QUERELLE FRANÇOIS HÉRAN / STEPHEN SMITH

L’Ined, sous la plume de François Héran qui fut son directeur pendant dix ans (1999- 2009), vient de publier un Population & sociétés consacré aux migrations subsahariennes (https://www.ined.fr/fichier/s_rubrique/28441/558.population.societes.migration.subsaharienne.europe.fr.pdf). Le titre  - L’Europe et le spectre des migrations subsahariennes – fait référence au livre publié par Stephen Smith il y a quelques mois – La ruée vers l’Europe : La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent. Le contenu aussi, même si c’est d’une manière beaucoup moins violente que dans l’article mis en ligne le 18 septembre sur le site de La vie des idées (https://laviedesidees.fr/Comment-se-fabrique-un-oracle.html) et sur celui de l’institut Convergences Migrations que François Héran dirige (http://icmigrations.fr/2018/09/18/francois-heran-comment-se-fabrique-un-oracle-la-prophetie-de-la-ruee-africaine-sur-leurope-laviedesidees-fr-18-sept-2018/) où c’est à une mise en cause hautaine et méprisante de Stephen Smith qu’il se livre.

La croissance anticipée par les projections des Nations unies de la population de l’Afrique subsaharienne a marqué tous les esprits puisqu’elle pourrait passer, dans l’exercice médian des projections révisé en 2017, de 969 millions en 2015 à 2,17 milliards en 2050.

François Héran rappelle que l’essentiel des migrations de Subsahariens, en raison de leur pauvreté, se fait en Afrique. Une très faible part d’entre eux vit ainsi en Europe. Et il pense que cela va continuer.

 Le cœur de sa démonstration porte sur l’application de la « matrice bilatérale des diasporas » en ligne sur le site de la banque mondiale à la population d’Afrique subsaharienne projetée en 2050, sans qu’on sache à quelle hypothèse de la projection (haute, médiane, basse, sans migration) il se réfère. Cette matrice est improprement nommée puisqu’il s’agit en fait seulement de la matrice croisée des pays de naissance et des pays de résidence donnant ainsi une idée du nombre de personnes nées dans tel pays d’Afrique subsaharienne qui vivent ailleurs que dans leur pays de naissance. D’ailleurs, les initiateurs de cette matrice (Christopher R. Parsons, Ronald Skeldon, Terrie L. Walmsley et L. Alan Winters) parlaient de stocks de migrants et non de diasporas dans leur article paru en 2007 (http://documents.banquemondiale.org/curated/fr/896321468158076360/pdf/wps4165.pdf). Les immigrés sont ceux de la définition des Nations unies et non de la définition française. Ils incluent donc l’ensemble des personnes nées à l’étranger et pas seulement celles qui sont entrées comme étrangers, selon la définition française. La matrice n’inclut pas les enfants nés de ces immigrés dans leur nouveau pays d’adoption. C’est une matrice de «stocks » qui ne dit rien non plus de la dynamique des flux ayant abouti à ce stock.

Des efforts louables ont donc été faits pour élaborer, malgré les trous et l’inadéquation d’une partie des données produites par les pays et les estimations nécessaires (parfois à partir de la nationalité ou de l’ethnie), un tableau estimant la distribution des populations par pays de naissance et pays de résidence. Ce tableau fait l’objet d’une mise à jour au fur et à mesure que de nouvelles données sont disponibles. Ainsi, lors de leur publication en 2007, Parsons et al. ont daté leur estimation autour de 2000, bien que les sources utilisées se réfèrent souvent à des dates antérieures (1976 pour le Cameroun par exemple). Les années proposées sur le site de la banque mondiale sont espacées de dix ans et vont de 1960 à 2000  (http://databank.banquemondiale.org/data/source/global-bilateral-migration).

François Héran raisonne alors, toutes choses égales par ailleurs, et calque cette matrice des stocks sur la population de 2015 et sur celle projetée par les Nations unies pour 2050. Quelle projection (médiane, haute, basse, sans migration) ? On ne sait pas.

Supposons qu’il s’agisse là de la projection médiane des Nations unies ; c’est généralement celle qui est retenue. Si la population subsaharienne devait plus que doubler d’ici 2050 (*2,24) comme l’indique cette projection, celle des immigrés subsahariens vivant en Europe, et donc en France, serait multipliée par le même coefficient, la matrice des localisations restant inchangée. On passerait ainsi, nous dit François Héran, d’une proportion d’immigrés subsahariens de 1,5 % à 3 % en France. La croissance de la population africaine subsaharienne se répercuterait donc mécaniquement, avec le même coefficient, sur le nombre d’immigrés, au sens des Nations unies, partout dans le monde et donc en France, la répartition par pays de d’accueil restant inchangée. 

François Héran veut bien majorer un peu la proportion d’immigrés subsahariens en la faisant passer à 4 % pour tenir compte, dit-il, de l’incitation à émigrer que pourrait alimenter le développement des pays subsahariens, soit, si l’on retient toujours la projection médiane des Nations unies, 2,8 millions d’immigrés subsahariens en 2050.

Si l’on se reporte aux données françaises, il faut se rabattre sur une définition plus étroite des immigrés n’incluant pas les individus nés français à l’étranger. Il faut aussi élargir le champ aux immigrés d’Afrique hors Maghreb, l’Insee ne donnant pas le détail du nombre d’immigrés originaires d’Egypte, du Soudan, du Sahara Occidental et de Libye que les Nations unies classent, avec les pays du Maghreb, en dehors de l’Afrique subsaharienne. Mais cela ne change pas grand-chose, car si ces immigrés sont trop peu nombreux pour figurer, avec d’autres, dans les tableaux de l’Insee, ils n’ont probablement qu’une faible influence sur le nombre d’immigrés subsahariens. La population d’Afrique hors Maghreb, dans l’hypothèse médiane des Nations unies pourrait passer de 1,1 milliard en 2015 à 2,4 milliards en 2050 (*2,17). Soit un faible écart d’évolution par rapport à l’Afrique subsaharienne retenue par les Nations unies (*2,17 au lieu de *2,24).

En 2015, la proportion d’immigrés (définition française) d’Afrique hors Maghreb est, d’après les enquêtes annuelles de recensement de l’Insee, de 1,4 % en 2015 et 1,5 % en 2017.

Que vaut la « projection réaliste » de François Héran ?

On peut se faire une idée de la méthode d’estimation de François Héran en l’appliquant rétrospectivement à des données connues. Par exemple qu’aurait-on « prédit » du nombre d’immigrés nés en Afrique hors Maghreb en 2015, si l’on avait appliqué le rapport Immigrés venus d’Afrique hors Maghreb présents en France en 1982/Population de l’Afrique hors Maghreb en 1982 à la population donnée présente en 2015 en Afrique hors Maghreb par les Nations unies ? À supposer que les Nations unies aient donné une projection exacte de celle-ci. Nous nous référons ici aux immigrés dans la définition française.

Le nombre d’immigrés ainsi attendu aurait été de 415 000 à comparer aux 874 000 effectivement observés en 2015. C’est, qu’en effet, la croissance du nombre d’immigrés en provenance d’Afrique hors Maghreb a été beaucoup plus rapide que celle du nombre d’habitants vivant dans les pays d’origine concernés : plus de deux fois plus rapide comme l’indique le graphique ci-dessous, avec une très nette accélération dans les années 2000.

Évolution du nombre d'immigrés originaires d'Afrique hors Maghreb vivant en France de la population vivant dans l'Afrique hors Maghreb de 1982 à 2015 (base 1=1982 ; sources : Insee pour la France, Nations unies pour l'Afrique hors Maghreb)

Évolution de ce qu'aurait été le nombre d'immigrés d'Afrique hors Maghreb en France si la méthode de François Héran avait été testée rétrospectivement en 1982 pour imaginer leur nombre jusqu'en 2015 (sources : Insee et Nations unies)

La méthode dite scientifique de François Héran aboutit donc à un résultat peu probable, en raison de l’hypothèse peu raisonnable selon laquelle le ratio population née dans l’Afrique subsaharienne résidant en France/population résidant en Afrique subsaharienne serait équivalent, dans 35 ans, à ce qu’il était à une date non précisée.

Remarquons que la diaspora d’Afrique subsaharienne ne peut se limiter aux seuls immigrés et qu’il faudrait y ajouter leurs enfants nés en France. Les Nations unies ou la Banque mondiale se gardent bien de dénommer matrice bilatérale des diasporas ce qui n’est qu’une matrice des stocks de migrants. C’est François Héran qui prend l’initiative de la rebaptiser matrice des diasporas.

La population d’origine africaine hors Maghreb sur deux générations (immigrés + nés en France d’au moins un parent immigré) est estimée à  1,6 million en 2015. Elle s’accroît très vite puisqu’elle a gagné près d’un million depuis la fin des années 1990. D’après mon estimation (en supposant que le ratio nés en France/ immigrés dont le nombre est connu – qui s’est accru – soit équivalent en 2017 à ce qu’il était en 2015), leur nombre approcherait 1,8 million en 2017 (2,8 %), soit à peu près la taille de la population d’origine algérienne en 2015.  Il est difficile d’imaginer que cette population d’origine africaine hors Maghreb ne dépasse pas 3 % ou même 4 % en 2050.

Ramener l’inconnu à du connu

Compte tenu des insuffisances de ses estimations, François Héran aurait été bien avisé de ne pas accabler de son mépris Stephen Smith ou ceux qui ont l’ont inspiré. Il en va ainsi lorsqu’il lui reproche de reprendre indirectement une analyse de Noah Millman, lequel ne saurait, n’étant pas démographe, aller au-delà de la règle de trois. Car, enfin, qu’a fait François Héran, si ce n’est appliquer une règle de trois, disons une super règle de trois qui utilise une matrice avec laquelle il pense impressionner le lecteur alors qu’il se livre à un calcul simple ? Pourquoi ce mépris pour la règle de trois, tellement utile, y compris en démographie ? Tout le monde ne la maîtrise pas.

François Héran reproche à Noah Millman de ramener l’inconnu à du connu en « plaquant le modèle mexicain sur la réalité africaine ». Mais ramener l’inconnu a du connu, c’est ce que tentent de faire tous les exercices de projection. C’est aussi ce que fait François Héran lorsqu’il suppose que l’intensité et la distribution des flux de Subsahariens n’évolue dans le temps qu’en fonction de la taille de la population subsaharienne.

 

Développement et taille des diasporas vont augmenter le nombre de candidats effectifs à l’émigration en Afrique subsaharienne, les deux rendant les coûts d’émigration plus supportables. Ajoutons à cela ce que Paul Collier (auteur d’Exodus paru en 2013 et qui va bientôt paraître en français) appelle le taux d’absorption de ces diasporas dans les pays d’arrivée. Plus il est lent, plus les diasporas telles qu’il les conçoit (c’est-à-dire la part des populations dont les liens avec les pays d’origine restent assez forts pour servir de relai à la migration) seront importantes et contribueront à faciliter les migrations vers l’Europe.

On peut supposer que la politique migratoire des pays européens sera déterminante.

Je n’ai aucune idée de ce que sera la taille des populations originaires d'Afrique hors Maghreb en 2050 en Europe en général et en France en particulier, mais je suis à peu près sûre que la projection de François Héran, qu’il dit réaliste, l’est très peu. Bien qu’il maîtrise mieux, en principe, comme il s’en vante dans son article venimeux sur le livre de Stephen Smith, les canons de l’analyse démographique que ce dernier, il n’est pas sûr qu’il ait mené un travail plus avisé.