EUROPE'S GROWING MUSLIM POPULATION

Muslims are projected to increase as a share of Europe's population - even with no future migration

Pew research Center, 29 novembre 2017

Le Pew Research Center vient de publier une nouvelle projection de population musulmane limitée, cette fois, aux pays de l’UE28 auxquels il a ajouté la Norvège et la Suisse, alors que ses précédentes projections (2010-2030 et 2010-2050) visaient tous les pays du monde[1]. Nous appellerons UE28+SN, pour simplifier, ces trente pays.

Le Pew a, cette fois encore, travaillé en étroite collaboration avec l’ International Institute for Applied Systems Analysis (IIASA) situé à Laxenburg près de Vienne. C’est Marcin Stonawski de l’IIASA qui a mené les calculs, en consultation étroite avec sa collègue Michaela Potančoková et les chercheurs du Pew, notamment Conrad Hackett et Philipp Connor.

En fait, le Pew projette la population de ces trente pays européens en distinguant leur composante musulmane. C’est donc une projection démographique comme il s’en fait beaucoup à laquelle s’ajoute la distinction musulmans/non musulmans. Ce qui augmente les difficultés des projections démographiques habituelles.

Pour apprécier l’exercice, il faut entrer dans la méthodologie. Ceux que cela rebute doivent passer leur chemin ou picorer en route les commentaires sur les résultats.

Idéalement, est considéré musulman tout individu qui, lors d’une grosse enquête ou d’un recensement, répond à la question Avez-vous une religion et si oui laquelle ? : l’islam. Dans la moitié des trente pays considérés, de telles données ont été collectées à une date pas trop lointaine. Pour le Royaume-Uni, par exemple, c’est le cas dans le dernier recensement de 2011. Dans d’autres pays, l’estimation est fondée sur des enquêtes de moindre ampleur. Pour d’autres encore, le Pew a rassemblé les données disponibles provenant de différentes sources. Pour la France, la source principale est l’enquête Trajectoires et origines (Teo) de 2008 et incidemment l’enquête de la Fondation Montaigne de 2016. Pour l’Allemagne, la population musulmane estimée mi-2010 a été revue à la baisse, en raison de la déflation des effectifs démographiques apportée par le recensement de 2011[2] (de 4,8 millions à 3,3 millions à mi-2010[3]). C’est donc à partir de sources composites qu’ont été déterminées les populations musulmanes au départ de la projection. 

Qu’est-ce qu’une projection démographique ?

Une projection démographique cherche à anticiper l’évolution démographique d’une région, d’un pays ou d’un ensemble de pays (de tous les pays du monde pour les Nations unies) à partir d’une situation de départ plus ou moins bien connue et d’évolutions antérieures.

Il s’agit alors de projeter le nombre d’habitants et leur répartition par sexe et âge (groupe d’âges généralement) à une date plus ou moins éloignée. Plus la date est lointaine, plus les incertitudes sont grandes, notamment parce que tous les futurs présents ne sont pas déjà nés. Mieux la situation actuelle, les tendances passées et celle des années récentes sont connues, meilleur sera le point de départ et l’élaboration des hypothèses.

Ces projections ne présentent généralement pas, techniquement, de difficultés majeures, car les caractéristiques retenues sont connues dès la naissance. La date de naissance donne l’âge et le sex ratio à la naissance distribue la répartition entre hommes et femmes. De même, pour ceux qui immigrent ou émigrent, sauf si ces flux et leur composition sont mal connus.

Il en va très différemment dès lors que l’on doit séparer la population projetée selon une caractéristique qui peut varier au fil de la vie et au fil des générations : une caractéristique qui se transmet ou pas, qui peut s’acquérir ou pas, s’abandonner ou pas. C’est précisément ce qui se passe avec la projection des affiliations religieuses, dans le cas du Pew distinguant musulmans et non musulmans. Ce qui a nécessité de faire feu de tout bois. Le Pew avait mobilisé toutes les données de recensements et d’enquêtes disponibles à des dates variables contenant des informations sur l’affiliation religieuse pour composer le point de départ mi-2010 de son premier exercice de projection (2010-2030). Il lui a donc fallu faire un bond supplémentaire pour renseigner le point de départ de la nouvelle projection (mi-2016).

Comme les Nations unies, le Pew fait des sauts de cinq ans et projette donc des populations par sexe et âge quinquennal (0-4 ans, 5-9 ans, …) en 2020, 2025, …, 2050.

Les trois phénomènes démographiques intervenant dans une projection de population sont :

-       la fécondité, qui va permettre d’estimer les naissances d’une année, lesquelles donneront le nombre d’hommes et de femmes ayant moins d’un an au 1er janvier suivant, à la mortalité près (et aux migrations près, rares à cet âge). Estimer le nombre de naissances revient à appliquer des taux de fécondité par âge aux femmes en âge de procréer (entre 15 et 50 ans) ;

-       la mortalité, qui doit permettre de défalquer les décès par l’application d’une table de mortalité par âge (ou groupe d’âges) aux présents, en distinguant les tables féminine et masculine ;

-       les migrations, qui ajoutent ou enlèvent des hommes et des femmes à certains âges de la pyramide.

Dans tous les cas, une connaissance aussi précise que possible de ces variables au démarrage de la projection et dans les années qui précèdent est déterminante. Ce sont les migrations qui sont généralement les plus mal connues.

Prenons une à une les variables classiques d’une projection démographique pour examiner les complications introduites par la distinction entre musulmans et non musulmans.

LA FÉCONDITÉ

Les taux de fécondité par âge sont connus sans difficulté dans les pays européens. Mais, le Pew a dû les moduler selon la religion en fonction des informations, lorsqu’elles existent, sur les femmes musulmanes ou non où en fonction des pays d’origine lorsque tel n’est pas le cas. Les écarts de fécondité retenus sont variables selon les pays. En moyenne, dans l’EU28+SN, l’écart serait de un enfant en 2016 (2,6 enfants par femme pour les musulmanes et 1,6 pour les non musulmanes). En France, l’écart est aussi de un enfant (respectivement 2,9 et 1,9), pour une fécondité globale en 2010-2015 probablement voisine de 2,0. Comme nous avons affaire ici à la France métropolitaine, c’est bien au-dessus de la fécondité effective de l’année de départ 2016 : 1,89 enfant. En effet, la fécondité française a baissé depuis 2010 de 2,02 enfants par femme à 1,89 en 2016. La fécondité moyenne sur cinq ans n’est pas fausse, mais elle donne un point de départ pour 2016 un peu trop élevé.

Les hypothèses de fécondité selon l’affiliation religieuse sont les mêmes dans les trois exercices de projection, ce qui est discutable, on le verra.

Cette fécondité est censée évoluer au fil du temps avec une tendance à la convergence de celle des femmes musulmanes vers la fécondité des femmes non musulmanes. Sur le dernier lustre de l’exercice (2045-2050), la fécondité des femmes musulmane est supposée être descendue à 2,4 enfants par femme et celle des non musulmanes remontée à 1,7 en moyenne dans l’UE28+SN. La fécondité générale qui en résulte pour chaque pays équivaut, dans la projection intermédiaire du Pew (lorsque seules les migrations dites régulières sont introduites), à celle utilisée dans les projections des Nations unies (hypothèse centrale).

La même hypothèse de fécondité différentielle ne peut pas donner exactement la même fécondité moyenne par pays pour les trois exercices de projection. L’indicateur conjoncturel de fécondité correspond, en effet, à une moyenne pondérée des taux par âge des femmes musulmanes et de ceux des femmes non musulmanes, qui sont dans des proportions variables en fonction des hypothèses migratoires. Plus il y aura de femmes musulmanes, plus la fécondité globale d’un pays sera élevée.

LA RELIGION DES ENFANTS

Tout enfant né d’une mère musulmane n’est pas forcément musulman et n’a pas vocation à rester musulman toute sa vie. Le Pew a donc reporté sur les nouveau-nés de mère musulmane le taux d’affiliés à l’islam du groupe d’âges le plus jeune pour lequel cette affiliation est connue. Il a essayé de tenir compte des changements de religion au fil de la vie, en les localisant chez les jeunes adultes entre 15 et 29 ans. Pour 22 pays, les informations adéquates tirées d’enquêtes ont pu être utilisées. L’enquête Trajectoires et origines de 2008 (Teo) fournissait pour la France des informations sur le sujet et a même servi de modèle pour les pays manquant de données sur ces défections. La projection du Pew a également tenu compte des conversions à l’islam d’après les données de l’enquête sociale internationale de 2008[4]. Ces taux de défection et de conversion sont censés persister tout au long de la projection jusqu’en 2050. C’est, sans doute, une sage décision. Il aurait été difficile d’inventer une évolution pour des phénomènes aussi mal connus.

Mais le Pew n’a pas retenu, ce qui était extrêmement difficile à faire, les musulmans nés d’une mère non musulmane et d’un père musulman. Il raisonne comme si la religion était transmise exclusivement par la mère. Le taux de transmission affecté aux nouveau-nés de mères musulmanes porte sur les mères musulmanes quelle que soit la religion des pères. Comme il y a peu d’unions religieusement exogames, l’exogamie pèse peu sur la transmission religieuse. Ainsi, dans l’enquête Teo de 2008, 90 % des personnes âgées de 18-50 ans (champ de l’enquête) dont les deux parents étaient musulmans étaient eux-mêmes musulmans, mais 33 % seulement lorsqu’un seul parent était musulman. Ce qui donne un taux de transmission de 84 % au total pour les 18-50 ans. En toute exactitude, le Pew aurait donc dû chercher à introduire ces enfants nés de pères musulmans et de mères non musulmanes dont quelques uns seront affiliés à la religion de leur père. Mais la difficulté est telle, en raison de la quantité d’inconnues sur lesquelles il faut supputer, que la décision de ne pas donner de coup de pouce aux effectifs pour tenir compte de ces enfants est sans doute plus raisonnable.

Mais c’est parce que l’endogamie est massive et que la transmission en cas d’exogamie est faible que cette impasse est supportable. Si ces variables étaient amenées à changer, il en irait tout autrement.

LA MORTALITÉ

La mortalité des musulmans et des non musulmans est censée être la même, hypothèse la plus raisonnable en l’absence d’informations sur les différentiels éventuels de mortalité. Ce sont les hypothèses des Nations unies qui ont été retenues, programmant une hausse de l’espérance de vie et une réduction de la surmortalité masculine.

Venons en maintenant aux hypothèses migratoires, qui sont les plus délicates, car les migrations ne sont pas toujours très bien connues, même en Europe. Comme dans la plupart des projections démographiques, ce sont des migrations nettes qui sont retenues (entrées-sorties).

HYPOTHÈSES MIGRATOIRES

Très judicieusement, le Pew n’a pas opté pour des hypothèses tentant de décrire les scénarios les plus probables, ou n’a pas choisi une fourchette arbitraire, comme on le fait souvent en France[5]. Il s’est demandé ce qui pourrait se passer si les flux connus récemment devaient se maintenir : 1) dans leur totalité ; 2) sans les réfugiés accueillis ces dernières années ; 3) dans l’hypothèse, peu probable, d’une absence totale de migrations sur longue période. Ce sont les trois hypothèses migratoires retenues par le Pew. Elles supposent, pour les deux premières, une permanence de la composition des flux telle qu’elle est connue pour la période récente, en termes d’origines et d’affiliation religieuse.

ESTIMATIONS DES MIGRATIONS NETTES DE MUSULMANS ET DE NON MUSULMANS DE MI-2010 à MI-2016

La première étape, on l’a dit, est d’établir, avec une précision maximale, les flux séparant la première estimation du Pew démarrant à mi-2010 (corrigée pour l’Allemagne) de celle dont le point de départ est mi-2016. Ils vont en effet servir à projeter les flux futurs, censés se reproduire sous deux modes distincts.

Il fallait donc, dans un premier temps, mesurer avec le plus de rigueur possible l’immigration nette dans chacun des pays. Le Pew a repris et accommodé les données des Nations unies pour la période 2010-2015[6], d’après une méthode développée par Guy Abel, à partir des stocks[7].

Pour résumer la méthode, il est possible, comme je l’ai fait et comme le fait maintenant l’Insee en France à propos des immigrés, d’estimer l’immigration nette entre deux dates en comparant l’évolution du nombre d’immigrés.

Ici, il s’agit du nombre de personnes nées à l’étranger, définition retenue par les Nations unies[8]. Dans un pays donné, une personne née à l’étranger n’est soumise qu’à la migration et à la mortalité. La différence d’effectifs entre deux dates, en tenant compte de la mortalité, donne le nombre de nouveaux migrants en provenance de ce pays. Ainsi, pour prendre un exemple, on estimera le nombre net de personnes nées en Italie qui se sont installées en France sur une période donnée, mais aussi le nombre net de natifs de France qui se sont installés en Italie. Cela donne une matrice d’échanges migratoires entre différents pays. Mais, ces flux nets de migrants décomposés par sexe et groupes d’âges quinquennaux ont été élaborés trop tôt pour prendre en compte complètement les flux de demandeurs d’asile. Ils n’en comprennent qu’une partie.

L’idée du Pew est de décomposer ce qu’il appelle le flux d’immigration nette des migrants réguliers, d’une part, des demandeurs d’asile qui ont été acceptés au titre de réfugiés ou ont bénéficié d’une protection subsidiaire, (qu’on dénommera réfugiés dans ce qui suit), d’autre part, selon le schéma suivant.

 

Il lui a donc fallu défalquer des données des Nations unies, les migrants qui pouvaient déjà y figurer comme réfugiés.

Afin de tenir compte pleinement de l’afflux migratoire orienté sur la demande d’asile, le Pew a utilisé les données d’Eurostat, en retenant ceux qui ont obtenu le statut de réfugié et ceux qui ont de bonnes chances de l’obtenir, compte tenu des retraits (demandes d’asile qui ont été retirées parce que les demandeurs ne se sont pas manifestés ou ont annulé leur demande) et des taux d’acceptation par pays d’origine dans chacun des 30 pays. Ce sont les flux de réfugiés observés au cours des années 2014, 2015 et jusqu’au milieu de 2016 qui ont servi à déterminer le flux migratoire moyen annuel additionnel de réfugiés dans l’hypothèse migratoire haute.

Dans un deuxième temps, il convient de distinguer, parmi les migrants réguliers et les réfugiés, ceux qui sont musulmans.

La religion des migrants a été attribuée d’après une base de données sur les affiliations religieuses des personnes ne vivant pas dans leur pays de naissance, constituée par le Pew[9] pour l’année 2010 : Global Religion and Migration Database (GRMD). L’estimation des affiliations religieuses des migrants à partir de données de recensements ou d’enquêtes regroupait 33 % des migrants dans le monde. Pour 7 %, il s’agissait d’une approximation à partir d’un autre pays d’accueil voisin pour le même pays d’origine. Dans 35 % des cas, l’affiliation religieuse avait été déduite, avec un haut degré de fiabilité, de la composition par religion des pays d’origine. Il s’agit de pays à faible diversité religieuse. Restaient 25 % de migrants pour lesquels cette méthode était jugée moins fiable, en raison d’effets de sélection possibles. Par exemple des Chrétiens qui seraient plus nombreux à migrer d’Egypte que des musulmans.

Alors que l’estimation de l’immigration régulière est celle d’un flux net (entrées-sorties), celle des réfugiés est fondée sur les flux d’entrées, sans en défalquer au fil du temps les sorties possibles. Le Pew a supposé ce qu’on suppose en pareil cas : une compensation entre ces sorties et les demandeurs d’asile déboutés qui sont restés dans chacun des pays. Cela peut apparaître comme une facilité, mais il n’y a guère moyen de conduire ce type de travail sans, à un moment ou à un autre, résoudre des problèmes insurmontables de cette façon.

Un problème s’est néanmoins posé pour le flux de réfugiés. Quel sexe leur donner ? En effet, les hommes ont nettement dominé dans les flux récents (autour de 70 % à 75 %). Le Pew a fait l’hypothèse selon laquelle, les flux familiaux finiraient par rééquilibrer le sex ratio d’ici 2025 et qu’après, ces flux comprendraient autant de femmes que d’hommes.

Ici, le Pew a dérogé à son projet initial consistant à reproduire exactement ce qui s’est passé pendant le pic des années 2014-2016. Pouvait-il faire autrement ? Il aurait pu, par exemple, tenter de projeter les flux de réfugiés tels qu’ils étaient en 2014-2016, tout en y ajoutant, en décalé des flux familiaux, conséquence des premiers. En toute logique, ces flux familiaux seraient venus s’ajouter aux migrants réguliers. Cela devenait de la « haute voltige » et aurait enlevé de la crédibilité à l’hypothèse de répétition des flux à hauteur de ce que l’on a connu. C’est donc un arrangement qui a consisté à placer dans les flux de réfugiés, des flux familiaux qui ne feront pas partie, en toute hypothèse, des flux de réfugiés à venir.

 Au final, disposant des migrants réguliers et des flux de réfugiés, le Pew a calculé des taux de migration nette par groupe d’âges de musulmans et de non musulmans, pour chacune de ces catégories de migrants.

Voyons ce que donne le décompte du Pew dans l’ensemble et pour quelques pays pour l’intervalle de départ mi-2010-mi-2016.

Répartition des flux nets (migrants réguliers, réfugiés) dans l'UE28+SN et dans quelques pays (en milliers) et proportion de musulmans en 2010-2016

 

Migrants réguliers

Réfugiés

Total

% Musulmans

UE28+SN

5400

1600

7000

54

Dont

 

 

 

 

Royaume-Uni

1540

60

1600

43

Allemagne

680

670

1350

63

France

710

80

790

67

Italie

590

130

720

56

Suède

250

200

450

67

Source : Pew Research Center, http://www.pewforum.org/2017/11/29/europes-growing-muslim-population/

C’est à partir de ces flux répartis par sexe et âge qu’ont été calculés les taux de migration nette avec ou sans réfugiés alimentant les deux exercices avec migration.

Voyons maintenant ce que donnent les résultats

PROJECTION AVEC ZERO MIGRATION ENTRE MI-2016 et MI-2050

Beaucoup se demandent quel est l’intérêt de projeter une hypothèse aussi invraisemblable. Ils ont tort. Elle sert à tester le potentiel démographique de la population musulmane présente au début de la projection.

Compte tenu de sa plus grande jeunesse et d’une fécondité plus élevée, même sans migration, la population musulmane est appelée à augmenter en nombre absolu et en proportion. En bonne logique, le Pew aurait dû appliquer des taux de fécondité différents de ceux retenus dans les exercices avec migration. En effet, en fin de période, les femmes en âge d’avoir des enfants sont pratiquement toutes nées dans le pays, avec une fécondité inférieure à celle mélangeant immigrées et filles d’immigré(s).

Compte tenu des hypothèses du Pew, en l’absence de migration, la population musulmane augmenterait de 10 millions d’ici 2050, tandis que la population non musulmane perdrait 49 millions de personnes. Il y aurait alors 7,4 % de musulmans, contre 4,9 % en 2016 dans l’UE28+SN (tableau ci-dessous). La France serait toujours en tête avec 12,7 % de musulmans, devant la Suède. Les cinq pays retenus dans le tableau regrouperaient les trois-quarts des musulmans de l’UE28+SN en 2050. Cette proportion varie peu avec les hypothèses migratoires. 

Nombre de musulmans (en millions) et proportion de musulmans (en %) dans l'UE28+SN et dans quelques pays en 2016 et en 2050 en l'absence de migrations

 

2016

2050ZM

N. A.

%

N. A.

%

UE28+SN

25,8

4,9

35,8

7,4

 

 

 

 

 

France

5,72

8,8

8,60

12,7

Allemagne

4,95

6,1

5,99

8,7

Royaume-Uni

4,13

6,3

6,56

9,7

Italie

2,87

4,8

4,35

8,3

Suède

0,82

8,1

1,13

11,1

Source : Pew Research Center, http://www.pewforum.org/2017/11/29/europes-growing-muslim-population/

 Mais, les hypothèses de fécondité du Pew surestiment la fécondité des non musulmanes, par rapport à ce qu’elle a été en 2016.

J’ai moi aussi conduit une projection, sans migration de la population musulmane, sans chercher à défalquer les défections et à ajouter les conversions ni à introduire les musulmans qui le seraient ou le deviendraient parce que seul leur père l’est ou l’était. J’ai donc fait l’hypothèse que les sorties et les entrées non comptabilisées se compensaient. Ma projection démarre au 1er janvier 2016, suite à une mise à jour du nombre de musulmans à partir de l’estimation que j’en avais faite à partir de l’enquête Teo fin 2008. J’avais estimé le taux d’accroissement annuel de l’année 2008 à 36,6 ‰. À supposer que ce taux d’accroissement ait été maintenu pendant les sept années qui ont suivi, la population musulmane serait de 5,4 millions en 2016. Le Pew l’estime à 5,7 millions à la mi-2016. La répartition par âge a été déduite de celle de mon estimation du nombre de musulmans par grands groupes d’âges fin 2009.

Hypothèse de fécondité :

Pour 2016, j’ai cherché un agencement de la fécondité des femmes musulmanes et des autres qui permettent de retomber près du nombre de naissances enregistrées en 2016, avec un indicateur conjoncturel de fécondité (ICF) proche de celui effectivement calculé en 2016. Fin 2008, le nombre moyen d’enfants à 40 ans des femmes musulmanes était de 2,8 ; pour un nombre moyen d’enfants toutes confessions au même âge de 1,9 enfant[10]. D’après l’enquête Famille de 2011, on peut estimer l’ICF des filles d’immigré(s) du Maghreb en 2009 à 2,1, contre 3,1 pour les femmes immigrées du Maghreb. J’ai supposé qu’en moyenne, en 2016, l’ICF des musulmanes serait de 2,87. D’année en année, les filles déjà présentes en 2016 et qui atteignent 15 ans ou plus ont les taux de fécondité correspondant à un ICF de 2,1. Au final, en 2050, l’ICF des femmes musulmanes en âge d’avoir des enfants est de 2,1 enfants. On serait ainsi passé en 34 ans, sans immigration, de 2,87 à 2,1 enfants par femme musulmane. Les femmes non musulmanes auraient une fécondité constante sur la période avec un ICF de 1,74. L’âge moyen à la maternité serait, en 2016, respectivement de 30,4 ans pour les musulmanes[11] et de 30,5 ans pour les non musulmanes. Cette combinaison d’hypothèses nous rapproche du nombre de naissances effectivement enregistré en 2016 (742 000, au lieu de 744 700 effectivement enregistré ; c’est mieux d’être un peu en dessous qu’au-dessus car les femmes qui sont arrivées en 2016 ont pu donner naissance à des enfants cette année-là, même si c’est en faible nombre). La fécondité recalculée sur l’ensemble des femmes donne un ICF de 1,87 ; contre 1,89 effectivement enregistré. Cela m’a semblé un bon compromis proche de la réalité.

Dans la projection du Pew, la surévaluation de la fécondité des femmes non musulmanes au départ donne un écart de 57 000 naissances en plus par rapport au nombre effectivement enregistré en France métropolitaine en 2016.

Hypothèse de mortalité :

Ont été appliquées les tables de mortalité par âge utilisées par l’Insee dans sa projection 2013-2070, hypothèse centrale.

Résultats :

Sans surprise, mes calculs me conduisent à des résultats proches de ceux du Pew, au moins en termes relatifs : 12,9 % des musulmans au 1er janvier 2050 (soit 8,5 M), contre 12,7 % pour le Pew à la mi-2050 (8,6 M). Ce dernier a une population musulmane de départ un peu plus élevée, une fécondité des femmes musulmanes en moyenne plus forte sur l’ensemble de la projection, mais ces effets sont relativisés par la fécondité des non musulmanes plus importante[12].

Dans ma projection, la population de la France métropolitaine augmenterait péniblement de 2 % - alors que celle qui n’est pas de confession musulmane reculerait de 3 % - grâce à une augmentation de 57 % du nombre de musulmans sur la période (graphique ci-dessous).

Évolution (base 1 au 1er janvier 2016), de la population qui serait musulmane ou non, en l'absence de migration entre 2016 et 2050. Projection M. Tribalat

D’où une progression continue de la proportion de musulmans, en l’absence de migrations (graphique ci-dessous). Une telle évolution pourrait être contrariée en supposant des conversions ou des défections importantes, qui n’ont pas été prises compte ici. Sans parler d’une évolution bien différente de la fécondité dans les deux groupes.

Évolution de 2016 à 2050 de la proportion de musulmans (en %), en l'absence de migrations. Projection M. Tribalat

Les musulmans, compte-tenu de leur structure par âge de départ et de leur fécondité, seraient, en 2050, toujours bien plus jeunes que les non musulmans, avec notamment pas loin d’un jeune de moins de 5 ans sur cinq (19,4 %), contre un peu plus de 4 %  seulement pour les 85 ans ou plus (graphique ci-dessous).

Proportion de musulmans par groupe d'âges en 2050 (en %). Projection M. Tribalat

Les estimations de Charles Gave publiées dans Causeur (10 septembre 2017)[13]

J’ai entrepris ces projections avant la publication du Pew, suite à la parution d’un article dans Causeur de Charles Gave qui écrivait que, d’après ses calculs, d’ici 40 ans, sans faire appel à de nouveaux migrants, « il est à peu près certain que la majorité de la population sera d’origine musulmane, en Autriche, en Allemagne, en Espagne, en Italie, en Belgique, en Hollande ». Des calculs, pour le moins sommaires et non explicites, le conduisaient, pour la France, à envisager un basculement plus tôt, en raison d’une population musulmane plus importante. Il pensait que la France comptait déjà 10 % de musulmans, parmi lesquels les femmes avaient entre 4 et 5 enfants, les femmes non musulmanes ayant une fécondité moyenne de 1,4 enfant.

J’ai alors effectué une projection démarrant en 2015 (mais ça ne change pas grand-chose à mon entreprise), avec 6,4 millions de musulmans (soit 9,9 %) et les ICF supposés étant ceux imaginés par Charles Gave (4 enfants pour les musulmanes et 1,4 pour les autres). Le point de départ est déjà problématique car, avec ces hypothèses, il manque déjà 75 000 naissances en 2015.

Sans immigration supplémentaire, comme le suppose Charles Gave, la proportion de population d’origine musulmane serait de 21 % en 2050, avec des effets d’âge importants, puisque 48 % des enfants de moins de 5 ans seraient d’origine musulmane. Donc, même avec les hypothèses les plus improbables, la population d’origine musulmane ne serait pas majoritaire 35 ans plus tard.

J’ai poussé le jeu un peu plus loin, jusqu’en 2070. La population d’origine musulmane ne représenterait toujours que 31 % de la population. La majorité ne serait pas atteinte ou dépassée au-delà de 20 ans.

Pour résumer cet intermède : tous les présupposés de départ (effectif, fécondité) sont faux, mais, même s’ils étaient vrais, ils n’auraient pas les conséquences numériques que Charles Gave suppose.

Mais, revenons aux projections du Pew avec migrations.

PROJECTION AVEC DES MIGRATIONS RÉGULIÈRES ENTRE MI-2016 ET MI-2050

Dans l’hypothèse où l’intensité des flux réguliers tels qu’estimés sur la période récente, se maintiendrait, la population musulmane de l’UE28+SN augmenterait de 32,1 M et celle des non musulmans ne diminuerait plus que de 36 M, ce qui maintiendrait la population de l’UE28+SN à peu près au niveau de 2016 (-3,9 M).

La proportion de musulmans ferait plus que doubler en 34 ans pour atteindre 11,2 % (tableau ci-dessous). Les musulmans les plus nombreux se trouveraient au Royaume­-Uni et en France, mais c’est en Suède que le pourcentage serait le plus élevé (20,5 %), devant la France (17,4 %).

Nombre de musulmans (en millions) et proportion de musulmans (en %) dans l'UE28+SN et dans quelques pays en 2016 et en 2050 avec migrations régulières

 

2016

2050MR

N. A.

%

N. A.

%

UE28+SN

25,8

4,9

57,9

11,2

 

 

 

 

 

France

5,7

8,8

12,6

17,4

Allemagne

5,0

6,1

8,5

10,8

Royaume-Uni

4,1

6,3

13,1

16,7

Italie

2,9

4,8

7,1

12,4

Suède

0,8

8,1

2,5

20,5

Source : Pew Research Center, http://www.pewforum.org/2017/11/29/europes-growing-muslim-population/

PROJECTION AVEC MIGRATIONS RÉGULIÈRES ET RÉFUGIÉS ENTRE MI-2016 ET MI‑2050

 Si à ces migrations régulières venaient s’ajouter des flux de réfugiés aussi intenses en moyenne annuelle que ceux relevés récemment (2014-mi-2016), alors, compte tenu des hypothèses du Pew, la population musulmane dans l’UE28+SN se trouverait multipliée par trois (75,6 M, soit 14 %). Elle gagnerait près 50 millions en 34 ans, quand le reste de la population ne diminuerait plus que de 32 millions et, au total, la population de l’UE28+SN gagnerait près de 18 millions d’habitants. La composition religieuse des différents pays s’en trouverait plus ou moins changée en fonction du rôle qu’ils ont tenu dans l’accueil des réfugiés récemment. Le plus grand nombre de musulmans se retrouverait alors en Allemagne (17,5 millions, soit près d’un habitant sur cinq), mais la Suède aurait alors un peu plus de 30 % de musulmans (tableau ci-dessous). Compte tenu du plus faible dynamisme démographique des non musulmans, les effets sur la pyramide des âges ne seraient pas également répartis, avec des effets beaucoup plus importants dans le bas de la pyramide, notamment en Suède et en Allemagne.

 Nombre de musulmans (en millions) et proportion de musulmans (en %) dans l'UE28+SN et dans quelques pays en 2016 et en 2050 avec migrations régulières et réfugiés

 

2016

2050MR+R

N. A.

%

N. A.

%

UE28+SN

25,8

4,9

75,6

14,0

 

 

 

 

 

France

5,7

8,8

13,2

18,0

Allemagne

5,0

6,1

17,5

19,7

Royaume-Uni

4,1

6,3

13,5

17,2

Italie

2,9

4,8

8,3

14,1

Suède

0,8

8,1

4,5

30,6

Source : Pew Research Center, http://www.pewforum.org/2017/11/29/europes-growing-muslim-population/

ANCIENNES ET RÉCENTES PROJECTIONS DU PEW RESEARCH CENTER

 On l’a dit, ces projections du Pew ne sont pas les premières qu’il réalise. Il y a eu l’exercice 2010-2030 et l’exercice 2010-2050. Il est intéressant d’en comparer les résultats à ceux de la nouvelle.

Pour cela, on présente les graphiques sur lesquels figurent les linéaires passant par les deux points extrêmes des projections représentant la proportion de musulmans.

Si l’on prend l’UE28, dans son ensemble, ces différentes projections se présentent dans une hiérarchie attendue, mais avec un décalage de pente indiquant le changement de régime migratoire, beaucoup plus intense des dernières années, que le Pew a intégré dans ses nouvelles projections.

Linéaires d'après le point de départ et le point d'arrivée de différentes projections du Pew Forum Research - UE28 (%)

En Allemagne, tout en surévaluant le point de départ en 2010 dans les deux précédentes projections, le Pew retombe aujourd’hui, dans l’hypothèse moyenne, juste un peu au-dessus de la projection 2010-2050, en raison de flux beaucoup plus importants que prévus. C’est évidemment dans l’hypothèse haute comprenant les flux de réfugiés que la nouvelle projection s’éloigne le plus des précédentes.

Linéaires d'après le point de départ et le point d'arrivée de différentes projections du Pew Forum Research - Allemagne (%)

Au Royaume-Uni, où l’on recueille les informations sur la religion dans les recensements depuis 2001, les précédentes projections étaient assez cohérentes, sans qu’on puisse alors imaginer l’ampleur des flux, avec ou sans réfugiés, qui se sont effectivement produits depuis 2010. 

Linéaires d'après le point de départ et le point d'arrivée de différentes projections du Pew Forum Research - Royaume-Uni (%)

Mais c’est pour la France que les projections antérieures du Pew étaient vraisemblablement les moins satisfaisantes, particulièrement celle de 2010-2050. Le point d’arrivée se situe bien en dessous de celui obtenu sans migration, ce qui incite à penser que les hypothèses n’étaient alors pas appropriées.

Linéaires d'après le point de départ et le point d'arrivée de différentes projections du Pew Forum Research - France (%)

Il est probable que les projections du Pew seront démenties par la réalité qui ne se représentera pas forcément sous les formes qu’elle a prises hier. N’oublions pas que ces projections n’ont pas de volonté prédictive. Elles essaient de répondre à la question : Que se passerait-il si… ?

Tout est dans le si.

Ces projections ont les défauts liés à la connaissance imparfaite des flux migratoires, à l’incertitude sur leur évolution, à la connaissance plus incertaine encore des affiliations religieuses, de leur évolution au fil du temps et des générations et à l’absence de suivi régulier dans le temps qui n’a guère permis d’accumuler un savoir sur le sujet. Néanmoins, le Pew a fait sans doute au mieux avec ce dont il disposait. C’est une initiative salutaire dans la mesure où le vide sur le sujet suscite des initiatives partisanes et techniquement hasardeuses qui tournent en boucle sur les réseaux sociaux, peu regardants sur la qualité d’élaboration des données qu’ils diffusent. Avec une focalisation bien excessive sur l’idée de majorité qui laisse croire que tout est déjà joué.

Les projections du Pew ont l’avantage de montrer que même avec des flux massifs, la majorité numérique des musulmans n’est pas en vue avant longtemps. Mais elles incitent aussi à réfléchir aux enjeux liés la « politique » migratoire[1] et aux bouleversements des cultures et des mœurs européennes liés au développement, via l’immigration, de l’islam en Europe, même si ce dernier ne forme jamais qu’une grosse minorité.



[1]  http://www.pewforum.org/2017/11/29/europes-growing-muslim-population/. Dans un premier temps, le Pew Research Center avait mené une estimation de la population musulmane dans le monde en 2010, qu’il avait projetée, pays par pays, jusqu’en 2030.  http://www.pewforum.org/files/2011/01/FutureGlobalMuslimPopulation-WebPDF-Feb10.pdf. Il avait publié une projection des affiliations religieuses dans le monde dont, bien évidemment, la population musulmane http://www.pewforum.org/2015/04/02/religious-projections-2010-2050/

[2] L’enquête auprès des ménages du recensement de 2011 comprenait certes une question optionnelle en deux temps sur la religion, mais dont les résultats sont inutilisables, en raison des non réponses. L’Allemagne n’a d’ailleurs rien publié sur l’affiliation à l’islam. Cf. http://www.micheletribalat.fr/436798443

[3] d’après un rapport gouvernemental établi par le German Federal Office for Migrations and Refugees, le BAMF. Il s’agit probablement de ce rapport, pour ceux qui lisent l’allemand. http://www.bamf.de/SharedDocs/Anlagen/DE/Publikationen/Migrationsberichte/migrationsbericht-2015.pdf?__blob=publicationFile. Le Pew a estimé le nombre de musulmans d’après les origines.

[4] International Social Survey Program (ISSP).

[5] Les dernières projections de l’Insee (2013-2070) comprenaient elles-aussi trois hypothèses : une hypothèse centrale de +70 000, une hypothèse haute de +120 000 et une hypothèse basse de +20 000.  Dans chacune de ces hypothèses, l’Insee a fait entrer 10 000 femmes de plus que d’hommes ce qui, dans le cas de l’hypothèse basse frise le ridicule avec 5 000 entrées d’hommes et 15 000 entrées de femmes !

[7] Abel, Guy J. 2013, “Estimating global migration flow tables using place of birth data.” Demographic Research,  https://www.oeaw.ac.at/fileadmin/subsites/Institute/VID/PDF/Publications/Working_Papers/WP2015_05.pdf. A Abel, Guy J. et Nikola Sander. 2014. “Quantifying Global International Migration Flows.”, Science,                                   http://science.sciencemag.org/content/343/6178/1520

[8] Si l’on prend le cas de la France, les nés à l’étranger comprennent aussi bien les immigrés tels que définis en France (nés à l’étranger de nationalité étrangère ou devenus français) que les nés Français à l’étranger.

[9] http://www.pewforum.org/2012/03/08/religious-migration-appendix-b/

[10] 1,9 pour les femmes catholiques et 1,7 pour les femmes sans religion (source : enquête Teo).

[11] Rappelons que l’ICF en Algérie a considérablement augmenté depuis le début des années 2000 : 2,4 en 2000, 3,1 en 2015. Avec un âge moyen à la maternité qui tourne autour de 32 ans. Source : http://www.ons.dz/-Demographie-.html.

[12] Avec une population de 5,6 M au 1er janvier 2016 (donc proche de l’estimation du Pew à mi-2016) la proportion de musulmans pourrait être de 13,3 %.

[13] https://www.causeur.fr/demographie-france-europe-immigration-population-146595

[14] Les guillemets s’imposent tant les leviers sont peu nombreux. Voir le texte sur l’évolution de la jurisprudence de Michel Bouleau, http://www.micheletribalat.fr/436796794.