ÉRIC KAUFMANN

Whiteshift: Populism, Immigration and the Future of White Majorities

Allen Lane, 25 octobre 2018, 624 pages.

(Janvier 2019)

Dans ce qui suit je vais essayer de rendre compte au mieux de l’analyse et des propositions d’Éric Kaufmann, sur lesquelles je ferai ensuite quelques commentaires.

 

Éric Kaufmann est né à Hong Kong, a grandi à Vancouver et enseigne la science politique au Birkbeck College à l’Université de Londres.

Son dernier livre traite de ce qu’il appelle le “whiteshift”, censé désigner à la fois le déclin de la proportion de blancs dans les pays occidentaux et le processus par lequel la majorité blanche, ayant absorbé, par les mariages mixtes, un mélange de différentes populations non blanches, reste orientée autour des mythes et traditions qui étaient ceux de la population blanche avant le “whiteshift”. Les majorités blanches se distinguent par l’apparence (la race), la langue parlée sans accent et la religion, y compris dans ses versions sécularisées. Les archétypes raciaux comptent, non pour des raisons biologiques ou économiques, mais pour des raisons historico-culturelles.

C’est l’inquiétude des majorités blanches à propos de l’immigration qui explique la montée de la droite populiste. Comme le récit progressiste est un conte moral célébrant la fin des majorités blanches, cette inquiétude incomprise se traduit par un rejet de la gauche qui soutient ce récit progressiste, lequel a produit des normes antiracistes qui bloquent le débat démocratique et empêchent l’ajustement de l’offre politique à la demande.

Les représentants de la gauche moderniste les plus zélés, visant à remplacer la majorité blanche par la diversité, se trouvent aujourd’hui sur les campus. Des années 1960 aux années 1990, cette idéologie s’est répandue sans rencontrer une réelle résistance. Ce n’est plus le cas avec les populistes de droite qui répondent à la demande laissée longtemps sans réponse par les partis traditionnels.

D’après Éric Kaufmann, l’Occident expérimente un entre-deux multiculturel, celui du passage d’un équilibre stable de forte homogénéité blanche à un autre équilibre, qu’il juge probable, celui de l’ethnicité « beige », d’après l’expression de Michael Lind[1]. L’enjeu étant de laisser un avenir aux conservateurs blancs. Pour Éric Kaufmann, la diversité est surtout un problème pour la majorité ethnique, pas forcément pour l’État-nation. D’après lui, prenant l’exemple de la Suède, la question n’est pas : Qu’est-ce qu’être un Suédois aujourd’hui ? La question est : Qu’est-ce qu’être un Suédois blanc ?

C’est plutôt une coïncidence historique entre la majorité blanche et l’identité nationale qui expliquerait pourquoi les majorités blanches expriment leur identité ethnique sous la forme du nationalisme qu’un recouvrement nécessaire des deux. La chute de la part des blancs rend l’identité blanche visible en l’extirpant de l’ombre de la Nation, explique-t-il.

Le crédo universaliste ne répond pas à l’inquiétude des conservateurs qui veulent, au moins pour les plus nombreux d’entre-eux répugnant aux solutions expéditives,  ralentir l’immigration pour donner une chance à l’assimilation. Le tout dans un contexte démographique qui accentue encore le rôle, pressenti comme devant être majeur, de l’immigration dans les pays occidentaux.

Éric Kaufmann a organisé son livre en quatre parties censées lister les réactions possibles des blancs : le combat, le refoulement, la fuite ou l’association (join). En fin d’ouvrage il propose sa solution, une sorte de troisième voie entre l’assimilation et le multiculturalisme.

 

LE COMBAT

Cette partie, de loin la plus longue, est censée illustrer la première phase du “whitheshift” pendant laquelle une immigration rapide pose des questions existentielles à la majorité ethnique qui craint de « perdre sa position dominante dans ce qu’elle perçoit comme “sa” patrie ».

Il l’illustre d’abord à travers un long développement sur les épisodes marquants de l’histoire migratoire des Etats-Unis jusqu’à l’élection de Trump. Suit le cas britannique avec le Brexit. Puis il fait un rapide survol des autres pays d’Europe de l’Ouest pour finir sur l’exceptionnalisme du Canada, pays qu’il connaît bien, et les expériences de l’Australie et de la Nouvelle Zélande.

LES ÉTATS-UNIS

Ceux-ci se sont construits autour du noyau ethnique WASP (White Anglo-Saxon Protestant). Différents groupes ont fini par être assimilés à ce noyau, les Allemands et les Irlandais catholiques notamment, même si cela ne s’est pas fait sans difficultés. L’hostilité à l’immigration massive de la fin du 19ème siècle a abouti aux quotas de la loi de 1921, puis du Johnson-Reed Act de 1924 et de la loi de 1929. L’idée était de préserver la domination des WASP. Pour Éric Kaufmann, les arguments avancés alors (rapport Dilligham[2]) se fondaient sur la criminalité de certains immigrants et la menace qu’ils représentaient pour la démocratie et non sur la crainte de perdre la majorité culturelle. Un peu comme aujourd’hui, écrit-il, on évite le tabou des préoccupations ethno-culturelles de la majorité. À l’époque, les défenseurs de l’immigration n’invoquaient pas l’argument antiraciste qui viendra avec la lutte pour les droits civils, mais le libéralisme, la tradition d’asile et la théologie de la divine providence. Dans les années 1920, le clergé protestant était opposé aux restrictions, contrairement à ses paroissiens.

Les jeunes intellectuels des années 1910 sont les ancêtres des multiculturalistes d’aujourd’hui. Ils se rebellaient contre le puritanisme protestant et pratiquaient  ce qu’Éric Kaufmann appelle un « multiculturalisme asymétrique », visant la dissolution des WASP en cosmopolites et le maintien des minorités dans leur culture d’origine (Randolph Bourne[3]), multiculturalisme qui rappelle celui d’aujourd’hui. En 1965, la proportion d’immigrés (foreign-born) était descendue à 5 % (contre 13 % en 1920) et la proportion d’Américains encore favorables aux quotas n’était plus que de 32 %. L’Hart-Celler Act de 1965 fut voté par les deux partis, dans l’idée qu’il ne changerait pas la composition ethnique du pays. Le noyau n’était plus WASP mais blanc (85 % en 1965), le marqueur religieux était devenu judéo-chrétien et l’idéologie plus souvent associée au nationalisme ethno-traditionnel qu’à la race.

Après 1965, l’immigration a considérablement augmenté : 300 000 en 1965 ; 750 000 dans les années 1980 et plus d’un million depuis les années 1990, sans parler des illégaux dont le nombre a lui aussi grossi. À la fin des années 1990, les blancs n’étaient plus qu’une minorité majoritaire en Californie. Les projections démographiques anticipent que ce pourrait être le cas pour l’ensemble du pays en 2055.

Éric Kaufmann distingue, parmi les opposants aux changements ethniques, les conservateurs qui n’aiment pas les changements et sont plus sensibles au rythme qu’au nombre et les autoritaristes qui n’aiment pas la diversité. Dans l’ensemble, le rythme du changement ethnique est un meilleur prédicteur de cette opposition que le pourcentage dans la population. Après 1965, pendant des décennies, l’immigration n’a pas été en haut de l’agenda politique et le débat a plutôt été focalisé sur l’immigration illégale. L’élite néo-conservatrice a cherché à gagner le vote hispanique, comme ce fut le cas de Georges W. Bush lors de son élection comme gouverneur du Texas en 1994. Après le 11 septembre, un nouvel ennemi a surgi qui a eu tendance à détourner l’attention des blancs portée auparavant sur les Hispaniques.

Mais, dans les années 1990 et 2000, les Latinos ont été de plus en plus dispersés et 145 villes ont vu leur population hispanique augmenter en moyenne de 61 % de 2000 à 2010. Cela a rarement touché les petites villes, même si, à Arcadia dans le Wisconsin (2 925 habitants en 2010), la proportion de Latinos est passée de 3 % en 2000 à 1/3 en 2015. Des élus locaux prirent alors des directives restrictives qui furent menacées de poursuite par l’ACLU (l’Union américaine pour les libertés civiles). L’immigration est progressivement devenue un enjeu fédéral avec des Démocrates favorables à l’amnistie des illégaux et opposés à l’imposition de l’anglais comme langue officielle et des Républicains divisés, entre une élite en faveur du libre marché, mais conservateurs sur les questions sociétales et des élus locaux conscients des inquiétudes de leurs concitoyens. L’immigration n’est apparue comme un facteur de division qu’à la fin des années 2000. En 2016, 69 % des électeurs républicains blancs voulaient moins d’immigration (contre 21 % des électeurs démocrates blancs). Pour expliquer l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, Éric Kaufmann emprunte à Timur Kuran[4] l’idée d’une dynamique auto-entretenue qui se met en route lorsque des activistes élargissent leur auditoire et entrainent, derrière eux, des suiveurs qui ont moins peur de la réprobation morale. Une fois embarqués dans la cause de la restriction de l’immigration, des médias et des politiques conservateurs ont apporté des arguments qui ont fait bougé l’opinion publique de ceux qui vivaient dans des endroits démographiquement plus stables. Trump était, au départ, plutôt favorable à l’immigration, mais il comprit, dès 2015, qu’il y avait un vivier d’électeurs opposés à l’immigration à qui personne ne parlait parmi ses concurrents lors de la primaire.

Les valeurs et les caractéristiques psycho-sociologiques des individus ont un pouvoir de prédiction du vote bien plus important que les caractéristiques socio-économiques. Même l’autoritarisme et le conservatisme d’un électeur sont moins prédictifs du vote Trump que son attitude à l’égard de l’immigration. 70 % des électeurs blancs de Trump veulent voir l’immigration réduite, contre 20 % des électeurs blancs de Clinton. De 2012 à 2016, la moitié de l’accroissement du nombre de Républicains blancs opposés à l’immigration est due à un changement de camp, l’autre résultant de l’évolution de l’opinion des conservateurs. Trump a même amélioré le score de Romney chez les Latinos et 50 % de ceux qui souhaitaient voir l’immigration réduite ont voté Trump (10 % chez les Noirs). Les Républicains des minorités sont plus attachés à la tradition blanche de l’identité nationale que les Démocrates blancs. Dans les enquêtes, des questions qui combinent l’opposition à l’immigration et aux musulmans sont encore plus prédictives du vote Trump. Mais les conservateurs sont aujourd’hui plus mobilisés sur la question migratoire que sur la question religieuse, avec des sites, radios et TV qui s’y intéressent de plus en plus.

LE ROYAUME-UNI

L’immigration y est un phénomène récent. Dans les années 1950, l’immigration nette tournait autour de 50 000 par an. En 2016, année du référendum, elle était de 249 000. La proportion de personnes nées à l’étranger était inférieure à 2 % après la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Elle était de 6 % en 1991, mais de 13,4 % en 2015. L’importance des flux et les Unes des tabloïds ont changé la conversation sur l’immigration.

Si l’on met de côté l’épisode Enoch Powel[5] à la fin des années 1960, c’est la politique de Tony Blair, avec son approche très centrée sur Londres, en faveur de l’immigration, sa rhétorique multiculturaliste et son éloge de la diversité, qui ouvrit la porte à une réaction brutale.

D’après Éric Kaufmann, il serait plus juste de parler de nationalisme libéral à propos des élites que de post-nationalisme. Ces élites trouvent leur fierté nationale dans la diversité, le progrès de la science... Elles préfèrent les applaudissements du monde à ceux des locaux. La publication, en octobre 2000, du rapport de Bhikuh Parekh sur l’état des relations interethniques, commandé par Jack Straw, ministre de l’Intérieur, fut mal reçue par l’opinion publique. Dans ce rapport, Parekh faisait l’éloge du multiculturalisme, souhaitait qu’on parlât désormais de la communauté nationale comme une communauté de communautés et que le gouvernement se déclarât officiellement multiculturel, comme le Canada. Jack Straw se dissocia du rapport, un peu comme le fit Jean-Marc Ayrault en France en 2013-2014 lorsqu’il reçut les rapports de commissions censés refonder la politique d’intégration en France.

En 2005, le rapport commandé par David Blunkett, ministre de l’Intérieur, à Ted Cantle était aussi intégrationniste qu’était multiculturaliste celui de Parekh. Le discours avait donc changé dans les années 2000, mais le changement se limitait à proposer un nationalisme civique. Pour Gordon Brown, la nationalité britannique se définissait par les valeurs dites britanniques (tolérance, équité, esprit d’entreprise), que l’on  retrouve partout en Occident et qui n’étaient pas de nature à rassurer la majorité ethnique appelée, en quelque sorte, à accepter son déclin.

Au Royaume-Uni, il ne fait pas bon non plus avoir raison trop tôt. À la publication de “Too diverse ?” dans la revue Prospect en 2004, David Goodhart fut traité de Powellist libéral et de xénophobe modéré par Trevor Phillips, le patron de la CRE (Commission for Racial Equality), qui devait pourtant s’en rapprocher par la suite.

La décision britannique d’ouvrir ses portes à l’immigration des pays de l’Est dès leur entrée dans l’UE en 2004, contrairement à ce que firent la plupart des autres pays européens, fit monter l’immigration dans l’agenda des préoccupations britanniques. Le gouvernement anticipait des flux à hauteur de 13 000 entrées par an au maximum. En 2010, le nombre de ces immigrés de l’Est était de 1,5 million ! C’est le parlementaire Labour de Southampton qui sonna l’alarme : baisse des salaires, notamment dans le bâtiment, et pression sur les services. En 2017, d’après d’un sondage de Yougov-LES, le Britannique moyen acceptait une immigration nette de 76 000 Européens (UE) et de 61 000 extra-européens (hors UE).

Dans les années 2000, le BNP, héritier du National Front des années 1970, s’est modernisé et a réorienté le parti contre les musulmans et le multiculturalisme qui, disait-il, ne condamne les revendications identitaires que lorsqu’elles sont exprimées par des blancs. Il obtint 48 sièges aux élections locales de 2006, notamment à Barking et Dagenham où 81 % des habitants étaient blancs en 2001, mais seulement 49 % dix ans plus tard. L’électorat du BNP est composé des blancs des quartiers en transition ethnique et de ceux des quartiers limitrophes plus homogènes qui craignent de voir leur quartier basculer lui-aussi. Mais c’est le UKIP qui a le plus contribué au Brexit. À l’origine, il s’agit d’un parti anti-européen créé en 1993 par Alan Sled, un libertarien professeur à la London School of Economics. Le UKIP a commencé à s’opposer à l’immigration dans les années 2000, mais le BNP a fait mieux que lui jusqu’en 2009. Les succès du BNP et du UKIP ont incité les Conservateurs à muscler leur discours sur l’immigration. La persévérance de ces derniers finit par les amener au pouvoir en 2010, année où David Cameron fut nommé premier ministre. Ce dernier eut l’imprudence de fixer un cap pour atteindre une immigration nette de quelques dizaines de milliers, comme dans les années 1990. Pourtant celle-ci continua d’augmenter jusqu’à +332 000 en 2015. En 2013, Cameron promit un référendum en cas de réélection des Conservateurs.

D’après Éric Kaufmann, les normes antiracistes ont favorisé le déplacement des griefs sur la libre circulation dans l’UE (et donc les immigrés d’Europe de l’Est), de peur de paraître raciste en pointant du doigt l’immigration extra-européenne. L’astuce des eurosceptiques aurait été de lier quelque chose qui intéresse les gens, l’immigration, à quelque chose qui ne les intéresse pas, l’UE.

L’échec de Cameron à remplir son engagement a favorisé le UKIP qui obtint 28,7 % aux élections européennes de 2014. D’après l’étude d’un panel de ménages, la plupart des électeurs du UKIP ont commencé leur vie civique en votant Blair, se sont partagés entre les Tories et les Lib-Dem d’une part et l’abstention d’autre part après 1997, avant de voter Tory et UKIP en 2010. La réélection de Cameron en 2013 l’a amené à devoir tenir sa promesse réitérée d’un référendum. Fin 2015, l’ONS annonçait une immigration nette record estimée à + 336 000. L’immigration a joué un rôle majeur dans le Brexit. Pour plus de 40 % des “Leavers”, l’immigration était le problème n°1 du pays. C’était le cas de seulement 5 % des “Remainers”.

Au Royaume-Uni aussi, le clivage social a laissé place au clivage identitaire. Mais, aussi longtemps que l’économie britannique se portera bien, il sera difficile de ramener l’immigration au niveau des années 1990. Les électeurs qui sont allés vers les Tories reviendront alors au UKIP. Ce qui se produira également si le gouvernement et les parlementaires optent pour un Brexit doux.

ET AILLEURS EN EUROPE DE L’OUEST…

L’hostilité à l’immigration accompagne la croissance des populations immigrées en Europe. La montée des partis populistes de droite a signalé à ceux qui s’inquiétaient de l’immigration et de l’intégration qu’ils n’étaient plus seuls et que le risque de stigmatisation à dire ce que l’on pense avait baissé (cf. Timur Kuran). En effet, si les normes antiracistes n’ont pas disparu et conservent une certaine efficacité, elles se sont érodées, permettant aux partis centristes d’aller sur le terrain des partis populistes. Plus le nombre de voix augmente, plus le tabou s’efface.

Dans l’Europe continentale aussi, l’hostilité à l’immigration est identitaire et l’on a tendance à regarder les problèmes sociaux à travers une loupe anti-immigration. Comme ailleurs, les normes antiracistes déplacent les arguments de l’opposition à l’immigration vers des griefs économiques ou sociétaux. S’y est ajoutée la question de l’islam, mais les populistes ont prospéré bien avant qu’elle ne devienne centrale.  En Autriche, il faut attendre 2007 avant que le FPÖ ne s’en empare et l’ajoute à son ethno-nationalisme. Aux Pays-Bas, c’est le libéralisme néerlandais qui sert de marqueur identitaire contre l’ « autre » musulman. Bref, ces partis populistes camoufleraient leur nationalisme ethno-traditionnel derrière la défense de l’emploi, des services publics, des gays, des femmes, des juifs…

La crise migratoire autour de 2015 n’a rien arrangé. Éric Kaufmann la décrit dans des termes voisins de ceux que Stephen Smith emploie pour les migrations africaines. Il fait même une comparaison, dont on a vu à quel point elle était risquée, avec le Mexique : « De 1970, il a fallu attendre 2014 pour voir l’immigration mexicaine diminuer ». On a encensé Merkel pour sa générosité, critiqué l’Australie pour sa dureté, laquelle a asséché le flux de bateaux et éliminé les noyades. Mais, finalement, l’Allemagne a fini là où sont les Australiens lorsqu’elle a passé, au nom de l’UE, un deal avec la Turquie et la Libye. Tant que l’incitation à entrer dans les eaux européennes sera là, le nombre de volontaires pour se rendre dans le cul-de-sac libyen en espérant mettre un pied en Europe augmentera, le nombre de morts aussi. Plus ils seront acceptés en Europe, moins ils seront renvoyés, plus ils seront nombreux à vouloir venir.

D’après Éric Kaufmann, le style populiste de Macron et sa politique migratoire conservatrice reflète l’influence des populistes de droite et non pas une victoire sur eux. Il rappelle que la reprise des thèmes d’extrême droite n’est pas sans risque, comme l’a montré l’expérience de Cameron, les partis populistes pouvant en ressortir plus forts.

L’islam est devenu un sujet de débat à droite comme en témoignent l’ouvrage de Christopher Caldwell[6] et celui, raciste, de Thilo Sarrazin[7]. En France, une coterie d’écrivains est en faveur de l’arrêt de l’immigration, avec deux nouvelles stars – Renaud Camus et Éric Zemmour (présenté par Éric Kaufmann comme un juif pratiquant d’origine algérienne) – dont le thème dominant est le déclin de la majorité ethnique et l’érosion des traditions de cette majorité. Une version plus modérée de ces idées est portée par des écrivains anciennement de gauche, généralement juifs, qui s’inquiètent du sort culturel de l’Europe : Alain Finkielkraut et Pascal Bruckner par exemple.

Par ailleurs, Éric Kaufmann pense qu’une réussite du populisme de droite est moins probable en France qu’ailleurs en Europe, en raison du « taux élevé de natalité, de la forte exogamie des musulmans et d’une immigration relativement basse ».

PROPOSITION : DES CAMPS DE RÉFUGIÉS EN EUROPE

S’il faut aider financièrement les pays voisins des zones de conflit à élever les standards des camps de réfugiés qui s’y trouvent, il faut aussi, écrit Éric Kaufmann, consentir à ouvrir de tels camps en Europe, sans promesse d’installation et de citoyenneté. Ce serait une manière, dit-il, de tester la sincérité des libéraux favorables au principe d’installation, lequel conduit plus sûrement à une fermeture de l’Europe. S’ils s’opposaient à ces camps, on saurait à quoi s’en tenir.

Aux propositions qui ont surgi d’installer des camps ici ou là, Éric Kaufmann préférerait des centres spacieux et permanents partout dans l’UE où l’on transporterait les étrangers des zones de conflit. Ils y seraient protégés, logés, habillés, éduqués, nourris et soignés, avec la possibilité de travailler et de se distraire. Qui paierait ? La communauté internationale, les organisations caritatives et les pays riches. Ce serait une manière de faire marche arrière par rapport à l’extension des droits de l’homme, du droit de protection au droit d’installation. Éric Kaufmann pense que ce serait plus facile de convaincre les pays de Višegrad de s’impliquer si cela revenait à financer des installations sans ouvrir la voie à la citoyenneté. L’Occident pourrait fixer un quota annuel de réfugiés avec droit d’asile illimité en provenance de pays en conflit desquels des pays occidentaux sont les plus proches voisins et une répartition de ces réfugiés dans l’UE.

EXCEPTIONNALISME CANADIEN ET POPULISME DE DROITE EN NOUVELLE ZÉLANDE ET EN AUSTRALIE

Si le Canada, la Nouvelle Zélande et l’Australie ont entre 20 % et 25 % d’habitants nés à l’étranger et une population d’origine étrangère plus grande encore, le Canada fait exception, non pas tant parce qu’il ne connaît pas d’opposition à l’immigration, mais parce que les normes antiracistes y sont si prégnantes qu’aucun parti populiste anti-immigration n’y a vu le jour. Ainsi, dans une enquête conduite par EKOS en 2015, 41 % de Canadiens étaient d’accord pour dire qu’il y avait trop de minorités visibles. La division linguistique n’aide pas non plus les conservateurs anglophones et les conservateurs francophones à faire front commun.

Le Canada a adopté, en 1971, la loi sur le multiculturalisme et, en 1982, la charte des droits et libertés. Les critiques du multiculturalisme émanent de ceux qui sont capables d’encaisser l’accusation de racisme. Un urbaniste d’origine chinoise fut traité de raciste par le maire de Vancouver pour avoir montré que les deux-tiers des appartements du West-Side étaient vendus à des Chinois avec prénom chinois.  On a donc un Canada très libéral dans sa partie anglophone où, contrairement au Québec où l’identité est territoriale, historique et culturelle, l’identité est futuriste, centrée sur l’idéologie moderniste de gauche du multiculturalisme.

Les premiers colons ont été français, puis des anglo-américains sont arrivés massivement, suivis par d’autres anglophones au 19ème siècle (des Écossais et des Irlandais surtout). Le loyalisme britannique des Anglo-Canadiens s’est effondré avec l’empire et aucun mythe n’a survécu à la chute du nationalisme britannique. Les Anglo-Canadiens n’ont pas entrepris, comme les Québécois, un travail intellectuel qui leur aurait permis de développer des arguments sur la défense des traditions ethno-nationales. C’est au Québec, qu’a été votée en 2017 une loi sur la burqa, loi approuvée par 91 % des francophones québécois.

Les blancs devraient être minoritaires au Canada en 2050. C’est déjà le cas dans la région de Toronto depuis 2016 avec, pas loin derrière, Vancouver.

Dans les années 2010, l’Australie et la Nouvelle Zélande ont vu se développer des partis populistes de droite : One Nation pour la première et New Zealand First pour la seconde. Mais les normes antiracistes y sont encore solidement ancrées.

Comme l’a montré Timur Kuran, les gens ne suivent pas seulement leurs propres croyances mais aussi celles que les autres trouvent acceptables. Lorsque la politisation de l’immigration et du multiculturalisme est jugée raciste et qu’il n’existe pas d’entrepreneur politique de talent prêt à franchir l’interdit, il y a peu de chances que le statu quo soit ébranlé. C’est particulièrement vrai au Canada qui, d’après Éric Kaufmann, s’achemine vers une société dynamique, à faible cohésion, orientée vers le futur.

 

LE REFOULEMENT

Les normes sociales, qui dérivent de l’idéologie dominante dans la société, peuvent réprimer, empêcher, aussi bien les idées que les comportements. Les tabous suscitent des réponses émotionnelles aux transgressions. Mais l’Université devrait être le lieu par excellence où les arguments ne sont pas interdits mais débattus.

Aujourd’hui, l’hégémonie des normes libérales (Political Correctness) est remise en cause par des populistes et des centristes qui cherchent à installer de nouvelles normes sociales, notamment en définissant les musulmans et les cosmopolites comme des déviants et en exagérant les risque sécuritaires que font courir les musulmans. C’est une tragédie parce que et le cosmopolitisme et l’identité musulmane sont des choix de vie parfaitement respectables. Dans l’élite culturelle institutionnelle, au contraire, c’est l’idéologie libérale de gauche qui domine et considère l’attachement des blancs à leur majorité ethnique comme déviant et raciste.

Éric Kaufmann revient sur les dérives universitaires parfaitement décrites par Jonathan Haidt et Greg Lukianof (cf. http://www.micheletribalat.fr/440866626).

Aujourd’hui, la gauche moderniste attend des minorités qu’elles s’accrochent à leur culture et résistent à l’oppression blanche. Mais elle hiérarchise  les catégories ainsi protégées, plaçant la race au-dessus du sexe. Par exemple, le transgenrisme est acceptable, mais pas le changement de race.

À l’origine, la gauche moderniste était plutôt antireligieuse qu’antinationale. C’est après la 1ère guerre mondiale que le lien au nationalisme a tourné à l’aigre. Aux Etats-Unis, avec l’arrivée des baby-boomers, notamment dans les cours en sciences sociales des universités, l’analyse du mouvement pour les droits civils des années 1960 fut remplacé par un discours anti-intellectuel et radical centré sur le pouvoir. On a assisté à la montée des libéraux de gauche dans les milieux académiques. C’est dans les années 1980 qu’est apparue l’expression “political correctness” pour désigner le respect des tabous de la gauche moderniste sur la race, le genre et la sexualité. John McWhorter[8] a parlé de religion de l’antiracisme, avec ses rituels : on applaudit ceux qui envoient des signaux antiracistes pour signaler son caractère vertueux, équivalent d’un « Amen » pour les prédicateurs.

DEUX DÉFINITIONS POSSIBLES DU MULTICULTURALISME

Le multiculturalisme peut simplement faire référence à la diversité démographique factuelle ou à la reconnaissance de la diversité comme identité d’une société et fondement de la redistribution. La droite est opposée à la définition identitaire et la gauche fait semblant de confondre les deux pour traiter de racistes ceux qui s’opposent à la définition identitaire.

DÉFINITIONS DU RACISME

Éric Kaufmann juge illibérales les décisions politiques prises par la France, notamment l’interdiction de la burqa, au même titre que la censure des idées sur les restrictions migratoires des modernistes de gauche.

Éric Kaufmann retient trois sens possibles de « racisme » :

1)    Ce peut être l’antipathie pour un exogroupe (outgroup). Par exemple dire que les musulmans représentent une menace. Une telle déclaration peut susciter des sentiments hostiles et irrationnels de haine ou de crainte. « Critiquer l’islam est, malgré tout, acceptable, pourvu qu’on prenne soin de contextualiser » ;

2)    La recherche ou l’attachement à la pureté raciale, porteurs du risque de génocide ;

3)    La discrimination raciale, dont la gauche moderniste a fait un outrage plutôt qu’un problème d’inégalité parmi d’autres.

Certains étendent la rubrique raciste au capitalisme et au patriotisme. Il est devenu courant de parler de société raciste sans démonstration probante. Ainsi, l’accusation unilatérale des blancs est une croyance, pas un fait.

Éric Kaufmann rêve d’une taskforce sur internet qui, recourant à des études rigoureuses et à la logique analytique, serait en mesure de juger des accusations de violation des normes ayant reçu une grande visibilité. Ses conclusions n’entraîneraient pas de sanction juridique mais pourraient faire honte à ceux qui ont violé ces normes et aider ceux qui sont accusés injustement. Éric Kaufmann pense que cette taskforce « impartiale » serait de nature à réduire la polarisation. 

L’hégémonie de la gauche moderniste, notamment à l’université aux États-Unis, a entraîné ce que Timur Kuran appelle la « falsification des préférences ». Mais la contestation du récit de gauche a permis à ceux qui le désapprouvaient silencieusement de se dévoiler et de faire reculer les tabous antiracistes, d’abord sur le multiculturalisme, puis sur l’immigration et l’islam, même si c’est allé trop loin, d’après Éric Kaufmann, pour les musulmans. Ce recul a stimulé la gauche moderniste qui a cherché à affirmer son contrôle normatif sur les institutions où elle domine, causant ainsi une animosité croissante des conservateurs contre les universités. L’arrivée de Trump semble avoir eu un effet multiplicateur pour la gauche moderniste et les médias sociaux ont envenimé l’atmosphère. Pourtant, on ne voit pas bien comment la gauche pourrait rebâtir le climat de falsification des préférences. Éric Kaufmann est favorable au démantèlement des tabous de la gauche moderniste, mais trace une ligne rouge sur la liberté négative qu’il considère avoir été franchie à propos des musulmans. Il pense que la stratégie de gauche qui reviendrait à accentuer encore les normes morales dans ses fiefs (Hollywood, universités, écoles) pourrait se retourner contre elle et étendre la contestation de ces normes. L’attaque par Trump des vaches sacrées du politiquement correct a été, derrière l’immigration, un facteur de sa victoire.

EXPRESSION PERSONNELLE DE L’IDENTITÉ RACIALE

L’expression d’une identité, quelle soit noire, hispanique, blanche ou autre n’est pas raciste, pourvu qu’elle ne soit pas dirigée contre les autres. Ce n’est pas parce que les blancs sont majoritaires que l’intérêt qu’ils portent à eux-mêmes est illégitime. C’est plus difficile de voir son groupe décliner que prospérer et museler l’expression de l’identité blanche peut aboutir à favoriser son expression négative. Aujourd’hui, il est plus facile d’exprimer un argument raciste que de défendre son intérêt racial. 91 % des électeurs blancs diplômés ayant voté Clinton trouvent racistes les blancs qui souhaitent limiter l’immigration pour maintenir leur poids dans la population, mais 58 % seulement pensent la même chose des minorités qui cherchent à augmenter leur poids par l’immigration. Éric Kaufmann est d’avis que les intérêts des groupes doivent pouvoir s’exprimer librement. C’est aux politiques d’élaborer des compromis.

 

LA FUITE

Éric Kaufmann s’interroge sur la réalité de ce qu’on appelle le “white flight”, qui voudrait que les blancs fuient les quartiers au peuplement trop ethniquement diversifié à leur goût. Comme en Europe du Nord et en France (http://www.neotheque.info/wp-content/uploads/2010/06/CDL-2009-71_98-M_Tribalat.pdf), ce n’est pas tant une fuite qu’un évitement qui explique les fortes concentrations ethniques au Royaume-Uni. Aux Etats-Unis aussi, les blancs qui déménagent vont dans des lieux où les minorités sont moins nombreuses que là d’où ils viennent. Ce sont les blancs qui cherchent l’entre-soi.

L’immigration a transformé le peuplement des grandes villes. Aux Etats-Unis, si l’on met de côté les quartiers en cours de gentrification, plus le peuplement était diversifié dans une ville en 2000, plus grande a été la perte de blancs dans la décennie suivante. C’est la même chose à Londres.

Les libéraux sont plus mobiles que les conservateurs, mais il ne semble pas y avoir de différences importantes entre eux dans le choix de leur nouveau quartier quand ils bougent. Ils choisissent des voisinages moins diversifiés. Mais, aux Etats-Unis, les libéraux préfèrent vivre dans des lieux dotés d’écoles, de commerces et de services publics, alors que les conservateurs choisissent plutôt de grandes maisons à l’écart.

Libéraux et conservateurs blanc cherchent à éviter les quartiers « superdiversifiés », surtout lorsqu’ils ont des enfants, car la ségrégation est encore plus forte dans les écoles.

Les mobilités produisent des divisions géographiques entre les grandes villes où des blancs très diplômés côtoient un prolétariat immigré et le reste où la population blanche est très majoritaire, mais moins diplômée. C’est l’opposition entre l’Amérique-métro et l’Amérique-rétro, qui recouvre aussi la carte électorale. Avec l’expansion des villes, le fossé pourrait se creuser.

Au Royaume-Uni, les réseaux d’amis des blancs restent très majoritairement blancs, y compris dans les districts où la diversité est grande. Les connexions extra-ethniques se font plutôt sur les lieux de travail.

Est-ce que ces préférences aboutissent à des sociétés moins cohésives et moins favorables à la redistribution ? C’est plutôt le cas des pays où les minorités ont tendance à être plus pauvres (Etats-Unis et Europe, contrairement au Canada). Mais, pour que la question de la redistribution apparaisse au niveau national, il faut qu’elle soit médiatisée par des politiques. Ce n’est pas tant à un fléchissement du soutien de la protection sociale que l’on assiste en Europe, qu’à un chauvinisme qui demande d’attribuer un privilège à ceux qui ont payé et donc d’exclure les immigrés fraîchement arrivés.

Les attitudes sur les grands enjeux politiques sont plus influencées par les médias nationaux et les traditions culturelles que par les enjeux locaux. Au Royaume-Uni, le pourcentage de gens qui disent que l’immigration est un problème pour leur nation est de 50 points plus élevé que celui des gens qui disent que c’est un problème local.

L’attachement ethnique des conservateurs s’étend de la sphère personnelle à la nation, alors que celui des libéraux se limite à la sphère personnelle. C’est pourquoi, en Suède et au Canada, le comportement tribal local cohabite fort bien avec les orientations cosmopolites sur l’immigration et l’identité nationale.

 

L’ASSOCIATION

Avec une politique visant à faire baisser l’immigration, l’hostilité anti-immigration pourrait refluer, mais les minorités grossissent aussi en raison de leur jeune âge et d’une fécondité un peu plus forte. Ceux qui anticipent, comme Ron Inglehart et Pippa Norris[9], une acclimatation progressive aux minorités avec le renouvellement des générations, pourraient être déçus par ce que montrent les enquêtes longitudinales : avec le temps, les gens deviennent plus conservateurs.

LES MARIAGES INTERRACIAUX

Éric Kaufmann place beaucoup d’espoir dans les mariages interraciaux qui produisent des gens d’ascendance mixte se mariant à leur tour très souvent avec des blancs. Les Franco-Algériens sont, pour lui, un motif d’espoir, les Franco-Marocains aussi qui seraient embarqués avec eux dans un processus d’assimilation. Zidane est même cité en exemple de ces Kabyles qui s’identifient aux traditions francophones.

C’est la sécularisation qui favorise l’assimilation. En dehors de la France, les musulmans, moins sécularisés, se marieront moins en dehors de leur affiliation religieuse. Le pari de l’assimilation par le mariage n’est donc pas gagné et la géographie de la mixité ethnique devrait suivre la division métro-rétro.

QUE DEVIENDRONT LES FRONTIÈRES ETHNIQUES ?

Que va produire ce qu’Éric Kaufmann appelle le « beigissement » de l’Amérique ? À la longue, ceux qui ont une ascendance blanche devraient finir par s’identifier comme blancs, notamment grâce aux prénoms anglicisés. Il raconte comment l’arrestation de 200 Hispaniques illégaux dans une usine de conditionnement de viande a conduit à l’embauche de Somalis légaux, dont les demandes religieuses, acceptées par l’entreprise, ont offusqué les hispaniques.

Éric Kaufmann envisage différents scénarios plus ou moins probables quant à l’avenir des majorités blanches.

La non mixité ethnique est l’un d’entre eux, avec des enclaves homogènes. Sa probabilité est faible, comme celle de voir le désir de renvoyer les minorités l’emporter. Même les conservateurs souhaitant un ralentissement du changement ethnique seraient horrifiés par une telle mesure.

Le melting pot est une autre option, avec des Occidentaux qui seront tous de races mélangées. Éric Kaufmann a fait réaliser, par le démographe britannique Edward Morgan, des projections à partir du recensement de 2011 au Royaume-Uni, dans lesquelles le pays se dirigerait vers une majorité mélangée après 2160. Mais les blancs risquent de ressentir péniblement leur déclin avant de se sentir appartenir à la majorité mélangée. La manière dont s’identifieront les populations mélangées devrait être influencée par le positionnement politique, avec des libéraux valorisant leur héritage non-européen et des conservateurs faisant l’inverse. Mais, c’est en s’ouvrant aux populations mélangées qui s’identifient avec l’héritage européen que les « blancs » pourront rester majoritaires.

Éric Kaufmann envisage une autre option. Le surgissement de revendications nationalistes, associées à une conscience identitaire avivée par la rencontre avec des cultures étrangères, pourrait conduire à une politique d’indépendance dans certaines régions.

QUE DIRE DE LATHÈSE D’EXTRÊME DROITE DU GÉNOCIDE BLANC ?

Éric Kaufmann est d’avis qu’il vaut mieux discuter cette thèse car l’ignorer lui donne de l’oxygène.

L’argument selon lequel les groupes ethniques minoritaires sont encouragés à se sentir fiers de leur identité, mais pas les blancs, est vrai. Par exemple, sur les campus américains, les clubs blancs sont jugés inacceptables, même si les blancs y sont minoritaires, ce qui autorise l’extrême droite à recruter sur l’ensemble de leurs positions. Invoquer l’histoire du racisme revient à supposer une culpabilité intergénérationnelle.

L’argument selon lequel les libéraux ont l’intention de transformer des sociétés blanches en sociétés qui ne le seront plus par l’immigration lui semble en partie vrai. Mais la gauche moderniste est d’abord motivée par l’humanitarisme et un millénarisme multiculturel. Elle espère la fin de la majorité blanche parce qu’elle pense que cela favorisera le progressisme.

Par contre, l’affirmation du génocide des blancs par l’immigration et les mélanges avec des extra-européens est fausse car les blancs ont d’ores et déjà des ancêtres non européens.

Éric Kaufmann évoque quelques scénarios futuristes sur fond de manipulations génétiques pour finir par traiter du rôle des fondamentalistes blancs. Si l’immigration diminue, la fécondité supérieure des fondamentalistes religieux de différentes sectes pourrait être décisive. Mais la croissance des mouvements sectaires est de nature, dit-il, à faire régresser les préoccupations ethniques, sécularisés et modérés de toutes origines s’alliant contre eux.

Éric Kaufmann termine son ouvrage par un chapitre-conclusion sur la « gestion du whiteshit » comprenant des recommandations politiques. 

GÉRER LE “WHITESHIFT

Éric Kaufmann est en partie d’accord avec Mark Lilla[10] qui recommande de s’intéresser moins aux différences et plus au projet collectif en visant plus de justice sociale. Mais il pense néanmoins que l’identité ethnique n’est pas toxique en soi. Elle doit juste être modérée. Chaque groupe, celui des blancs y compris, doit être traité équitablement, les griefs devant s’appuyer sur des modélisations statistiques et non sur la généralisation d’anecdotes.

Si les blancs pouvaient expliciter des intérêts identitaires en dehors de ceux de la nation, ils seraient amenés à mieux comprendre les intérêts des minorités, écrit-il. L’intérêt des blancs est de freiner l’immigration pour limiter la dislocation culturelle et faciliter l’assimilation. L’expression de cet intérêt est légitime. Le climat normatif devrait être neutre entre ceux qui veulent toujours plus de diversité et ceux qui veulent la freiner. C’est aux politiques d’arbitrer.

Éric Kaufmann distingue deux modèles d’immigration pour répondre aux inquiétudes de la majorité blanche. Le premier consiste à réduire l’immigration au niveau désiré par l’électeur médian. Le second, suggéré par Paul Collier, serait d’introduire des éléments culturels dans un système à points, à côtés d’éléments économiques et humanitaires. Des points pourraient être attribués à ceux qui ont une meilleure chance de s’assimiler. C’est déjà ce que font certains pays avec la langue. On pourrait y ajouter les mariages mixtes et une religiosité modérée. La France aurait ainsi intérêt à accorder des points supplémentaires aux Algériens en raison « du fort taux de mariages mixtes des Franco-Algériens » et les Pays-Bas aux Afro-Caribéens. Un système à points est préférable aux quotas qui, compte tenu du climat actuel en Europe, ne donnerait qu’une immigration très réduite. L’État attribuerait des points culturels non pas parce qu’il préfère ceux qui sont les plus à même de s’assimiler dans un idéal national, mais parce qu’il doit tenir compte des intérêts des groupes culturels d’électeurs, pondérés par leur taille. Ce système à points permet, d’après Éric Kaufmann, de ralentir le changement culturel tout en permettant d’atteindre des objectifs économiques et humanitaires. Il évite d’en arriver à réduire la liberté des minorités illibérales (ex de la burqa), diminue l’anxiété vis-à-vis de l’assimilation. Il réduit le risque de sublimation de l’intérêt ethnique des blancs par déplacement des griefs sur d’autres groupes et donc le racisme.

Les cosmopolites, qui sont d’abord « citoyens du monde », sont dans leur droit à condition qu’ils ne deviennent pas coercitifs vis-à-vis de ceux qui ont des attachements locaux ou nationaux plus forts et dont les intérêts sont tout aussi légitimes. Il faut donc, écrit Éric Kaufmann, trouver un équilibre entre les deux.

PROPOSITION : LE MULTIVOCALISME, VERS UN NATIONALISME FLEXIBLE

Le nationalisme civique n’est pas la solution car il poursuit deux objectifs contradictoires : l’universalisme et le particularisme. L’universalisme n’est pas porteur d’identité dans le monde d’aujourd’hui. Éric Kaufmann propose une nouvelle synthèse qu’il appelle, après l’anthropologue britannique Victor Turner, le multivocalisme.

Chacun regarde la question identitaire d’un angle différent et se rattache à la nation à sa manière. Il prend l’exemple du Labour au Royaume-Uni qui rassemble des féministes libérales, des ouvriers traditionnalistes et des musulmans… Ça marche si l’on permet à chaque segment de croire que le parti reflète l’ensemble de ses valeurs, sans contradiction par exemple entre le féminisme et l’islam. Ce qui implique de mettre l’accent sur un ou deux messages universels, introduisant ainsi une variabilité de l’identité Labour. Le contre-exemple serait plutôt un parti qui étendrait l’identité civique à l’héritage obligatoire de l’histoire des siècles passés, bafouant ainsi l’ethnicité et s’aliénant les minorités.

Éric Kaufmann recommande aux politiques de varier leurs discours en fonction de leur auditoire afin de tenir compte de la complexité de l’appartenance à la nation et de cultiver à ce sujet ce que Kissinger appelait une « ambiguïté constructive ». Il conseille aux politiques britanniques, pressés de se prononcer sur le sujet, de répondre qu’il y a plusieurs manières d’être britanniques.

Le multivocalisme serait un moyen de favoriser le cheminement vers un “whiteshift”, modèle dans lequel la majorité blanche évoluerait petit à petit vers une majorité mélangée, laquelle prendrait en charge les mythes et les symboles des blancs. Éric Kaufmann parle d’ethnicité libérale, ouverte aux autres, tout en restant symboliquement exclusive.

Mais l’État-nation ne se confond pas avec cette nouvelle majorité. Les minorités s’identifient comme elles le souhaitent, tout en étant composées de citoyens comme les autres. Le plus borné des salafistes doit être traité aussi bien qu’un membre de la majorité.

Le contrat culturel se définit ainsi : Chacun a une identité riche et sécurisée et une identité nationale fine et culturellement neutre, orientée vers le futur, même si la majorité mélangée est probablement une source privilégiée de la glue civique. Éric Kaufmann juge ce modèle plus libéral, car il supprime la nécessité, pour les États, de conduire une politique d’intégration. Les personnes qui veulent s’assimiler le peuvent et celles qui préfèrent vivre en diasporas aussi. C’est la politique migratoire qui devrait permettre de trouver un équilibre entre diversité et assimilation, en ouvrant plus ou moins le robinet de l’immigration.

 

MES COMMENTAIRES

 

Si je suis en partie d’accord avec le diagnostic d’Éric Kaufmann, j’ai des réserves sur sa grille d’analyse raciale (même s’il la distancie d’une approche biologique) et sur son opérabilité dans l’ensemble des pays occidentaux. D’ailleurs, Éric Kaufmann a du mal à s’en tenir à cette grille tout au long de son livre. C’est le cas, par exemple, lorsqu’il parle des Franco-algériens ou des Franco-marocains. Aux Etats-Unis, les Nord-Africains sont, avec les personnes ayant une origine européenne ou moyen-orientale, considérés comme blancs. Au Royaume-Uni, la classification ethnoraciale signale la possibilité de s’affilier au groupe ethnique des Arabes ou à tout autre groupe qui n’aurait pas été répertorié. L’Australie définit l’ethnicité à partir de l’auto-déclaration de l’ascendance. En Nouvelle Zélande, la liste des codes de classification des groupes ethniques la plus étendue ressemble à une énumération de pays d’origine.

Il me semble que c’est moins la question de la survivance en tant que blancs qui tourmente les autochtones français (c’est sans doute aussi le cas d’autres Européens) que la survivance culturelle et la continuité historique. C’est d’ailleurs grâce à cela que la France assimilationniste a réussi à incorporer diverses vagues migratoires au fil de son histoire, même si ça s’est gâté sur la fin.

Ces autochtones ne sont pas des libéraux au sens qu’Éric Kaufmann donne à ce mot, c’est-à-dire prêts à se contenter d’être une communauté comme une autre, éventuellement minoritaire, à laquelle on accorderait le droit de se référer à l’histoire et aux traditions culturelles qu’elle chérit, pourvu qu’elle ne cherche pas à ce que ce soit aussi celles de la nation tout entière. Comme l’écrit Paul Collier (Exodus, à paraître en français), pour que l’assimilation fonctionne, les autochtones doivent se faire les prosélytes de leur propre nation. Si ces autochtones avaient voulu seulement défendre, de manière exclusive, leur patrimoine culturel, leur héritage historique, leurs modes de vie, sans chercher à ce que les nouveaux venus les rejoignent, l’assimilation aurait été infiniment plus difficile en France.

Éric Kaufmann espère une sorte de synthèse entre assimilation et multiculturalisme.

L’assimilation qu’Éric Kaufmann envisage passe par le mariage mixte, dont les autochtones attendent, en réalité, plus l’intégration de leur progéniture dans l’héritage historique qu’un blanchiment de la couleur de peau. Son optimisme sur l’assimilation des musulmans en France est un peu daté et ne tient pas compte du mouvement de désécularisation constaté au fil des générations. D’autant qu’ Éric Kaufmann élimine l’idée de pression sociale, jugée illibérale ; l’assimilation devant être un choix individuel sur lequel ni l’État, ni  la « majorité ethnique » ne doivent peser. Il semble considérer que les choix culturels ou religieux qui s’opèrent dans un groupe minoritaire doivent être respectés, même s’ils sont le résultat de la pression sociale du groupe, d’où sa condamnation des lois interdisant la burqa, jugées illibérales alors même qu’elles s’appliquent à des minorités illibérales qui n’hésitent pas à avoir recours à la coercition, voire pire.

Le multiculturalisme sans asymétrie qu’il envisage – appelé multivocalisme - me semble un doux rêve dont je ne vois pas comment il pourrait s’incarner et prospérer pacifiquement. La « majorité ethnique » devrait abandonner toute idée de façonner la nation, tout en ayant le droit d’exprimer ses revendications comme n’importe quel autre groupe ethnique. Mais la libérera-t-on des obstacles légaux mis à la culture d’un entre-soi et à la préférence des mêmes qui risque d’engendrer des discriminations ? C’est peu probable. C’est là que réside, selon moi, l’asymétrie fondamentale du multiculturalisme. Il ne suffit pas de l’autoriser à donner son avis pour que la « majorité ethnique » soit traitée de la même manière que les minorités dans l’expression de son intérêt en tant que groupe ethnique.

S’il reconnaît le caractère trop peu substantiel du nationalisme civique, se limitant à quelques droits universels, Éric Kaufmann en donne deux versions contradictoires. D’une part, il juge que le nationalisme civique prôné par Gordon Brown pour le Royaume-Uni n’avait rien de particulièrement britannique mais semblait, au contraire, tirer les conséquences de changements démographiques qui ne permettraient pas de fonder une identité plus substantielle. D’autre part, en fin d’ouvrage, il reproche au nationalisme civique de viser deux lièvres à la fois : l’universalisme et le particularisme.

C’est pourtant à un nationalisme civique que ressemble sa troisième voie multivocaliste. Chacun a toute liberté de s’affilier comme il lui plaît (identité épaisse) sans que l’État-nation cherche à façonner des citoyens d’un certain type, tous les citoyens développant une identité civique fine. L’État n’aurait plus à mettre en oeuvre une politique d’intégration (à quoi intègrerait-on les nouveaux venus d’ailleurs ?), laissant la société à elle-même. La majorité se contenterait de « cultiver son jardin », sans se préoccuper du sort d’une société qui serait désormais formée de citoyens universels tournés vers l’avenir. Tous Canadiens ! On se demande à quoi pourraient ressembler les manuels scolaires dans un tel modèle.

 Éric Kaufmann fait un pari sur l’avenir bien audacieux. Les mariages mixtes finiraient par avoir raison des frontières ethniques, pourtant libres de se développer. La majorité serait certes un peu plus mélangée mais elle prendrait en charge les mythes et symboles des « blancs ». En résulterait une ethnicité qu’il qualifie de libérale.  

Il pense que ce projet est réalisable, sans maintenir les normes antiracistes actuelles qui pénalisent les « majorités ethniques » en Occident, et particulièrement au Canada. C’est peu vraisemblable, comme le montre, justement, l’exemple canadien.

J’ajoute que l’idée d’une taskforce scientifique impartiale qui déciderait, à partir de modélisations, s’il y a violation de normes antiracistes, fait froid dans le dos. Surtout lorsqu’on sait l’usage que font les sciences sociales des modélisations (cf. http://www.micheletribalat.fr/436549496).

Pour mener à bien ce projet multivocaliste, Éric Kaufmann conseille aux politiques britanniques de jouer sur l’ « ambiguïté constructive » chère à Kissinger en adaptant leurs discours aux différents publics, quitte à, s’ils sont coincés, déclarer qu’il y a plusieurs manières d’être britannique. Il suppose donc que les publics auxquels les politiques s’adressent ne sont jamais vraiment mélangés. À l’heure des réseaux sociaux et des chaînes d’infos, c’est, à mon avis, la recette pour faire monter en flèche la méfiance envers les hommes politiques, laquelle prospère déjà très bien sans cela aujourd’hui.

Enfin, ne serait-ce qu’en raison des standards des droits de l’homme en Europe, sans parler de l’histoire, la proposition visant à installer des camps de réfugiés un peu partout en Europe dans lesquels les réfugiés accueillis ne se distingueraient de ceux d’aujourd’hui que par un statut n’ouvrant ni à l’installation ni à la citoyenneté me paraît inenvisageable. Combien de temps resteraient-ils sans perspectives de devenir citoyens ? Quel serait l’avenir des enfants nés dans ces camps ? Le statut de réfugié se transmettrait-il au fil des générations ? David Goodhart préconise de revenir à une définition de l’asile moins étendue, et de privilégier une aide à distance, infiniment moins coûteuse qu’une aide dépensée en Europe (http://www.micheletribalat.fr/436804830). Ça me paraît beaucoup plus raisonnable.

Si l’on suit Éric Kaufmann, après avoir fixé un quota, l’Europe irait chercher des réfugiés dans les camps existant à proximité des zones de conflits. Mais il ne nous dit pas ce qu’il conviendrait de faire des jeunes gens, « chargés » sur les bateaux par des passeurs, qui continueraient d’arriver sur les côtes européennes, au risque de mourir en mer. On croit deviner, cependant, qu’Éric Kaufmann ne rejetterait pas, alors, une solution à l’australienne.



[1] « The Future of whiteness’ Salon, 29 Mai 2012.

[2] Nom du sénateur  qui présida la Commission bipartisane sur l’immigration, dont le rapport fut rendu public en 1911.

[3] Essayiste américain (1886-1918).

[4] Timur Kuran est un professeur d’économie et de sciences politiques à l’université Duke aux Etats-Unis. Il a écrit Private Truths, Public Lies, The Social Consequences of Preference Falsification, Harvard University Press, 1995. Voir mes notes de lecture sur cet ouvrage : http://www.micheletribalat.fr/439783525.

[5] Ce parlementaire conservateur avait prononcé le 20 avril 1968 un discours intitulé « Rivières de sang » lors d’une réunion régionale de son parti alors que l’on débattait au parlement d’une loi sur les relations raciales. Il prédisait un avenir sombre au Royaume-Uni  en raison de l’immigration en provenance de l’ancien Commonwealth et de ses effets démographiques). Son discours fut l’objet d’une polémique si vive qu’il fut obligé de démissionner du Shadow Cabinet où il occupait le poste de ministre de la Défense. 

[6] Une révolution sous nos yeux, Comment l’islam va transformer la France et l ‘Europe, Ed. du Toucan, 2011.

[7] L’Allemagne disparaît, Ed. du Toucan, 2013.

[8] Linguiste américain, professeur de linguistique et professeur associé d’anglais et de littérature comparée à Colombia University. “Antiracism, our flawed new religion”, Daily Beast, 27 juillet 2015. https://www.thedailybeast.com/antiracism-our-flawed-new-religion.

[9] https://www.researchgate.net/publication/317997427_Trump_Brexit_and_the_Rise_of_Populism_Economic_Have-Nots_and_Cultural_Backlash

[10] La gauche identitaire : l’Amérique en miettes, Stock, 2018.