ENFANTS D’IMMIGRÉS, STATISTIQUES INSEE

22 Novembre 2018

L’Insee vient de sortir le nouveau Portrait social, publication dans laquelle, pour la quatrième année consécutive, il donne un tableau sur le nombre d’immigrés par pays d’origine suivi d’un tableau sur le nombre de descendants d’immigrés selon l’origine, qui se limite en fait aux enfants d’immigrés. L’origine est celle du père lorsqu’il y a deux parents. Ce ne sont pas des enfants du point de vue de l’âge mais de la filiation.

À chaque fois, figure l’évolution en pourcentage au cours des cinq années précédentes. Le Portrait social de 2018 compare ainsi les données de 2015 à celles de 2010, celui de 2017, les données de 2014 à celles de 2009…

On se demande, en examinant les données, pourquoi l’Insee ne donne pas les moyens de reconstituer une série, comme il est possible de le faire, depuis 2008, à partir des tableaux sur les immigrés mis en ligne sur son site.

Les tableaux sur les immigrés présentent les données lissées à partir des enquêtes annuelles de recensement qui ont lieu tous les ans en début d’année. Ainsi, 2007 fait l’addition des collectes de 2005, 2006, 2007, 2008 et 2009. Les données par pays de naissance, en ligne sur le site de l’Insee, sont tirées de l’exploitation principale, c’est-à-dire à partir de l’ensemble des questionnaires collectés au cours des cinq collectes comprenant l’information exhaustive des communes de moins de 10 000 habitants et un échantillon de 40 % pour les autres communes. La taille de l’échantillon est donc énorme (à peu près 47 millions de personnes pour 2015).

Les tableaux sur les enfants d’immigrés sont tirés de l’enquête Emploi pour les 15 ans ou plus (champ de l’enquête) et des enquêtes annuelles de recensement pour les moins de 15 ans. Comme l’explique l’Insee, l’information sur les moins de quinze est collectée dans l’enquête Emploi, mais elle est d’une moins bonne qualité en raison de la taille de l’échantillon qui est beaucoup plus petit. L’enquête Emploi est une enquête continue sur l’année. En 2018, elle a été menée auprès d’un échantillon de 74 000 ménages par trimestre, renouvelé par sixième, ce qui donne au total environ 110 000 ménages distincts par an (file:///Users/admin/Desktop/methodologie_emploi_continu_2018.pdf). Elle est réalisée en France métropolitaine et dans les DOM, sans Mayotte.

Pour résumer, si l’on prend les données de l’Insee au sérieux, les tableaux 2012 à 2015 permettent de deviner ceux des années 2007 à 2010, puisqu’on dispose du pourcentage d’évolution sur cinq ans. Ce que j’ai fait.

Contrairement à l’impression de régularité que donne la consultation des quatre Portrait social – puisque, pour les quatre années (2012 à 2015), l’évolution sur cinq ans du nombre d’enfants d'immigrés est à peu près de même ampleur (+2,6 %, +2,5 %, +2,5 % et +2,2 %) - la reconstitution de la série donne une tout autre impression, avec une césure entre les quatre premières années et les quatre dernières, qui suppose une diminution du nombre d’enfants d’immigrés entre 2010 et 2012 de 230 000 (graphiques ci-dessous). L’évolution des quatre premières années reproduit donc à peu près l’allure de celle des quatre dernières.

On ne voit pas pourquoi le nombre d'enfants d'immigrés varierait de façon aussi agitée, n’augmentant, par exemple, que de 20 000 entre 2012 et 2013, pour croître ensuite de 158 000 et de 208 000 dans les années qui suivent. Il s’agit d’une population née en France. L'évolution du nombre de naissances ou de décès ne peut donner de telles fluctuations. Et l’on voit mal comment les migrations de ces nés en France de parent(s) immigré(s) pourraient expliquer ces fluctuations.

L’évolution du nombre d’immigrés, qui augmente avec les arrivées et diminue avec les départs et les décès, semble paradoxalement, beaucoup plus régulière (graphiques ci-dessous).

Évolution du nombre d'immigrés et du nombre d'enfants d'immigrés de tous âges de 2007 à 2015, reconstituée d'après les données publiées par l'Insee dans Portrait social 2015, 2016, 2017 et 2018. Source : Enquêtes annuelles de recensement et Enquêtes Emploi.

Accroissement annuel (moyen annuel pour 2010-2012) du nombre d'enfants d'immigrés de tous âges de 2007 à 2015. Sources : Portrait social 2015 à 2018, Enquêtes annuelles de recensement et Enquêtes Emploi.

Accroissement annuel du nombre d'immigrés de tous âges de 2007 à 2015. Sources : Portrait social 2015 à 2018, Enquêtes annuelles de recensement et Enquêtes Emploi.

Prenons un courant migratoire en forte expansion, celui en provenance d’Afrique hors Maghreb. Autant l’évolution du nombre d’immigrés reflète bien cette expansion, autant celle du nombre de personnes nées en France de même origine est peu crédible. Là encore, les évolutions relevées sur cinq ans étant d’amplitude voisine, elles aboutissent à reproduire en 2007-2010 à peu près l’évolution 2012-2015, avec une discontinuité en 2010-2012 portant sur près de 100 000 personnes (graphique ci-dessous) !

Évolution du nombre d'immigrés et du nombre d'enfants d'immigrés de tous âges originaires d'Afrique subsaharienne de 2007 à 2015, reconstituée d'après les données publiées par l'Insee dans Portrait social 2015, 2016, 2017 et 2018. Source : Enquêtes annuelles de recensement et Enquêtes Emploi.

On attend avec impatience le Portrait social 2019, pour voir comment la courbe des nés en France de parent(s) immigré(s), reconstituée à partir du taux d’évolution tous les cinq ans, va se rabibocher avec la série provenant des tableaux 2012-2017. 

La conclusion logique serait de reconnaître explicitement que l’enquête Emploi par échantillon aréolaire n’est pas l’outil adéquat pour produire les données sur l’évolution du nombre et de la composition des populations nées en France de parent(s) immigré(s). Ce que reconnaît implicitement l'Insee lorsqu'il dit préférer se tourner vers les enquêtes annuelles de recensement plutôt que l'enquête Emploi pour estimer les moins de 15 ans.

L’Allemagne qui utilise ses Mikrozensus (échantillon réparti sur l’année de 1 %) et publie chaque année, depuis 2005, des données sur les populations d’origine étrangère, dans la définition bien particulière qu’elle en a, a certes connu la discontinuité de 2011 apportée par son enquête de recensement. Un tableau récapitulatif figure pourtant chaque année dans les tableaux diffusés (http://www.micheletribalat.fr/436798443).

La stratégie de l’Insee qui consiste à donner un comparatif tous les ans pour l’année n-5, en espérant que personne n’aura l’idée de reconstruire une série, n'est pas tenable. Si l'Insee pense qu'il n'est possible de comparer ses données que tous les cinq ans - c'est ce qu'il conseille dans l'exploitation des données du recensement[1] - alors, qu'il s'abstienne de les publier tous les ans. Il aurait pu ainsi publier les données de 2007, puis celles de 2012 et attendre le Portrait social de 2020 pour rendre publiques les données de 2017.

La solution la plus raisonnable serait d’introduire, dans les enquêtes annuelles de recensement, les questions sur le pays et la nationalité de naissance des parents. Ces questions figurant déjà dans nombre d’enquêtes de l’Insee, dont l’enquête Emploi, on peut considérer que la condition d’acceptabilité posée par la CNIL dans son avis de 2007 est parfaitement remplie.

[1] https://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/2383177/fiche-evolutions.pdf. Ces conseils, à ma connaissance, ne s'étendent pas à l'exploitation des enquêtes Emploi.