'il maîtrise mal. C'est vrai. Mais les données fournies par François Héran ne sont pas toujours probantes et datent ! Le tableau qu'il lui oppose (seul tableau de son livre) remonte à 2005. Ce tableau a, par ailleurs, la particularité d'utiliser le jargon devenu coutumier dans les publications de l'Ined et de l'Insee pour désigner le complément de la population étrangère, immigrée ou d'origine étrangère. On parle alors d'immigrés et de non immigrés, de personnes ni immigrées ni enfants d'immigrés ou de population majoritaire. Il est pourtant facile de désigner les femmes qui ne sont pas étrangères. Elles sont françaises ! Pourquoi présenter un tableau avec, en lignes, les étrangères, la majorité et l'ensemble ? Par ailleurs, ce tableau (voir ci-dessous) ne présente pas la situation réelle, mais une situation "modélisée", censée simplifier la compréhension. Cette simplification laisse croire que la fécondité est mesurée simplement en rapportant les naissances d'une année au nombre de femmes (il faut ajouter en âge d'avoir des enfants). C'est une simplification de l'indicateur conjoncturel de fécondité qui, de mon point de vue, ne permet pas de se représenter ce qu'est vraiment cet indicateur, c'est-à-dire la somme des taux de fécondité par âge d'une année (naissances de mères âgées de 15 ans / nombre de femmes âgées de 15 ans + naissances de mères âgées de 16 ans / nombre de femmes âgées de 16 ans....). Ce n'est pas un taux, c'est une somme de taux par âge. Cet indicateur a la particularité de réduire les effets de structure par âge. Ce qui permet d'éclairer l'effet atténué de la présence étrangère sur l'indicateur de fécondité, par rapport à celui sur les naissances. Si beaucoup de ces femmes étrangères sont concentrées dans des tranches d'âge où la fécondité est importante, cet effet de concentration se voit sur le nombre de naissances mais pas forcément sur l'indicateur conjoncturel de fécondité. En voulant simplifier, François Héran élimine un élément de compréhension des différences. Au final, ce sont des enfants que nous avons sur les bancs de nos écoles et non des indicateurs de fécondité.

Tableau 1. La fécondité des étrangères en France : modèle simple de la situation en 2005

  Nombre de femmes (F) Nombre d'enfants (E) Nombre moyen d'enfants(E/F)
Étrangères 7 24 3,4
Majorité 93 166 1,8
Ensemble 100 190 1,9
Contribution des étrangères 7 % des femmes 13 % des enfants 0,1 enfant par femme au taux national

 

Par ailleurs, ce n'est pas de cette façon que l'on mesure l'apport démographique de l'immigration étrangère. Ce dernier désigne la population, les naissances que l'on aurait observées en l'absence d'immigration au cours d'une période donnée. C'est autrement plus compliqué. L'enquête Famille de 2011 a permis de conduire une nouvelle estimation de cet apport démographique. En 2011, sans immigration étrangère depuis 1960, toutes choses égales par ailleurs, il aurait manqué 9,7 millions d'habitants en France métropolitaine (15,4 %). L'immigration étrangère expliquerait ainsi 55 % de la croissance démographique de 1960 à 2011. 27 % des enfants nés en 2010 seraient dûs à l'immigration étrangère intervenue depuis 1960. L'effet sur lindicateur de fécondité est estimé à 0,14 points en 2010, soit 7 % (http://www.erudit.org/revue/cqd/2015/v44/n2/1035952ar.pdf).

L'Insee ne collecte pas, dans l'état civil, les données qui permettraient d'étudier la part des naissances d'au moins un parent immigré. Il produit des tableaux selon la nationalité des parents (étrangère ou française) ou selon leur pays de naissance (à l'étranger ou en France). Si l'on examine l'évolution des naissances selon le pays de naissance des parents, on se rapproche de la natalité des immigrés, mais s'y ajoutent les naissances de parents français nés à l'étranger. Cela donne une idée de l'effet direct des migrations (au sens large des Nations unies) sur le nombre de naissances, sans qu'on puisse jouer sur l'année d'entrée en France ni tenir compte des effets en cascade au fil des générations. En 2015, près de 30 % des enfants nés en France avaient au moins un parent né à l'étranger. Si, au total, le nombre de naissances s'est à peu près maintenu depuis 2000, le nombre de naissances de deux parents nés en France a régressé de 11 % depuis 2000 quand celui des naissances d'au moins un parent né à l'étranger augmentait de 30 % (graphique ci-dessous). 

Évolution (base 1=2000) du nombre de naissances en France métropolitaine selon le pays de naissance des parents (2000 - 2015) ; source Insee.

QU'EST-CE QU'UN ENREGISTREMENT STATISTIQUE ?

Dans un chapitre consacré aux "onze griefs contre les chiffres de l'immigration", François Héran se propose de relever les idées reçues sur les défaillances présumées de l'appareil statistique français. Certaines sont bien connues et reposent sur la confusion entre "étrangers" et "immigrés". Certaines proviennent du débat décalé sur les statistiques ethniques qui ont fait leur entrée dans la statistique française récemment, mais ne sont pas collectées systématiquement, en tout cas pas dans le recensement, on l'a vu. Il est donc faux de dire que l'on ne collecte rien sur les enfants d'immigré(s). Mais il est vrai que l'absence d'information sur le sujet dans les recensements handicape sérieusement certaines études et notamment celles sur les concentrations ethniques. C'est donc faux en général, mais vrai dans certaines circonstances. On peut donc affirmer qu'il existe bien un enregistrement satistique sur les enfants d'immigré(s) dans la statistique française, dont témoigne la récurrence des questions sur le pays et la nationalité de naissance des parents dans les grandes enquêtes de l'Insee, mais que cet enregistrement reste incomplet.

Les statistiques religieuses ne sont effectivement pas interdites en France, mais leur rareté (une seule enquête publique d'envergure en 2008) ne permet pas d'en conclure qu'il existe une véritable statistique publique sur la religion en France. Un seul point d'observation ne saurait justifier l'affirmation selon laquelle il existe une statistique publique sur les affiliations religieuses. Idem pour les affiliations religieuses en prison. Un seul point d'observation (1999 dans l'enquête Famille) ne suffit pas. Le seul vrai test de l'existence d'un enregistrement statistique réside dans la permanence des questionnements dans le recensement ou les grandes enquêtes récurrentes de l'Insee.

TOUTES CHOSES ÉGALES PAR AILLEURS : LES ANCIENS ET LES MODERNES

François  Héran recommande vivement le recours à la modélisation traitant simultanément de nombreuses variables qui remplirait la condition "toutes choses égales par ailleurs" et permettrait ainsi d'entrer dans la compréhension des phénomènes sociaux : "ces méthodes sont universellement reconnues". J'ajouterai : mais souvent mal mises en oeuvre et considérées comme la panacée. Je renvoie ici à la page Archives qui présente un article déjà ancien assez sceptique sur les usages des modèles en sciences sociales. "Très rares sont les chercheurs qui les rejettent encore" nous-dit-il, me citant en note comme spécimen de cette rareté. Il me reproche la dureté d'une critique sur l'usage systématique de la modélisation dans l'exploitation des résultats de l'enquête Trajectoires et origines de 2008 à l'Ined cf. La diversité des populations en France", Commentaire, n°155, 2016(3 ; http://www.commentaire.fr/revue/157/revue-155-automne-2016.html). Or je ne m'oppose nullement à la modélisation. J'en critique les mauvais usages : Entrons toutes sortes de variables dans un modèle, il en sortira bien quelque chose. Et c'est vrai, on trouve toujours quelque chose à dire à partir d'une modélisation. Mais on se préoccupe rarement des conditions du modèle (intervention additive des variables par exemple) et on teste rarement l'existence d'interactions entre les variables (qui démentent le caractère additif des effets de ces variables). Je conteste également la prétention selon laquelle la modélisation permettrait de s'affranchir de la taille modeste des échantillons (cf. Abdurrahman Aydemir et George J. Borjas 2007, http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1162/JEEA.2007.5.4.663/abstract).

Pour François Héran, la méfiance à l'égard de la modélisation se résume à une querelle entre les anciens et les modernes. Seules les vieilles badernes s'y opposeraient parce qu'elles ne savent pas faire et ne veulent pas apprendre. "Les démographes français formés à l’ancienne (dans les années 1950-1980) ont du mal à admettre ce type de « modélisation ». Ils ont longtemps utilisé la méthode des « populations-types », qui tente de constituer pour chaque facteur étudié des populations aussi homogènes que possible, obligeant à retrancher de l’échantillon tous les sous-groupes ayant des parcours ou des situations complexes. Cette méthode artisanale se heurte vite à la faiblesse des effectifs disponibles. Elle constitue elle-même, quoi qu’on en dise, une forme de modélisation ou de standardisation."  On pourrait lui retrouner le compliment, car il semble que François Héran ait lui-même mal assimilé les bases de la démographie : l'homogénéité est requise pour la détermination de l'échelle temporelle. C'est pourquoi l'on étudie les divorces par durée du mariage et non par âge.

NATURALISATION DU PHÉNOMÈNE MIGRATOIRE

Pour François Héran, la migration est une variable démographique complètement endogène, comme le seraient la fécondité ou la mortalité. Se pencher avec regret sur les flux migratoires passés, sur lesquels les citoyens n'ont pas eu leur mot à dire, ce serait comme regretter le baby-boom d'après-guerre ou se plaindre du vieillissement de la population, contre lesquels on ne peut rien. C'est un peu ce que sont la pluie et le beau temps au climat. Dans un pays démocratique, la fécondité serait ce qu'elle est par addition des volontés individuelles. L'immigration résulte des lois de l'offre et de la demande. Des droits sont ouverts dans les pays démocratiques que sont ceux de l'UE, sur lesquels veillent les Cours européennes (CEDH et CJUE). Des étrangers vivant dans d'autres pays désirent en partir pour fuir la situation politique ou pour améliorer leur niveau de vie et tentent de se faufiler dans le filet de ces droits qui ne comprend pas le droit au travail (les États peuvent réguler par eux-mêmes les admissions de travailleurs). Ils peuvent aussi décider de tout faire pour mettre un pied en Europe, sachant que les politiques de reconduite à la frontière sont inefficientes. On l'a vu en 2015 avec les colonnes de migrants traversant l'Europe pour aller dans les pays convoités, après avoir risqué leur vie dans des bateaux de fortune pour traverser la méditerranée. Flux qui sont appelés à persister nous dit-on. Est donc appelée à s'ajouter à l'immigration légale, résultant de l'application du droit, une immigration illégale - politique du fait accompli - contre laquelle l'UE ne semble pas en état de faire grand-chose, sauf à se mettre dans la main d'un autocrate tel qu'Erdogan. Ces nouveaux migrants, "mal entrés" en Europe, s'ils finissent par voir leur situation régularisée (asile, lien familial ou autre), créeront de nouvelles diasporas ou viendront alimenter celles qui existent déjà, facteurs d'appel de migrations futures, notamment par les liens familiaux. Migrants qui entreront par les voies légales en faisant valoir un droit.

Tout ceci ressemble à une fatalité qu'il serait vain de vouloir contrarier. François Héran va plus loin. Ce serait moralement condamnable : il faut être aussi indifférent à la migration qu'on l'est à d'autres phénomènes démographiques. Tous s'imposent à nous : "Pour ou contre l’immigration ? Notre débat public sera enfin adulte quand nous aurons dépassé ce stade, tant il est vrai que l’immigration est désormais une réalité permanente au même titre que le vieillissement, l’expansion urbaine ou l’accélération des communications. Qu’on le veuille ou non, c’est une composante de la France parmi d’autres, un quart de la population. Quel sens y aurait-il à approuver ou à désapprouver cet état de choses ?" La réponse politique ne saurait se confondre avec "le rêve immature d’une société sans immigration ou la réduisant au strict minimum, dans l’ignorance des droits fondamentaux, comme si ces droits ne faisaient pas partie de notre héritage historique. Ni pour ni contre l’immigration. Avec elle, tout simplement." Telle est la conclusion de François Héran. 

Il enferme le débat sur les capacités d'accueil, mises en avant par le candidat Fillon, dans le postulat du caractère "naturel" de l'immigration : tous les surcroîts de population inattendus sont de même nature qu'il s'agisse du baby-boom, du vieillissement ou de l'immigration. Ayant, pense-t-il, invalidé, à ce titre, l'argument sur les capacités d'accueil, puisque nous avons su faire face, par le passé, à ces surcroîts et qu'il ne nous viendrait pas à l'esprit d'évoquer les capacités d'accueil pour les bébés ou les vieillards imprévus, la question est réglée. À ceux qui penseraient encore, sortant ainsi du postulat dans lequel François Héran les a enfermés, que "cela n'a rien à voir " et qu'"on n'accueille pas des étrangers comme on accueille des natifs" [François Héran a décidément du mal avec le simple fait d'écrire Français ; le complément d'étrangers n'est pourtant pas "natifs" mais "Français" !] il répond : "libre à vous de le penser, mais convenez que vous changez de registre : vous sortez de la question technique des capacités d'accueil pour introduire une distinction entre surcroît désirable et surcroît indésirable de population, laquelle relève d'un choix politique et moral". En effet. Pourquoi faudrait-il décider en fonction de seuls critères économiques ? Un État est tout à fait en droit de penser qu'il n'a pas les mêmes obligations vis-à-vis des étrangers du monde entier que vis-à-vis de ses nationaux et d'accueillir différemment la charge que représente un afflux d'étrangers de celle qui résulte de l'évolution démographique de la population présente sur son territoire.

François Héran rejette la logique utilitariste ou l'éloge de la diversité qui lui semblent conduire à une impasse pour justifier l'immigration : "on ne justifiera [je souligne] pas l’immigration par des arguments utilitaristes (même s’il est de bonne guerre d’utiliser de tels arguments face à des interlocuteurs qui, croit-on, n’entendent que ce langage). Mieux vaut invoquer la logique des droits. Mieux vaut assumer pleinement le fait que l’immense majorité des migrants qui entrent en France le font parce qu’ils en ont le droit. Quant aux bienfaits de la « diversité », ils relèvent davantage d’une préférence philosophique individuelle ou d’une culture d’entreprise que d’un calcul d’intérêt fondé en raison. De tels bienfaits n’ont jamais pu être démontrés par une étude sérieuse... les immigrés et les natifs forment de facto des composantes de la population active au même titre que n’importe quelle autre : hommes et femmes, jeunes et anciens, diplômés et promus par le rang, Parisiens et provinciaux, métropolitains et ultramarins, etc. Aucune de ces composantes n’est inutile, chacune pourrait organiser à bon droit une opération « une Journée sans nous », mais à quoi bon ? Nous n’avons plus à être pour ou contre l’immigration dans les lieux de vie et de travail du pays. Elle fait partie du paysage ordinaire. "

Comme François Héran a un usage extensif du terme "immigration", qui désigne aussi bien les présents (immigrés et enfants d'immigré(s)), ceux qui forment, dit-il en anticipant, le quart de la population, que le flux d'entrées, ce que veut dire, au sens strict, le terme "immigration", il joue sur l'ambiguïté. Il peut laisser croire qu'une politique migratoire drastique reviendrait à faire partir le quart de la population française. Pourtant, y compris chez les politiques qui veulent réduire l'immigration, il s'agit toujours de limiter le flux d'entrées en France et non de jeter à la mer ceux qui vivent déjà en France.

La logique des droits est celle qui conduit à la politique la plus libérale, toute limitation telle que des plafonds (qui sont utilisés aux États-Unis par exemple ; c'est ainsi que le Président fixe chaque année le nombre de réfugiés qu'il souhaite accueillir) devient une entrave aux droits accordés. Il en va de même de la notion de capacité d'accueil qui, pour François Héran, n'a pas de limite, pas plus que le marché du travail (il passe sous silence les ajustements par les prix et la répartition des gagnants et des perdants (cf. Page Traductions, article de George J. Borjas)). L'argument de l'effet sur les salaires serait un argument de droite, puisque mobilisé par Nicolas Sarkozy dans son livre Tout pour la France. Ce ne seraient que des arguments de mauvaise foi qui l'amènent à railler les programmes présidentiels de Nicolas Sarkozy et de François Fillon. S'il y a suffisamment d'emplois pour rejeter les 35 heures, alors il y en a aussi pour les migrants qui souhaitent s'installer en France ! François Héran cherche à se placer, nous dit-il, à distance de la "droite ultra" (qui se résume bien souvent à la droite tout court dans son esprit) et des "sans-frontiéristes", sans pouvoir s'empêcher toutefois de nous préciser de quel côté se trouvent ses amis : "L’idée qu’on puisse stopper ou même suspendre des composantes entières de l’immigration pour plusieurs années, comme la migration familiale, relève du même songe éveillé : c’est comme si l’on demandait aux Français de s’abstenir de vieillir pendant trois ans pour rééquilibrer les comptes sociaux... Au risque de décevoir certains de mes collègues et amis je tiens le même raisonnement à l’égard du scénario d’une migration mondiale ''sans frontières'' qui libèrerait le droit de s’installer dans le pays de son choix. » Ce qui justifie ce qu'il appelle une "neutralité engagée" : « La position que je défends ici est donc celle d’une neutralité engagée, documentée et réaliste. Elle est neutre, parce que l’immigration est une réalité fondamentale qui n’appelle ni adhésion ni rejet... Ce livre ne sera pas inutile s’il peut aider, avec d’autres, à faire en sorte que France ne rime plus avec outrance et préférence, mais avec tolérance et espérance. » 

L'ULTRADROITE

François Héran adore employer l'adjectif ultra à toutes les sauces : volontarisme ultra, blogosphère ultra, blogs ultra, polémistes ultra, consciences ultra-pensantes, pensée ultra, littérature ultra, sphère ultra, rhétorique ultra, clichés ultra, nébuleuse ultra, imaginaire ultra, droite ultra ou ultradroite.

Définition de l'ultra droite :

"Je parlerai d’ « ultradroite » ou de « droite ultra » pour désigner cette large bande du spectre politique qui préconise des mesures inspirées de l’extrême droite et qui fut incarnée par Patrick Buisson, ancien directeur de Minute, devenu conseiller spécial du président. Il m’arrivera aussi d’utiliser ce terme pour désigner l’ensemble des prises de position qui naviguent entre la droite et l’extrême droite sur la question de l’immigration. Mieux encore que Le Figaro, le magazine Valeurs actuelles incarne bien cette nébuleuse ultra. Là encore, c’est sur la base des analogies constatées que je regroupe les courants."

François Héran représente cette droite ultra sous la forme de deux pyramides, l'une politique, l'autre intellectuelle, Plus on descend les étages, moins cela sent bon. Au sommet de la pyramide politique, trônent les candidats de droite à l'élection présidentielle : François Fillon et même Alain Juppé. Au sommet de la pyramide intellectuelle, on trouve Alain Finkielkraut, plus raffiné qu'un Éric Zemmour qui, lui, appartient à l'étage inférieur, même si "quand il est question d'immigration... les idées de Finkielkraut et de Zemmour deviennent indiscernables, parce qu'elles puisent aux même sources, comme on l'a vu à propos du “grand remplacement” ". 

Éric Zemmour voisine avec Gilles-William Goldnadel et Ivan Rioufol. Ils écrivent à chaud, avec peu de retenue, nous dit François Héran. 

S'il existe une ultradroite, il n'existe pas d'ultragauche nous dit François Héran. Contrairement à la "blogosphère de l'ultradroite", à gauche on ne se focalise pas sur l'immigration et l'islam et on s'intéresse finalement assez peu à l'immigration et, lorsque c'est le cas, d'une autre manière. Ayant décrété que l'immigration et l'islam étaient les thèmes caractérisant l'ultradroite, François Héran exonère les blogs de gauche et d'extrême gauche de toute dérive ultra. Le seul exemple de blog de gauche qu'il mentionne est celui de Thomas Piketty, "économiste cultivé, ouvert aux science humaines et sociales". Pourtant, lorsqu'on consulte Médiapart par exemple, on trouve 3187 résultats à l'entrée du mot "immigration" (29/5/17). Contrairement à l'ultradroite, à gauche on se coltine le terrain, on milite auprès des migrants avec beaucoup de lucidité ! 

LES COUPS BAS

François Héran, glose longuement sur les conditions d'un vrai débat mais, lorsqu'il passe aux travaux pratiques, il ne retient pas ses coups et semble avoir oublier sa dénonciation des mauvaises manières.

Il pourfend la reductio ad Hitlerum, ad Stalinem, ad dementiam..., sauf lorsque les références sont faites intelligemment et avec pertinence (Guy Sorman et Denis Peschanski). Il ajoute que "disqualifier son contradicteur au lieu de réfuter ses propos, c’est s’abaisser au degré zéro de l’argumentation."

Les conseils que l'on donne ne devraient pas s'adresser qu'aux autres. Disqualifier son contradicteur n'est pas un argument, n'est-ce pas ? Voyons ce qu'il en est à travers quelques exemples.

Gérard François Dumont

C'est, sans nul doute, Gérard François Dumont qui reçoit les coups les plus désobligeants. François Héran raconte comment, lorsque son dernier mandat approchait de son terme, Maxime Tandonnet a cherché à faire nommer, avec l'aide de Claude Guéant, un directeur "qui serait de notre bord", son choix s'étant fixé sur Gérard-François Dumont, candidat déclaré, ancien recteur de l'Université, professeur de géographie à l'Université Paris-Sorbonne et directeur de la revue Population et Avenir. François Héran voit là un procédé absolument insupportable, comme si les nominations ne prenaient pas en compte les affinités particulières, sous tous les gouvernements, comme si les négociations souterraines ne faisaient partie du dispositif. Qu'il se rappelle seulement comment lui-même a été nommé directeur de l'Ined, à la stupéfaction d'à peu près tout le monde ! François Héran n'a-t-il pas tout fait pour que soit nommée, après lui, Chantal Cases (c'est lui qui s'en explique), alors directrice de l'IRDES, dont le Conseil scientifique était présidé par... lui-même ? Il juge Maxime Tandonnet insuffisant et aux fréquentations douteuses ("Je lus ses ouvrages et fus fort déçu : compilations hâtives, mal éditées... information de seconde main" ; "invité de Radio courtoisie" ; "pas très regardant sur ses interlocuteurs" ;"j'étais au centre de la conjuration"). Mais il réserve ses coups les plus blessants pour Gérard François Dumont :  "Pour diriger un institut de recherche de renommée mondiale en démographie, il faut... cumuler quatre compétences de base : maîtriser en personne le calcul des indicateurs démographiques (et pas simplement reporter sur une carte des indicateurs déjà publiés), avoir publié dans des revues scientifiques à comité de lecture, pouvoir s'exprimer couramment en anglais dans les nombreuses rencontres internationales, avoir une expérience probante du management d'équipes de recherche ou d'études. Nul n'est tenu de cumuler ces qualités. Mais si l'on ne possède aucune d'entre elles [ce n'est pas moi qui souligne], on ne saurait aspirer à diriger l'Ined, sous peine de faire piètre figure devant la communauté internationale des démographes." (Emp 2831)

Jacques Dupâquier

Quant à Jacques Dupâquier, il reçoit des coups "post mortem". Historien, professeur à la Sorbonne, chercheur à l'École Pratique des Hautes Études où il fonda le laboratoire de démographie historique, il avait montré, vers la fin de sa vie professionnelle, un intérêt inquiet pour la question de l'immigration.

Jacques Dupâquier est rangé avec Éric Zemmour, Jean-Marie Le Pen et Alain Finkielkraut dans la catégorie des "polémistes de droite" qui auraient dénoncé sans raison l'indigence des statistiques officielles. Ils figurent en bonne place dans la cinquième partie du livre de François Héran : Polémiquer avec les chiffres. Mais ce dernier ne s'attarde guère sur les usages idéologiques d'informations statistiques, comme le recours au solde migratoire global de la France, dont il a été un fervent utilisateur.

Jacques Dupâquier était très inquiet à propos du projet de l'Insee d'abandonner les recensements exhaustifs pour des enquêtes annuelles et fit campagne contre cette initiative, mobilisant l'Académie des sciences morales et politiques, dont il faisait partie, pour faire obstacle à la réalisation du projet. François Héran fait le récit des controverses qu'il a eues avec Jacques Dupâquier sur le sujet et argumente en faveur du nouveau recensement. Jusque-là, tout va bien, même s'il juge que la passion investie par Jacques Dupâquier sur le sujet a été jusqu'à mettre en cause son honneur professionnel. Par contre, lorsque François Héran fait état de ce que lui aurait confié Jacques Dupâquier lors de conversations privées, alors que ce dernier est mort et ne peut donc confirmer ou infirmer ce qu'on lui fait dire, on approche du sordide. D'autant que les échos de ces conversations privées dressent le portrait d'un xénophobe accompli : "Dans les conversations que nous eûmes à cette occasion [participation aux réunions de la commission d'évaluation du recensement], Dupâquier me fit entrevoir ses motivations. Il rêvait d'une France préservée des éléments allogènes. Il soutenait qu'elle avait été “ethniquement homogène” des origines jusque dans les années 1960. Le mélange de la population avec l'immigration des pays du Sud lui répugnait profondément..."

Jacques Dupâquier n'avait pas compris, dit François Héran, les opportunités qu'offrait le nouveau recensement, notamment sur la mesure de l'immigration et craignait, au contraire, que celle-ci soit sacrifiée. Il faut bien reconnaître qu'il est plus facile de refaire l'histoire aujourd'hui que d'anticiper, au début des années 2000, ce que cela allait donner. Ainsi, François Héran explique que les enquêtes annuelles de recensement (EAR) laissaient envisager, dès leur conception, une évaluation annuelle du solde migratoire (ce qui est exact), une décomposition de ce solde (ce qu'il a mis du temps à comprendre) et une évaluation des entrées et des sorties chaque année grâce à la question sur la résidence antérieure qui, dit-il, "portait désormais sur la résidence un an plus tôt, alors qu'auparavant, avec une péridocité de sept à neuf ans, les estimations étaient biaisées par les va-et-vient effectués dans l'intervalle". Je suis étonnée de lire une telle affirmation, de la part du vice-président de la commission d'évaluation du recensement(2004-2011). En effet, lors de la mise en place des EAR, l'Insee n'avait nullement l'intention de recueillir la résidence un an auparavant. Ce dernier pensait, en fait, se reposer entièrement sur les résultats officiels tous les cinq ans faisant l'addition de cinq collectes. La question sur la résidence antérieure a donc porté de 2004 à 2010 sur les cinq dernières années écoulées. En 2011, Jacques Dupâquier était mort et n'avait pu anticiper, lors de la préparation du nouveau recensement, cet aménagement. L'estimation des flux à partir des enquêtes annuelles se trouve bien facilitée, mais seulement depuis 2011. Il faut néanmoins préciser que celle-ci est très dépendante de la qualité de la collecte et de sa variabilité dans le temps. Le solde naturel étant connu pratiquement sans erreur, toute variation dans la qualité de la collecte se reporte sur le solde migratoire. Les soldes migratoires sont estimés et non mesurés. L'Insee aurait avantage à porter plus d'attention sur la qualité de la collecte, comme l'a montré Bernard Aubry. Si globalement, certaines imperfections pèsent peu, il n'en va pas toujours de même localement (http://www.apr-strasbourg.org/detail-document-716-non-reponses-recensement-population.html). Par ailleurs, il arrive que l'utilisation de chacune des collectes - et non de l'addition de cinq collectes successives, qui lisse les résultats - rende mieux compte des évolutions conjoncturelles, lorsqu'elles sont abruptes (http://www.apr-strasbourg.org/detail-document-718-valoriser-nouveau-recensement.html). On ne peut guère suivre, non plus, François Héran sur l'affirmation selon laquelle la précision des enquêtes annuelles serait nécessairement plus grande que celle du recensement. Tout dépend de la qualité de la collecte dans chacune de ces opérations. À qualité égale, le recensement est forcément plus précis, cela ne fait aucun doute. L'avantage des enquêtes annuelles, bien que leur conduite échappe à l'Insee et revienne aux mairies, est leur régularité annuelle qui favorise la professionnalisation des équipes d'agents recenseurs et la publication des résultats tous les ans avec un peu de déclalage.

Mais, la lisibilité de l'usine à gaz qu'est devenu le "recensement" est faible, tant les opérations statistiques effectuées par l'Insee sont compliquées. C'était d'ailleurs un argument fort d'opposition au recensement rénové qui reste mis en cause par certains maires, comme celui d'Issoudun qui a refusé de conduire l'enquête en 2017 et souhaitait mener un recensement exhaustif de sa ville aux frais de la commune, ce qui a été refusé par l'INSEE (http://www.lanouvellerepublique.fr/Indre/Actualite/24-Heures/n/Contenus/Articles/2017/01/13/Le-maire-d-Issoudun-refuse-de-faire-le-recensement-2966189) ; http://www.amif.asso.fr/espace-presse/revue-de-presse/235-dotations-le-recensement-demographique-a-nouveau-critique). Ajoutons que les populations légales sont publiées avec décalage puisqu'il faut additionner cinq collectes. C'est ainsi qu'en janvier 2017 étaient publiées les populations légales de 2014. Par ailleurs, le 23 janvier 2015, 58 sénateurs ont déposé un projet de loi visant à permettre aux villes d'au moins 10 000 habitants d'organiser un recensement exhaustif à leurs frais. Je rappelle que le recensement rénové enquête exhaustivement les communes de moins de 10 000 habitants tous les cinq ans et les autres par sondage de 8 % chaque année. 

Alain Finkielkraut

Si Alain Finkielkraut se trouve en compagnie des Le Pen, c'est que leurs écrits ont, avec ceux d'Éric Zemmour et un certain nombre d'autres, "en commun de dénoncer la submersion par le nombre et de désigner les statisticiens ou les démographes, ainsi que les grandes organisations internationales, comme les agents du complot visant à favoriser cette submersion". 

Voici un extrait de cet amalgame :

"Quand je lis un Alain Finkielkraut ou un Éric Zemmour s'alarmant du “changement démographique” sans rien connaître du sujet, quand je parcours les éditoriaux d'Ivan Rioufol ou de Gilles-William Goldnadel, quand j'entends les diatribes de Nicolas Sarkozy ou de Marine Le Pen, je me demande si nous sommes encore “chez nous”(Emp 3412). Qu'a-t-on fait de la France de Descartes ?" Et de faire la leçon sur le manque de méthode de tous ces apprentis penseurs !

C'est toujours délicat d'invoquer la rigueur quand on ne la pratique pas soi-même.

La partie du livre réservée à Alain Finkielkraut est titrée, sans doute dans une intention humoristique : Alain Finkielkraut, victime du “grand remplacement”. Fort de sa théorie naturalisant le phénomène migratoire, François Héran ridiculise cette idée selon laquelle nous aurions pu éviter le changement démographique dû à l'immigration. Nous n'avions pas prévu la hausse de l'espérance de vie, n'est-ce pas ? Personne n'en a décidé, nous dit-il, et pourtant elle pèse sur les systèmes de retraite... Nous avons là, nous dit François Héran, des "lames de fond", contre lesquelles on ne peut rien. Soit on s'y fait et l'on prend "le monde comme il est", soit on s'imagine que des décisions humaines ont conduit à la situation et l'on frôle alors dangereusement, nous dit François Héran, la théorie du complot  : "Alain Finkielkraut n'est pas loin d'opter pour l'explication complotiste, qui est en réalité la moins fondée". Tout est dans le "pas loin". Et c'est ce "pas loin" qui justifie l'amalgame d'Alain Finkielkraut avec d'autres, dont Marine Le Pen. S'ils "ne lâchent pas leur foudre de la même façon", "un fil directeur les relie : la hantise de la submersion par le nombre et par l'autre. Si la variante Finkielkraut est plus qualitative, un continuum les relie toutes."

C'est la "neutralité" de ceux qui comptent les migrants qu'Alain Finkielkraut reprocherait aux statisticiens, démographes...  

Après avoir revisité L'identité malheureuse, livre sur lequel s'appuie François Héran pour "lâcher sa foudre", je n'ai rien trouvé qui justifie l'accusation complotiste. Alain Finkielkraut ne dit pas que ce qui nous arrive a été voulu et organisé à dessein. Au contraire, il parle d'"une transformation démographique qui n'a donné lieu a aucun débat, qui n'a même été décidé par personne" (p. 214).

Voyons comment François Héran "lâche sa foudre" sur Alain Finkielkraut.

"Authentique écrivain" quand il écrit sur d'autres sujets que l'immigration, Alain Finkielkraut n'en reste pas moins, aux yeux de François Héran un philosophe de faible envergure à la culture philosophique limitée : "Oserais-je l'avouer ? Elle ne m'a jamais impressionné car elle tend à se résumer aux auteurs du programme, complétés par Charles Péguy et Hannah Arendt. Cela suffit-il pour se poser en grand défenseur de la culture face à la décadence des contemporains ?" 

Comme Gérard-François Dumont a été disqualifié pour diriger l'Ined, Alain Finkielkraut se voit lui-aussi disqualifié pour défendre la culture. En gros, le verdit est "mauvais" pour le premier et "médiocre" pour le second. Les intéressés apprécieront. 

 François Héran montre beaucoup plus de mansuétude vis-à-vis d' Hervé Le Bras, qui, pourtant, mit en péril l'Ined par deux fois dans les années 1990 et obtint la tête de deux directeurs de l'Ined : Gérard Calot et Patrick Festy auquel François Héran a d'ailleurs succédé. Il lui consacre un paragraphe titré "l'inoffensive offensive d'Hervé Le Bras" dans lequel il décrit les tentatives de ce dernier pour empêcher la réalisation de l'enquête Trajectoires et origines de 2008. Se faire traiter de raciste par Hervé le Bras était presque un honneur, nous dit-il.

Je comprends qu'il n'ait pas pris très au sérieux cette charge car le contexte avait tellement changé par rapport aux précédentes affaires Le Bras des années 1990.

L'article signé d'Hervé Le Bras et de deux de ses collègues de l'Ined, Alain Blum et France Guérin-Pace, dans Le Monde du 9 novembre 2007 (http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2007/11/09/la-statistique-piege-ethnique-par-alain-blum-france-guerin-pace-et-herve-le-bras_976492_3232.htmlest publié après que la CNIL a déjà reconnu à l'Insee le droit de poser les questions sur le pays et la nationalité de naissance des parents dans le recensement (https://linc.cnil.fr/sites/default/files/typo/document/communicationVD15.052_vu_parADEBET.pdf)

Mais pourquoi tant de mansuétude vis-à-vis de quelqu'un qui a atteint si fréquemment le point Godwin alors que, par ailleurs, François Héran dénonce toute reductio ad Hitlerum ? : "Le Bras aimait subodorer le retour du nazisme ou de la craniométrie raciale chez ses collègues. À l’en croire, on ne pouvait définir les origines des migrants sans raviver les critères de la filiation juive définis par les nazis en janvier 1942 dans la conférence de Wannsee, qui avait préparé la Solution finale."

Surtout quand on sait les dégâts causés par les manoeuvres précédentes d'Hervé Le Bras et le retard qu'il a fait prendre à la France, vieux pays d'immigration, dans la mise en oeuvre des catégories statistiques indispensables à l'étude du phénomène migratoire, en plaçant le Front national au coeur du débat.

 

Le livre de François Héran, censé donner un état des lieux statistique et apprécier, relativement à cet état des lieux, la crédibilité des politiques migratoires, se trouve bourré d'approximations. Cet amateurisme est d'autant plus impardonnable qu'il s'agrémente en permanence de "coups de règle sur les doigts" donnés à ceux qui ont un avis sur le sujet, sans avoir toujours les compétences statistiques. 

Il ne faut pas compter sur la presse, qui marche trop souvent aux signalisations idéologiques, pour débusquer les approximations douteuses et les rectifier, en dépit de sa passion nouvelle pour le fact-checking. Le Monde, notamment avec Les décodeurs, n'y a rien trouvé à redire. Le titre de l'ouvrage - Avec l'immigration - avait tout pour le ravir et l'illusionner (cf. "Un débat sans pragmatisme", Le Monde, 29/3/2017). Trois mois après la sortie de l'ouvrage, Le Monde ("Les chercheurs en migration n'ont pas l'oreille des politiques", 18/6/2017) adhère toujours sans réserve aux thèses développées par François Héran : la méconnaissance des réalités migratoires par les politiques et l'échec de leur posture régulatrice face à un phénomène migratoire naturalisé. Réalités qu'il décrit pourtant si mal, sans que les fact-checkeurs n'aient trouvé motif à se déchaîner. Le nouvel Institut Convergences consacré aux migrations, qui s'installera sur le Campus Condorcet à Aubervilliers, projet initié par François Héran, développera, nous dit Le Monde, une activité de fact-checking. Ça promet.