LE NOMBRE ET LA PART DES IMMIGRÉS DANS LA POPULATION : COMPARAISONS INTERNATIONALES

Gilles Pison

Population & Sociétés, n°563, Février 2019

https://www.ined.fr/fr/publications/population-et-societes/nombre-part-immigres-dans-population-comparaisons-internationales-2019/

 

QUELQUES COMMENTAIRES

14 février 2019

 

L’Ined a eu la bonne idée de publier un Pop & Soc sur les populations « immigrées » dans le monde. Le texte se fonde sur les données publiées par les Nations unies. Mais, certaines inexactitudes et facilités en gâchent pourtant la lecture.

Le premier paragraphe commence très mal. Il y est question des Etats-Unis qui comptent le plus grand nombre d’ « immigrés » : 48 millions en 2015, soit 15 % de la population. Gilles Pison croit savoir qu’il s’agit des personnes nées étrangères à l’étranger. Il étend cette définition aux tableaux statistiques produits par les Nations unies (cf. Encadré et sources d’information, page 3 : « Il est convenu de réserver la dénomination d’immigré aux seules personnes “nées étrangères à l’étranger”, en excluant les personnes nées à l’étranger de parents expatriés, ayant donc la nationalité de leur pays de résidence depuis leur naissance »).

Si la définition qu’il donne est bien celle des Etats-Unis (et de la France), ce n’est pas celle d’autres pays, a fortiori des Nations unies. En 2015, d’après le Census bureau, le nombre d’immigrés (appelés foreign born) est de 41,7 millions, soit 13,1 % de la population (Cf. American FactFinder). La différence entre le chiffre des Nations unies et celui fourni par les Etats-Unis – 6,3 millions – correspond aux Américains nés à l’étranger. En effet, les Nations unies comptent comme « immigrés » ceux qui habitent un pays dans lequel ils ne sont pas nés. Ce que laisse penser ce qu’écrit Gilles Pison page 2  - « 15 % de la population née à l’étranger » - et son commentaire, en page 4 : « la plupart des humains vivent dans leur pays de naissance ». Gilles Pison a donc lui-même une définition fluctuante au fil de son texte (quatre pages). Le pourcentage donné par les Nations unies pour la France aurait dû lui mettre la puce à l’oreille : 12 %, soit 8 millions en 2015, ce n’est pas le chiffre auquel on est habitué en France (6,2 millions, soit 9,3 % en France métropolitaine, cf. https://www.insee.fr/fr/statistiques/3633212)

Autre confusion, page 3, où il est écrit que la proportion d’immigrés en Espagne est de « 13 pour mille en 2015 », alors qu’en page 1 il est écrit, avec plus de vraisemblance, 13 %.

Gilles Pison a aussi la mauvaise idée d’évaluer le flux d’entrée à partir du solde migratoire, pour comparer les Etats-Unis et la France. Il en déduit que « le flux d’entrée s’est réduit en France depuis 1970 alors qu’il a plutôt augmenté aux Etats-Unis, notamment dans les années 1990 ».

Deux commentaires :

1) En France, le solde migratoire ne vaut pas grand-chose en lui même, et rien pour se faire une idée du flux d’immigration étrangère. Il est le résidu de l’équation démographique de l’année, laquelle a été affublée d’une variable d’ajustement sur  20 ans depuis 1990 (de 1990 à 2005… puis, à nouveau, de 2015 à 2018). Et s’il était bien mesuré, il additionnerait le solde généralement négatif des natifs et celui positif des immigrés.

2) L’évolution de la proportion d’immigrés en France est suffisamment éloquente pour éviter de dire les bêtises sur la réduction du flux d’entrée depuis 1970 (cf. http://www.micheletribalat.fr/440274736).

Gilles Pison évoque avec raison la moins bonne connaissance des données sur les émigrés, pour lesquels il faudrait compiler les données des autres pays pour avoir une idée du nombre de personnes nées en France qui vivent à l’étranger. Mais j’ai l’impression qu’il s’agit en fait de nationaux vivant à l’étranger : « La France compterait 2,9 millions d’expatriés, soit autant que les Etats-Unis ». Et Gilles Pison ajoute un peu plus loin que ces émigrés seraient quatre fois moins nombreux que les immigrés en France !!! Pourtant, même si l’on s’en tient aux données des Nations unies 8 millions/2,9 millions, ça ne fait toujours que 2,8 ! J’ai l’impression que Gilles Pison a pris les 12 % d’ « immigrés » en France pour 12 millions.

Ces approximations, erreurs, confusions dans les définitions sont bien étranges pour une revue de l’Ined dont Gilles Pison est le rédacteur en chef et qui dispose d’un comité de rédaction de six personnes.

J’ajoute qu’il faut être très prudent avec les estimations des Nations unies à l’échelle mondiale. Elles produisent un effort estimable, mais qui oblige cette institution à boucher les trous lorsque les statistiques requises ne sont pas produites ou pas à jour dans certains pays. La qualité des données n’est pas uniforme dans le monde, c’est le moins qu’on puisse dire. Les Nations unies ne disposent que de la nationalité et non du pays de naissance pour 20 % des pays, et d’aucune donnée pour 6 %. Par ailleurs, certaines données sont anciennes et les Nations unies doivent estimer leur évolution récente pour les mettre à jour.