THE CODDLING OF THE AMERICAN MIND

HOW GOOD INTENTIONS AND BAD IDEAS ARE SETTING UP A GENERATION OF FAILURE

Jonathan Haidt et Greg Lukianoff

Penguin Press, 4 septembre 2018

352 p.

 

Jonathan Haidt est un psychologue social qui a beaucoup appris des thérapies cognitives et comportementales (TCC) pour détecter les distorsions cognitives. Greg Lukianoff est un avocat, défenseur du 1er amendement de la constitution américaine et qui a créé l’association FIRE (Fondation pour les droits individuels dans l’éducation). Il a pratiqué la TCC suite à un état dépressif et s’est aperçu que les distorsions négatives dont il essayait de se corriger touchaient aussi les étudiants des universités : les étudiants avaient les mêmes mauvaises habitudes qu’un dépressif.

Le premier se décrit comme un centriste. Le second comme un libéral aux penchants libertariens. Les deux n’ont jamais voté pour le parti républicain.

Inquiets tous les deux de ce qu’ils constatent sur les campus américains et de voir les mêmes pratiques se répandre dans les universités britanniques ou australiennes, ils ont entrepris d’écrire ce livre. Le titre a d’abord été celui d’un article dans The Atlantic en septembre 2015 (https://www.theatlantic.com/magazine/archive/2015/09/the-coddling-of-the-american-mind/399356/ (coddling signifie dorlotage, chouchoutage…). Ils décrivent leur ouvrage comme une polar en sciences sociales dans lequel le « crime » a été commis par une convergence de forces sociales.

Leur livre fourmille d’exemples édifiants des effets pervers de l’extension du domaine de la lutte pour la sécurité et le bien être moral des étudiants et plus généralement des enfants.

 

Dans la première partie, ils analysent trois fausses-vérités qui alimentent ce désir de sécurité excessif.

1) Le mensonge sur la fragilité : Cette idée est illustrée par l’expérience de Jonathan Haidt lors de la rentrée à l’école de son fils de trois ans. Il apprend que, en raison de possibles allergies aux cacahouètes, les fruits à coque et une longue liste de produits en contenant sont interdits à l’école. Lorsqu’il dit à l’institutrice qu’il serait peut-être plus simple de demander aux parents si leurs enfants ont des allergies, il est rembarré au prétexte que cela pourrait mettre mal à l’aise les parents. C’était à prendre ou à laisser. En fait, les allergies diverses ont énormément progressé chez les enfants en raison d’une moindre exposition à un grand nombre de situations jugées risquées. Et le domaine de ce qui est jugé dangereux s’est terriblement étendu, avec l’obsession d’éviter tout risque. Comme l’organisme, les enfants ont pourtant besoin d’être confrontés à des situations qui peuvent être stressantes et difficiles pour s’adapter et grandir.

Avec les années 2000, sur les campus américains, le concept de «sécurité » s’est prodigieusement étendu jusqu’à englober la notion vague de « sécurité émotionnelle ». C’est l’expérience subjective qui définit désormais ce qu’est un traumatisme. Des étudiants ont demandé aux professeurs qu’ils introduisent des signaux d’avertissement (trigger warnings) lorsqu’ils abordent des textes qui risquent de les choquer et qu’on porte assistance à ceux qui seraient en détresse.  En mars 2015, un article publié dans le New York Times sur les espaces sécurisés (safe spaces) créés par les étudiants fit sensation. Il s’agit d’endroits où des étudiants, mais aussi des enseignants, choqués par ce qu’ils ont entendu ou vu, peuvent récupérer de leur « traumatisme » en mangeant des biscuits, en regardant des vidéos sur des chiots gambadant dans la nature ou en écoutant une musique apaisante, vautrés sur des canapés sous des couvertures. Cette extension du concept de sécurité, qui revient à mettre sur le même plan une émotion désagréable et un danger physique, encourage les étudiants à se protéger de tout, y compris de ce qui pourrait leur apprendre quelque chose et leur permettre d’affronter les expériences inévitables de leur vie d’adulte. Elle touche de manière privilégiée la génération baptisée iGen par Jean M. Twenge. Celle qui est entrée à l’université autour de 2013.

2) La nocivité du raisonnement émotionnel du type « toujours se fier à se qu’on ressent » : La TCC a été développée par Aaron Beck dans les années 1960 à l’Université de Pennsylvanie. Il a repéré des traits communs à ce qu’il a appelé la dépression cognitive, du genre « je ne vaux rien », « ma vie est lugubre » et « mon avenir est sans espoir ». Il a découvert qu’il était possible de briser le cercle vicieux des émotions négatives alimentées par des croyances négatives. Les auteurs donnent quelques exemples de ces raisonnements émotionnels fautifs : catastrophisme, généralisation abusive, pensée dichotomique (noir ou blanc), étiquetage, filtrage négatif, reporter le blâme sur autrui… Enfin tout le contraire de ce qu’une université cherche normalement à développer. C’est la place par excellence où l’on devrait apprendre à bien raisonner, à introduire de la nuance et à se confronter aux idées dérangeantes.

Une conséquence de la prise au sérieux du raisonnement émotionnel a été l’apparition du concept de micro-agression qui consacre le triomphe de l’effet sur la cause. Ce concept a été popularisé en 2007 par Deral Wing Sue, professeur à Columbia University. À l’origine, une micro-agression est une verbalisation ou un comportement qui transmet, intentionnellement ou non, une vision offensante des gens de couleur. Est donc privilégiée l’impression de celui qui se sent offensé et, comme le reste, le concept de micro-agression s’est étendu bien au-delà des questions raciales. C’est le triomphe de l’interprétation malveillante des intentions d’autrui. Tout est jugé d’après l’impact, le ressenti. Compte tenu de la diversité sur les campus, le potentiel d’interprétation de tout propos comme une offense est sans limite et les conséquences pour les étudiants sont désastreuses. Ils sont amenés à développer une vigilance malveillante et à s’en remettre à l’administration pour régler leurs différends.

C’est ainsi qu’on en arrive à un contrôle idéologique de qui peut parler sur un campus, avec son lot de désinvitations de conférenciers jugés insultants par avance. L’association FIRE a dénombré 379 incidents de ce type depuis 2000 dont 46 % ont été couronnés de succès. De 2000 à 2009, les initiatives pour faire annuler des conférences venaient aussi bien de la droite (conservateurs) que de la gauche (libéraux). À partir de 2013, la plupart des conférenciers désinvités l’ont été par des étudiants de gauche et l’idée selon laquelle les étudiants ne devaient pas être exposés à des idées offensantes est devenue majoritaire : en 2017, c’était le cas de 58 % des étudiants, 63 % de ceux qui se disaient très à gauche, mais encore 45 % de ceux se réclamant de la droite.

3) La vie est un combat entre les bons et les méchants : Des événements anodins peuvent déclencher un acharnement estudiantin. Parmi les nombreux épisodes de ce type, citons celui d’Erika Christakis et de son mari, respectivement conférencière et enseignant à Yale. En octobre 2015, Erika Christakis demanda, dans un e-mail, pourquoi l’administration jugeait bon de distribuer un guide listant les déguisements appropriés pour Halloween. Elle s’inquiétait du contrôle exorbitant ainsi opéré par l’administration et vantait les mérites de la liberté d’expression et de la capacité à tolérer des offenses. Elle ne reçut aucun soutien institutionnel qui aurait pu éviter que le déchaînement estudiantin ne devînt viral. Les étudiants en colère allèrent manifester jusque devant la maison du couple. Erika Christakis démissionna, son mari prit une année sabbatique et ils abandonnèrent leur logement sur le campus. Des collègues la soutinrent en privé, mais jamais en public et elle confia qu’elle avait eu l’impression d’une réaction tribale, comme si « les étudiants avaient leur propre manière de fonctionner, avec des boîtes à remplir : une pour les victimes, une pour les oppresseurs ».

Les auteurs relient ce type d’événements à l’influence lointaine de Marcuse sur les campus dans les années 1960-70. Dans son essai – La tolérance répressive – paru en 1965, Marcuse soutenait que la tolérance et la liberté d’expression n’étaient bénéfiques qu’en cas d’égalité absolue, situation qui n’est jamais remplie. La liberté d’expression et la tolérance devaient donc s’appliquer seulement aux faibles (la gauche) en lutte contre les forts (la droite). L’intersectionnalité qui a le vent en poupe aujourd’hui est une sorte de post-marcusianisme. C’est un concept inventé en 1989 par Kimberlé Williams Crenshaw, alors professeur de droit à l’UCLA, aujourd’hui à Columbia où elle dirige le Centre sur l’intersectionnalité et les politiques sociales. Le graphique ci-dessous publié par Kathrin Pauly Morgan, professeur de philosophie à Toronto illustre bien l’opposition radicale entre opprimés et oppresseurs d’après leur position sur les différents axes. Diffusée auprès des étudiants, cette théorie les encourage à voir les gens qui se situent dans le demi-cercle supérieur comme intrinsèquement mauvais.

Les auteurs pensent que l’intersectionnalité peut être enseignée, mais avec maîtrise, en évitant d’encourager le tribalisme. Imaginons que les étudiants entrant à l’université reçoivent un cours mêlant l’intersectionnalité à la Morgan et un entraînement à repérer les micro-agressions. Ils sont d’emblée en position de s’identifier à des groupes précis, de se focaliser sur les différences et de voir des agresseurs dans les groupes désignés comme privilégiés. On leur apprend à privilégier l’effet en ignorant l’intention. Un tel enseignement fabrique des tribus avec des codes de loyauté qui empêchent les solidarités qui pourraient naître d’un raisonnement non-émotionnel.

Pourtant, les auteurs illustrent ce que peut accomplir la détribalisation à travers un événement qui s’est produit le 16 septembre 2017, lors de la manifestation à Washington de supporters de Donald Trump. Lorsqu’elle rencontra une contre-manifestation de Black Lives Matter (BLM), tout était en place pour un affrontement. Pourtant, Tommy Gunn, organisateur de la manifestation, fit une déclaration en faveur de la liberté d’expression et invita la partie adverse à parler. Newsome, de BLM, prit le micro et fut salué par une ovation lorsqu’il commença à parler en disant : « Je suis un américain ». Quelqu’un dans la foule cria « All lives matter » et Newsome eut une réponse incluant tout le monde : « Tu as raison, mon frère, toutes les vies comptent ». Il demanda ensuite à ce que, lorsqu’un noir est tué, cela compte aussi et que tous ensemble cherchent, si l’on veut que l’Amérique soit grande à nouveau, à obtenir justice pour ces vies noires perdues, sous les acclamations « USA ! USA ! ». Puis il y eut serrage de mains entre un leader des Bikers pro-Trump et Newsome, immortalisé sur une photo.

La deuxième partie de l’ouvrageDe mauvaises idées en actes livre quantité d’exemples de ce à quoi conduit la recherche de la sécurité dans un sens trop étendu rationalisée par une théorie de l’intersectionnalité devenue folle.

Il semble que ce qui s’est passé à Berkeley en janvier 2017 ait levé les freins à la violence, dont l’ultra-droite ne fut pas exempte. La manifestation de Charlotteville le 11 août vit se déchaîner des militants de l’ultra-droite, où se mêlèrent néonazis et membres du Ku KLux Klan et fit un mort et un blessé grave.

Berkeley, c’est de là qu’était parti le mouvement contestataire des années 1960. L’annonce de la venue de Milo Yiannopoulos, soutien de Donald Trump et ancien éditeur de Breibart, se qualifiant lui-même de troll, déchaîna une manifestation de 1500 étudiants, dont beaucoup se présentaient comme « antifas ». Les étudiants tentant d’entrer dans la salle de conférence furent battus et l’orateur exfiltré par la police avant d’avoir pu parler. Les dégâts matériels se montèrent à 500 000 dollars. L’impuissance de l’administration sembla légitimer la violence comme moyen d’arriver à ses fins. La presse non plus ne condamna pas fermement ces violences. Ainsi lisait-on dans le Daily California du 7 février 2017 : « Demander aux gens de maintenir un dialogue pacifique avec ceux qui pensent que leurs vies ne comptent pas est un acte violent ».

L’extension de la signification du mot violence et la mise en équivalence avec la violence physique permettaient donc aux victimes de cette nouvelle violence de riposter par la violence physique. Si un rien vous fait passer pour un fasciste ou un suprémaciste blanc contre qui tous les coups sont permis, on comprend l’effet d’intimidation auprès des étudiants qui pourraient exprimer des idées dissidentes.

Ces violences se sont multipliées sur les campus. Après Charlotteville, les organisations d’ultra-droite ont elles-aussi fait monter la température en venant sur des campus afficher des posters et des tracts. Et l’automne 2017 enregistra le record d’interventions visant à empêcher des conférences ou de dénonciations d’écrits jugés insultants. Il arrive que des professeurs joignent leurs voix à celle des étudiants dans la dénonciation.

Pour espérer la diversité d’idées nécessaire à la formation d’étudiants sur un campus, il faut une diversité suffisante des enseignants expliquent les auteurs. Si les professeurs sont plutôt de gauche, ce n’est pas un problème tant qu’il existe parmi eux une minorité suffisamment importante pour faire vivre le processus d’infirmation propre à la recherche. Les auteurs l’évaluent à peu près à un tiers.  C’était le cas jusqu’au début des années 1990. En 2011, ce ratio et passé à cinq pour un. En psychologie, il était  de 2 à 4 pour 1 au cours des années 1930 à 1990 pour finir par atteindre 17 pour 1 en 2016. En sciences sociales et humaines, c’est plutôt 10 pour 1. Et le déséquilibre est encore plus grand dans les universités les plus prestigieuses. Les affiliations des étudiants se sont elles aussi gauchisées, si bien que la mission normale d’une université peut s’en trouver complètement changée. C’est ce qui s’est passé à Evergreen.

Evergreen est une université d’État située au sud de Seattle dans une réserve naturelle comprenant une ferme bio. En Mai 2017, le professeur Bret Weinstein exprima, dans un e-mail, sa préoccupation à propos du « jour d’absence ». Traditionnellement les noirs s’absentaient du campus un jour dans l’année pour faire sentir leur absence. Il avait été décidé que, cette fois, ce serait au tour des blancs. Bret Weinstein expliquait qu’une absence auto-organisée n’avait rien à voir avec la demande adressée à un groupe de quitter le campus. Il craignait que les professeurs et étudiants blancs qui n’obtempèreraient pas soient stigmatisés. Le jour d’absence se passa sans incident, mais, un mois plus tard, Bret Weinstein se fit chahuter et injurier (« piece of shit ») et on le pria de démissionner. La manifestation prit de l’ampleur et un tour inquiétant jusqu’au lendemain où des étudiants décidèrent de séquestrer le président et son équipe, formulèrent des demandes auxquelles les captifs acquiescèrent, sous les cris des étudiants (« hey hey/ho ho/these racist faculty has got to go »). Les professeurs d’études des médias félicitèrent leurs étudiants qui, disaient-ils, faisaient exactement ce qu’ils leur avaient enseigné. Bret Weinstein ne reçut qu’un seul soutien en plus de celui de son épouse. Ulcéré, il finit par accepter une interview sur Fox News le 26 mai, ce qui fit réagir l’utra-droite, avec une menace de mort d’un gars du New Jersey qui se révéla, après enquête, être du « flan ». S’en suivit une chasse aux « suprémacistes » sur le campus avec vandalisation, attaques d’étudiants avec des battes de baseball, des tasers…). Le 2 juillet, un quart des employés de la faculté demanda à ce que Bret Weinstein soit l’objet d’une investigation pour avoir déclenché la réaction de suprémacistes. Il rejeta les accusations et porta plainte contre l’université pour avoir toléré et même approuvé les violations du code de conduite des étudiants et avoir promu un climat propice à l’hostilité raciale. Un arrangement fut trouvé en septembre et lui et sa femme démissionnèrent. Pour couronner le tout, le président exprima sa gratitude aux protestataires, les remercia de leur courage et de leur passion et recruta même un de leurs leaders dans le Presidential Equity Advisor Council, dont la tâche urgente fut de réécrire le code de conduite.

La troisième partie de l’ouvrage examine comment on en est arrivé là.

Les universités sont insérées dans une société de plus en plus divisée et polarisée. Les provocations de droite et de gauche ont atteint un point d’ébullition écrivent les auteurs. Le temps est fini où tous les Américains regardaient la même chose à la télévision. Les réseaux sociaux favorisent le biais de confirmation, la pensée groupale et le tribalisme. Quel que soit le degré de gravité des incidents sur les campus, les réponses des administrations sont faibles. La spirale de la polarisation conduit les Américains à adhérer à une vision tranchée : nous contre eux.

Si les universités ont tendance à surprotéger et à sur-sécuriser leurs étudiants sur les campus, la demande provient depuis quelques années des étudiants eux-mêmes avec de plus en plus d’étudiants souffrant de troubles mentaux ou de troubles de l’humeur.

Jean Twenge, qui a étudié ceux qu’elle appelle les iGen, insiste sur le changement introduit dans la vie des adolescents par les réseaux sociaux devenus de plus en plus addictifs. Les auteurs citent les propos de Sean Parker, premier président de Facebook, tenus en 2017 : « Dieu seul sait ce que cela fait aux cerveaux de nos enfants ». Avec des « parents hélicoptères » les surveillant en permanence pour leur éviter des expériences à risque, ces jeunes passent de plus en plus de temps seuls sur écran et leur maturité est inférieure à ce qu’elle était dans les générations précédentes. Twenge a repéré un retard de 3 ans. S’ajoute à cela la tendance à médicaliser des états qui autrefois ne l’étaient pas en labellisant dépression un état qui ne relève pas forcément de la dépression. Les filles seraient plus touchées que les garçons en raison d’une agressivité plus relationnelle que physique. Elles chercheraient plus à endommager la réputation d’autres filles. « Grâce » aux plateformes qui permettent les retouches de photos, les jeunes femmes demandent, de plus en plus jeunes, des interventions chirurgicales afin de ressembler aux photos d’elles retouchées. Ce sont ces iGen qui ont commencé d’arriver sur les campus autour de 2013.

La demande de sécurité et de protection pour éviter d’être exposé à des textes et des idées dérangeantes sur les campus n’est pas une fabrication des campus. La politique des campus a tendance à l’aggraver, mais elle est d’abord fabriquée dans les familles. Les auteurs parlent de paranoïa éducative. Il citent l’exemple éloquent de Lenore Skenazy, surnommée « America’s Worst Mom » pour avoir laissé son fils de 9 ans se débrouiller tout seul dans le métro à New York, expérience dont il est revenu extatique. Pour expliquer à quel point l’obsession de la sécurité prive les enfants d’expériences indispensables aux enfants, elle a créé un site et une émission de télévision : World’s Worst Mom. Les parents craignent les enlèvements et les accidents. C’est pourquoi ils privent leurs enfants de la liberté d’aller seul à l’école ou de jouer avec d’autres enfants sans supervision. Ces parents sont aussi sensibles aux pressions de leur environnement (autres parents, école, législation).

Citons là un exemple édifiant. En 2015, un enfant de 11 ans, ne réussissant pas à entrer chez lui, joua au basket dans son jardin pendant 90 mn. Un voisin appela la police qui fouilla et menotta le gamin. On lui prit ses empreintes et le garda une nuit au poste. Les parents furent arrêtés pour négligence et le garçon et sa sœur placés dans une famille d’accueil jusqu’au retour des parents. Le garçon fut condamné à suivre une thérapie sur le jeu et les parents à suivre une thérapie et un cours sur l’éducation des enfants.

Mais les classes sociales ne sont pas également touchées par cette évolution. Si les parents des familles modestes continuent de penser que les enfants s’élèvent sans trop d’intervention tout en étant plus directifs, les parents des familles favorisées pratiquent une éducation intensive visant à préparer leurs enfants à la compétition scolaire et les inscrivent à des activités supervisées par des adultes. Ce sont plutôt ces enfants surprotégés qu’on retrouve à l’université. Une étude de Chetty, Friedman, Saez, Turner et Yagen publiée en 2017 a montré que, dans les écoles supérieures occupant 38 % du haut du classement des universités américaines, il y a plus d’étudiants qui proviennent du 1 % de revenus les plus élevés que des 60 % des revenus les plus faibles.

Une conséquence dommageable de l’éducation intensive par des « parents hélicoptères » est le déclin du jeu libre sans supervision parentale. Le jeu libre avec d’autres enfants a la vertu de laisser les enfants expérimenter comment doser eux-mêmes le risque et de régler entre-eux les conflits sans en appeler à un tiers, expérience indispensable à la démocratie. La peur des accidents ou des enlèvements n’est pas seule en cause. S’y ajoute la compétition effrénée, dès la plus jeune enfance pour viser les universités les plus prestigieuses, lesquelles valorisent ces activités extra-scolaires supervisées dans les dossiers d’admission. William Deresiewicz, ancien professeur d’anglais à Yale,  parle à ce propos de « course aux armements » : il faut avoir exercé plus d’activités extra-scolaires que les autres. Et la compétition est devenue très dure. À Yale par exemple, dans les années 1980-90, le taux d’admission était de 20 % ; il n’était plus que de 7 % en 2017.

L’extension de l’échelle et de la richesse des universités s’est accompagnée de celle d’un important personnel d’appoint. La partie administrative a considérablement grossi, débordé de sa fonction et étendu les services destinés aux étudiants. De 2003 à 2013, l’argent dépensé dans ces services a augmenté de 22,3 % quand celui versé à la recherche et l’instruction croissait seulement de 9,4 % chacun. Donc, l’administration se mêle de plus en plus de ce qui ne la regarde pas. Ainsi, une étudiante de l’Université de Michigan qui cherchait de l’aide auprès du centre de consultation après une agression sexuelle lors de l’année précédente a-t-elle reçu, après la consultation, une lettre du recteur l’avertissant de ne parler, en aucun cas, de comportements autodestructifs (qu’elle n’avait d’ailleurs pas évoqués) avec les autres sous peine d’action disciplinaire.

Compte tenu du coût élevé des études, c’est un peu la politique du client roi. La frénésie régulatrice vient aussi de la crainte d’éventuelles poursuites judiciaires. La tendance à sur-réagir, et donc à sur-réguler, dans la continuation de l’éducation parentale donne l’impression qu’il y a des dangers partout. Mais cela vient aussi de la mentalité administrative dénommée CYA (Cover Your Ass). D’où l’introduction de « speech codes », même si les universités qui les pratiquent perdent leur procès lorsque ces speech codes sont contestés devant la justice. Les étudiants de l’Université de New York peuvent lire dans les toilettes, un numéro d’appel V-Bias Response qui leur permet de rapporter, de manière anonyme, biais, discrimination, harcèlement. Ces numéros d’appel sont pratiqués dans 181 établissements parmi les 471 de la base FIRE. Il est possible de rapporter ce que dit un professeur avant que celui-ci ait fini son cours. Les professeurs ont donc tendance à éviter certains sujets. C’est le cas des lois sur le viol dans les cours de droit.

Mais, même après avoir perdu des procès, certaines universités arguent du titre 9 des lois sur les droits civils qui traite des discriminations pour justifier les « speech codes ». En 2013, les ministères de la justice et de l’éducation nationale ont défini ainsi le harcèlement : « un comportement inopportun de nature sexuelle » comprenant « une conduite verbale, non verbale ou physique », d’après le ressenti de celui qui s’en déclare victime. D’après Bradley Campbell et Jason Manning, la culture victimaire présente trois caractéristiques : 1) une sensibilité forte à l’offense ; 2) une tendance à faire appel à un tiers pour résoudre les conflits ; 3) la volonté d’apparaître comme victime afin de justifier une aide. Ils notent que lorsque ces aides sont facilement accessibles et qu’il n’y a pas de honte à y recourir, on encourage alors une forme de dépendance morale.

Pour expliquer le climat explosif qui règne sur certains campus, les auteurs invoquent également la quête de justice des étudiants iGen sur les campus, trop souvent dévoyée dans la poursuite d’une égalité de résultats. C’est ainsi que certaines universités se sont mises à ruser pour afficher une égale participation des filles et des garçons aux activités physiques sur les campus, alors même que des recherches ont montré que les filles pratiquent autant l’exercice physique que les garçons mais sont moins intéressées par la participation à une équipe sportive. Pour afficher les bons résultats réclamés par l’administration Clinton en 1996, les universités ont sous ou désinvesti dans les équipes masculines. Ou alors elles ont établi des équipes de filles qui ne jouent jamais, quand elles n’ont pas inscrit des garçons dans des équipes de filles qu’elles ont fait passer pour des filles.

La focalisation sur une égalité de résultats conduit à des pratiques d’intimidation. Toute personne contestant l’idée selon laquelle tout écart de représentation socio-démographique dans telle ou telle activité est une discrimination risque sa réputation et sera accusé de micro-agression. La timidité ainsi engendrée tarit les sources d’infirmation vitales au travail intellectuel. Et c’est comme ça que des théories fausses se trouvent enseignées à l’école.

La quatrième partie de l’ouvrage prodigue quelques conseils pour sortir du maternage universitaire

Cela commence dans les familles. Les auteurs ont décidé de lancer une conversation avec les parents sur le site TheCoddling.com.

Leur premier conseil s’énonce ainsi : Prépare l’enfant pour la route et pas l’inverse. Cela suppose d’accorder une certaine liberté aux enfants (ne pas les surveiller à distance par les smartphones par exemple), les laisser prendre de petits risques, comme aller à l’école tout seuls aussi tôt que possible, jouer avec d’autres enfants du voisinage. Les auteurs recommandent aussi d’apprendre aux enfants les bases des TCC afin de les aider à repérer les schémas de pensée négatifs. Leur apprendre à donner aux gens le bénéfice du doute et à supporter la contradiction ; le désaccord les aide à penser. Leur apprendre à distinguer entre une attaque personnelle et un désaccord. Limiter le temps passé sur les écrans et restreindre l’usage de certaines applications. Pour cela les parents doivent aussi donner l’exemple.

Un conseil particulièrement intéressant s’adresse aux parents pour qu’ils exercent une grande vigilance sur la manière dont l’école traite des politiques d’identité et veillent à ce qu’on n’incite pas leurs enfants à voir dans les autres enfants des exemplaires d’un groupe particulier.

[J’ouvre ici une parenthèse sur le sujet. Un garçon de 13 ans m’a récemment raconté en quoi a consisté le cours d’histoire consacré aux discriminations dans son collège en fin de cinquième. Une vidéo a été projetée en classe. On y voyait un jeune noir à la mine patibulaire, aux points serrés, menotté conjointement à un jeune blanc qui, lui, n’avait pas l’air inquiétant. Le professeur arrêta la vidéo et demanda aux enfants de réfléchir à qui allait être condamné à une peine de prison. La vidéo montre que c’est finalement le blanc à l’air anodin. Les enfants qui ont pensé que c’était le noir faisaient ainsi preuve de racisme. Venaient ensuite deux images avec des bébés mâles dans leur couffin. L’un d’entre eux était noir et se distinguait par sa tenue d’éboueur. Suivaient deux autres images, des filles cette fois, selon le même schéma, avec la fille noire en habit de femme de ménage. Enfin, le professeur leur a présenté une vidéo de Monopoly avec des joueurs blancs, un arabe, un noir, une fille, un handicapé. Les premiers avaient deux fois plus d’argent pour démarrer le jeu, l’arabe allait systématiquement dans la case prison, le noir ne pouvait pas acheter certaines rues prestigieuses et le handicapé n’avait pas le droit d’acheter des gares. Le garçon qui m’a raconté ce cours m’a dit s’être senti en position d’accusé et regretter qu’on ait mis l’accent sur des apparences auxquelles les enfants de sa classe ne faisaient pas vraiment attention, qu’on l’ait mis en position d’en tenir compte. Pour ma part, je me suis demandé ce que pouvaient bien penser de leur avenir les jeunes noirs de la classe de cinquième.]

Les auteurs suggèrent aux universités de réinscrire dans leurs engagement celui de la liberté de la recherche et de la liberté d’expression, sur le modèle adopté par l’Université de Chicago en 2015, repris ensuite par 40 établissements d’enseignement supérieur dont voici l’extrait suivant tel que je le traduis :

« La mission fondamentale de l’institution est le principe suivant lequel le débat ou la délibération ne pourront pas être empêchés parce que les idées avancées sont jugées, par certains ou même par la plupart des membres de la communauté, offensantes, déraisonnables, immorales ou mal avisées. C’est aux membres individuels de la communauté, pas à l’institution en tant qu’institution, d’émettre des jugements pour eux-mêmes et d’agir à partir de là, non en cherchant à empêcher l’expression de ces idées, mais en les contestant ouvertement et vigoureusement. »

La mission de l’université est d’éduquer au désaccord productif. En demandant, par exemple, aux étudiants de justifier soigneusement ce qu’ils avancent. L’Université doit aussi veiller à ce que les politiques des identités introduites en première année ne contribuent pas à la pensée groupale. Elle doit apprendre aux étudiants à résoudre leurs conflits de manière privée et informelle sans que l’affaire soit claironnée dans tout le campus.

Jonathan Haidt et Greg Lukianoff suggèrent qu’il serait peut-être bon, compte tenu du manque de maturité des jeunes gens en fin de lycée, qu’ils expérimentent une année de travail ou de service national qui leur offrirait l’opportunité d’un mélange avec des jeunes de tous horizons, avant d’entrer à l’université.

 

Après une analyse assez inquiétante de la situation des campus américains, les auteurs se disent, malgré tout, relativement confiants. D’après les conversations privées qu’ils ont eues avec des présidents d’université, la majorité d’entre eux rejettent cette culture d’hyper-protection et d’hyper-régulation. Les étudiants eux-mêmes ne sont pas si friands que ça de la culture de la dénonciation qui s’est développée sur les campus. Il suffirait donc qu’un petit groupe d’universités développe une autre culture académique pour que « les forces du marché s’occupent du reste ». Espérons-le.