ENFANTS D’IMMIGRÉS

STATISTIQUES INSEE

Novembre 2019

 

Avertissement : J’ai, il y a un an, mis en ligne un texte sur les données publiées dans les Portrait social de l’Insee. J’essayais de reconstituer la série des descendants directs d’immigrés à partir des tableaux publiés dans ces Portrait social. Une erreur de calcul m’a amenée à écrire des bêtises. À la lumière du Portrait social 2019, j’ai réexaminé la chose, corrigé les erreurs et, évidemment, retiré la page en question de mon site. Mes excuses à ceux qui ont lu ce papier. Il faut savoir manger son chapeau de temps en temps, ça ne fait pas de mal !

  

L’Insee vient de sortir le Portrait social 2019 dans lequel il donne un tableau sur le nombre d’immigrés par pays de naissance en 2018, suivi d’un tableau sur le nombre de descendants d’immigrés selon l’origine en 2018 qui se limite en fait aux descendants directs (https://www.insee.fr/fr/statistiques/4238781, page 170-171).

Dans les Portrait social figure l’évolution en pourcentage (en moyenne annuelle) depuis cinq ou dix ans. Le Portrait social 2018 compare ainsi les données de 2015 à celles de 2010, celui de 2017, les données de 2014 à celles de 2009… Mais, dans Portrait social 2019, la comparaison est sur 10 ans : données de 2018 comparées à celles de 2008. L’Insee a donc décidé de ne pas produire de données sur les descendants directs d’immigrés pour les années intermédiaires 2016 et 2017.

On se demande pourquoi l’Insee ne donne pas les moyens de reconstituer une série, comme il est possible de le faire, depuis 2008, à partir des tableaux sur les immigrés mis en ligne sur son site. D’ailleurs, fait exceptionnel, l’Insee a mis en ligne cet été une série sur la population immigrée de 2010 à 2018 pour la France hors Mayotte jusqu’en 2013, avec Mayotte à partir de 2014 (données provisoires pour les deux dernières années, https://www.insee.fr/fr/statistiques/2381755#tableau-figure1). Cette série peut être complétée en allant chercher les données des années 2008 et 2009 sur le site de l’Insee. Ces tableaux sur les immigrés sont extraits des enquêtes annuelles de recensement.

Les données sur les enfants d’immigrés sont tirées de l’enquête Emploi (qui recueille le pays et la nationalité de naissance des parents) pour les 15 ans ou plus (champ de l’enquête) et des enquêtes annuelles de recensement pour les moins de 15 ans. Comme l’explique l’Insee, l’information sur les moins de 15 ans est collectée dans l’enquête Emploi, mais elle est d’une moins bonne qualité que l’enquête annuelle de recensement en raison de la taille de l’échantillon qui est beaucoup plus petite. L’enquête Emploi est une enquête continue sur l’année. En 2018, elle a été menée auprès d’un échantillon de 74 000 ménages par trimestre, renouvelé par sixième, ce qui donne au total environ 110 000 ménages distincts par an (file:///Users/admin/Desktop/methodologie_emploi_continu_2018.pdf), sans comparaison avec la taille des échantillons des enquêtes annuelles de recensement. Elle est réalisée en France métropolitaine et dans les DOM, sans Mayotte jusqu’en 2018.

Alors que, précédemment, l’Insee publiait dans Portrait Social, les données en n-3 (2015 pour le Portrait social de 2018), dans celui de 2019 il publie les données en n-1 (2018). Ce qui veut dire qu’il consent enfin à exploiter les enquêtes annuelles de recensement autrement que par un lissage sur cinq ans[1] sans préciser, p. 170-171, au lecteur qu’il s’agit de données provisoires, comme l’Insee l’a fait, pour les années 2017 et 2018, dans la série publiée sur les immigrés  (https://www.insee.fr/fr/statistiques/2381755#tableau-figure1).

Pour résumer, les tableaux des années 2012 à 2015 permettent de deviner, à peu près, ceux des années 2007 à 2010, puisqu’on dispose du pourcentage d’évolution sur cinq ans. Ce que j’ai fait. Voilà ce que cela donne sur le graphique ci-dessous qui représente l’évolution de la population immigrée et de celle des enfants d’immigrés en France hors Mayotte. Si la population immigrée peut varier avec plus ou moins d’amplitude d’une année sur l’autre, en fonction des flux migratoires, on ne s’attend pas à ce qu’il en aille de même pour les enfants d’immigrés. Or la population immigrée n’évolue pas de façon extravagante, sauf sur la dernière année, qui n’est, rappelons-le, qu’une estimation provisoire. Par contre, il est peu probable que la population née en France d’au moins un parent immigré évolue de façon erratique. Il est douteux qu’elle augmente à peine entre 2012 et 2013, années pour lesquelles les données n’ont pas été reconstituées à partir du pourcentage d’évolution mais sont celles publiées dans les Portrait social. On voit mal pourquoi des départs de France seraient tantôt très peu nombreux, tantôt importants pour expliquer ces fluctuations.

La population née en France d’au moins un parent immigré est bien plus nombreuse que celle des immigrés. C’est une particularité française qui tient, notamment, à l’ancienneté de l’immigration en France. Si l’on retient les chiffres de l’Insee, le nombre de descendants directs d’immigrés aurait augmenté de 24 % et celui des immigrés de 21 % en 10 ans (2008-2018). Et, au total, 21 % de la population serait d’origine étrangère sur deux générations en 2018.

Évolution du nombre d'immigrés et du nombre d'enfants d'immigrés (nés en France d'au moins un parent immigré), reconstituée de 2008 à 2018 d'après les Portrait social et autres données INSEE
France hors Mayotte.

Prenons un courant migratoire en forte expansion, celui en provenance d’Afrique hors Maghreb. L’évolution en France (hors Mayotte) du nombre d’immigrés est beaucoup plus régulière que ne l’est celle, reconstituée en partie, du nombre d’enfants d’immigrés. Le palier en 2014-2015, que l’on retrouve mécaniquement en 2009-2010, n’est guère crédible.

Si l’on prend l’évolution 2008-2018, en dix ans, la population d’origine africaine hors Maghreb aurait gagné 800 000 personnes, soit un accroissement de +68 %, et serait de 1,9 million en 2018 en France hors Mayotte (graphique ci-dessous).

Évolution du nombre d'immigrés d'Afrique hors Magreb et du nombre d'enfants d'immigrés (nés en France d'au moins un parent immigré) de même origine, reconstituée de 2008 à 2018 d'après les Portrait social et autres données INSEE.
France hors Mayotte

L’Insee semble avoir surmonté ses réticences à faire des séries annuelles tirées des enquêtes annuelles de recensement sur la population immigrée puisqu’il a franchi le pas cette année et publié une série 2010-2018. Mais ce n’est pas le cas pour les descendants d’immigrés. L’enquête Emploi, sur échantillon aréolaire limité, n’est pas l’outil idéal pour produire les données sur l’évolution du nombre et de la composition de la population des personnes nées en France d’au moins un parent immigré. C’est sans doute pourquoi l’Insee évite de publier une série cohérente avec le même pas temporel. Le comparatif avec l’année n-5, ou n-10 comme l’a fait l’Insee dans son Portrait social 2019, ne saurait constituer une série.

La solution la plus raisonnable serait d’introduire, dans les enquêtes annuelles de recensement, les questions sur le pays et la nationalité de naissance des parents. Ces questions figurant, depuis une quinzaine d'années déjà, dans nombre d’enquêtes de l’Insee, dont l’enquête Emploi, on peut considérer que la condition d’acceptabilité posée par la CNIL dans son avis de 2007 est parfaitement remplie.

[1] Les dernières données lissées sur cinq ans portant sur l’année 2016 additionnent les collectes de 2014, 2015, 2016, 2017 et 2018.