Hakim El Karoui, l’islam, une religion française

Gallimard, 2018, 304 p. (2)

L’ASSIMILATION PAR L’AMOUR ?

Dans l’enquête de 2016, 44 % des musulmans déclarés se disent opposés à ce que leur fille puisse se marier avec un conjoint non musulman ; c’est 22 % pour les garçons. La question est posée aux musulmans de 15 ans ou plus. Pour que la question ait du sens il faudrait savoir si les répondants ont effectivement des enfants (à 15 ans, c’est douteux) et s’ils ont au moins une fille (un garçon) dans leur descendance si tel est le cas. C’est-à-dire le nombre de personnes qui sont effectivement dans la situation d’avoir à se poser la question. Hakim El Karoui remarque « un durcissement sur ce point depuis les derniers sondages effectués en 2011 ». Mais il croit déceler des tendances de fond bien plus positives dans la société française : « la France pratique ce qu’on appelle l’assimilation par l’amour ».

Pour cela il se réfère à l’enquête Teo2008. Il faut remarquer tout de suite que, si le mot « tendance » a un sens, il faut disposer de plusieurs points d’observation. Or l’enquête Teo ne donne qu’un seul point. D’après cette enquête, « 30 % des femmes originaires d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne vivraient avec un Français non musulman ». Pourcentage jugé très élevé par l’auteur.

Cependant, pour savoir si des musulmanes forment des unions avec des musulmans ou non, il faut sélectionner celles qui se déclarent musulmanes. Ces mariages mixtes, écrit-il, « sont bien la preuve que les schémas mentaux et historiques des familles musulmanes finissent par craquer, eux aussi, sous le poids de la société d’accueil qui apparaît beaucoup moins fermée à l’altérité qu’on pourrait le croire ». Notez qu’on est passé insensiblement des unions (comprenant les unions libres) aux mariages !

Il se trouve que j’ai exploité l’enquête Teo2008 et notamment les premiers mariages et les premières unions (ne retenir que les premiers mariages ou unions s’impose lorsqu’on a une tranche d’âge très étendue : ici 18-50 ans)[1]. L’endogamie des femmes musulmanes est massive, comme l’indique le tableau ci-dessous.

Proportion de premières unions et de premiers mariages conclus avec un conjoint musulman parmi les musulmanes nées en France ou venues en France avant l’âge de 16 ans, en 2008.

 

Premières unions

Premiers mariages

Femmes musulmanes  nées en France d'au moins un parent immigré (18-50 ans)

82%

92%

Femmes musulmanes entrées en France avant l'âge de 16 ans (18-60 ans)

87%

91%

Source : Enquête Teo2008, Ined-Insee, cf. Tribalat, Assimilation, la fin du modèle français, L’artilleur, poche 2017.

Ajoutons que les unions exogames sont beaucoup plus fragiles que celles conclues entre musulmans. Au bout de 5 ans, 14 % des premières unions entre deux conjoints musulmans conclues avant 2004 ont été rompues contre 30 % des premières unions entre un(e) musulman(e) et un conjoint sans religion.

Par ailleurs, la mixité ethnique n’entraîne pas forcément la mixité religieuse. Lorsqu’on examine la composition religieuse des couples formés d’une personne d’origine maghrébine, turque ou sahélienne et d’un natif au carré (né en France de deux parents nés en France) - ce que j’ai fait à partir de l’enquête Teo2008 -, très peu sont mixtes religieusement, pratiquement jamais lorsqu’un seul parent est immigré (tableau ci-dessous).

Religion croisée des conjoints d’unions mixtes entre une personne d’origine maghrébine, sahélienne ou turque et un natif au carré (18-50 ans)

 

Deux parents immigrés

Un seul parent immigré

Deux musulmans

13%

0%

Musulman + sans religion

22%

3%

Musulman + autre religion

9%

2%

Deux sans religion

29%

55%

Un chrétien + un non musulman

24%

32%

Autre

4%

7%

Total

100%

100%

Source : Enquête Teo2008, Ined-Insee, cf. Tribalat, Assimilation, la fin du modèle français, L’artilleur, poche 2017.

Les personnes enquêtées dans Teo avaient 18-50 ans lorsqu’elles étaient nées en France et 18-60 ans lorsqu’elles étaient des immigrés. Dans l’enquête Mobilité géographique et insertion sociale (MGIS) de 1992, seule la tranche d’âges 20-29 des personnes nées en France d’au moins un parent originaire d’Algérie, d’Espagne ou du Portugal avait pu être enquêtée. Ces personnes en étaient donc au tout début de leur vie conjugale. Les unions déjà formées étaient des unions précoces. Pour près de la moitié des jeunes hommes d’origine algérienne qui avaient connu (connaissaient) une première union, le conjoint était une native au carré. La proportion n’était que d’un quart pour les jeunes filles. Qu’en est-il 16 ans plus tard pour la même génération 1963-1972 alors qu’ils ont entre 36 et 45 ans ? En 2008, pour 36 % des hommes comme des femmes qui ont connu une première union le conjoint était un natif au carré. Ce qui implique que, contrairement aux femmes, les unions précoces des hommes étaient plus facilement conclues avec une native au carré. D’ailleurs, ces unions étaient plus rarement des mariages chez les hommes. La mixité a donc un peu reculé chez les hommes à l’occasion d’un mariage, alors qu’elle a progressé, au fil du temps chez les femmes. 

La comparaison des unions de ces enfants de migrants d’Algérie qui ont 36-45 ans en 2008 à celle des 20-29 ans à la même date annonce une raréfaction des unions mixtes en raison de la désécularisation. Ainsi, 53 % seulement des filles d’origine algérienne nées en 1963-1972 se sont déclarées musulmanes en 2008, contre 83 % des plus jeunes nées en 1979-1988. Les premières unions que les unes et les autres ont connues sont bien différentes, comme l’indique le graphique ci-dessous. La plus grande sécularisation des générations 1963-1972 a permis plus d’unions avec des conjoints eux-mêmes sans religion, ce qui ne se reproduira probablement pas pour les générations plus jeunes. Voilà de quoi modérer l’enthousiasme d’Akim El Karoui sur « l’assimilation par l’amour ».

 

Composition religieuse du couple lors d’une première union des personnes d’origine algérienne nées en 1963-1972 et en 1979-1988 (%). Source : Enquête Teo2008, Ined-Insee

Enfin, pourquoi Hakim El Karoui n’a-t-il pas exploité la question posée dans l’enquête de l’IFOP aux enquêtés vivant en couple pour savoir si le conjoint était musulman ? Son livre porte sur l’islam et les musulmans et non sur l’immigration ou la population d’origine étrangère en général. Pourquoi faire ce détour par « les femmes originaires d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne » en 2008 quand on dispose de l’information directe sur la religion qui répond directement à la question de l’endogamie religieuse à la date à laquelle on s’interroge sur la question (2016) ? D’autant que nombre de Subsahariens sont chrétiens : près de la moitié des originaires d’Afrique subsaharienne âgés de 18-50 ans en 2008 (Teo) l’étaient.

UNE FÉCONDITÉ « NORMALISÉE » ?

On le voit, Hakim El Karoui passe volontiers de son champ d’études – l’islam et les musulmans en France – à un champ plus étendu, lorsqu’il y voit l’occasion de démentir un fantasme.

 C’est aussi le cas avec la fécondité. Après l’assimilation par l’amour, qu’il déclare en bonne voie, Hakim El Karoui s’attarde sur la fécondité des immigrées. S’il a raison de souligner que la jeunesse des femmes explique en partie leur contribution à la natalité française, ce qui nous intéresse ici c’est la fécondité des musulmanes, dont il ne parle pas, et non celles des immigrées ou des filles d’immigrés en général.

D’après l’enquête Teo de 2008, à 40 ans, les femmes musulmanes avaient eu 2,8 enfants. À comparer à 1,9 enfant chez les catholiques et 1,7 chez les femmes sans religion, soit un total de 1,9 enfant en France métropolitaine. La conjugaison d’une fécondité plus forte et d’une plus grande jeunesse confère à la population musulmane un potentiel démographique important, indépendamment des flux migratoires à venir.

Ajoutons que la fécondité qui avait beaucoup baissé dans certains pays comme l’Algérie remonte depuis plusieurs années. Bien qu’on ne dispose toujours pas des chiffres pour l’année 2016, la tendance 2001-2015 est sans équivoque. L’indice conjoncturel de fécondité est passé de 8,1 enfants par femme en 1970 à 4,5 enfants par femme en 1990 puis à 2,2 seulement en 2001, pour remonter ensuite à 3,1 en 2015. Le nombre de naissances a suivi. Il était un peu inférieur à 600 000 en 2000. Il a dépassé le million en 2014[2]. Youssef Courbage, dans un article intitulé « Egypte, une transition démographique en marche arrière » consacré à la remontée de la fécondité en Egypte, parle de contre-transition démographique : « De nombreux pays arabes connaissent une inversion des tendances démographiques ; la plus notable étant la forte remontée de l’indice de fécondité […] Tel est le cas de l’Algérie, de la Tunisie, du Soudan, de la Jordanie, de la Palestine, de l’Irak. »[3]

Nous sommes en Occident tellement habitués à généraliser le modèle de la transition démographique vers un régime à basse fécondité, qu’on a du mal à imaginer une autre évolution possible. C’est aussi le cas d’Hakim El Karoui pour qui « tout naturellement donc et comme partout avant, l’évolution des familles et des sociétés “arabo-musulmanes” conduit non pas à un retour en arrière, mais plutôt vers la famille de type occidentale, nucléaire, peu nombreuse, avec des femmes égales aux hommes ». Ce n’est pas si sûr si l’on en croit l’analyse de Zahia Ouadah-Bedidi sur le retournement de tendance en Algérie. La hausse de la fécondité, comme la baisse précédente, a reposé sur l’âge au mariage et la contraception : fort recul de l’âge au mariage et recours important à la contraception pendant la baisse, rajeunissement au contraire de cet âge au mariage et moindre recours à la contraception pendant la hausse. La crise du logement, qui poussait à un mariage tardif, a été résorbée dans les années 2000 et suivantes par un grand programme de construction de logements sociaux. La fécondité dépendra de l’évolution de ces variables (le rajeunissement de l’âge au mariage finira bien par s’arrêter) et de l’évolution de la situation économique en Algérie et de la place faite aux femmes[4].

(à suivre...)

[1] Assimilation, La fin du modèle Français. Pourquoi l’islam change la donne ?, L'Artilleur (poche), 2017.

[2] http://www.ons.dz/img/pdf/demographie2015.pdf .

[4] https://orientxxi.info/magazine/plus-de-doute-la-fecondite-augmente-en-algerie,1781.