QUELQUES COMMENTAIRES SUR L’INSEE FOCUS N° 145

 

Dans L’Insee Focus du 20 février 2019 (https://www.insee.fr/fr/statistiques/3716876), Jérôme Lê poursuit le travail publié, dans la même collection, par Chantal Brutel en mars 2017 (Insee Focus n° 78, https://www.insee.fr/fr/statistiques/2593515).

Alors que le titre de la publication de 2017 était formulé sobrement  - « L’analyse des flux migratoires entre la France et l’étranger entre 2006 et 2015 » - le titre de la nouvelle publication se veut plus explicite :

EN 2017, LA MOITIÉ DES PERSONNES ARRIVÉES EN FRANCE SONT NÉES EN EUROPE

Depuis quelque temps, l’Insee a eu la bonne idée d’utiliser les enquêtes annuelles de recensement pour estimer les flux migratoires, selon que l’on est immigré ou non. Le travail est mené sur la France entière, mais avec Mayotte à partir de 2014, ce qui complique l’exercice.

Rappelons que la population d’une année est estimée à partie de l’addition de cinq enquêtes successives pour les communes de 10 000 habitants ou plus et d’un recensement exhaustif des plus petites tous les cinq ans (qu’il faut donc mettre à jour en attendant la nouvelle collecte).

Cette estimation se déroule en plusieurs temps :

1)   Lors du passage de chaque collecte, des questions sont posées sur l’année d’entrée en France[1] pour ceux qui sont nés à l’étranger et la résidence antérieure pour tout le monde (cinq ans auparavant de 2004 à 2010, un an auparavant depuis 2011). C’est à partir de ces questions que l’Insee estime le nombre d’entrées annuelles pour les immigrés (nés à l’étranger avec une nationalité étrangère à la naissance), les nés en France et la petite minorité de Français nés français à l’étranger ;

2)   L’Insee estime chaque année le solde migratoire de la France. C’est la partie la plus incertaine car ce solde est le résidu de l’équation démographique de l’année, une fois qu’on a ajouté les naissances et déduit les décès. La qualité de l’estimation dépend de la qualité des enquêtes annuelles et de la variabilité de cette dernière au fil du temps ;

3)   Il déduit les sorties du territoire en soustrayant les entrées du solde migratoire.

Alors que les estimations des entrées sont définitives car elles reposent sur une seule collecte annuelle, l’estimation du solde migratoire, et par ricochet, des sorties, est provisoire pour les dernières années pour lesquelles on ne dispose pas encore de la synthèse quinquennale.

S’est ajoutée récemment une difficulté liée à une modification du questionnaire en 2018 afin de tenir compte de la multi-résidence. Certaines personnes pouvaient être comptées à deux résidences à la fois (enfants de couples séparés par exemple), entraînant une légère surestimation du nombre d’habitants. Ce qui ajoute à la complexité de ce qui était déjà une « usine à gaz »

Il faudra attendre les résultats de 2020 pour que les communes d’au moins 10 000 habitants soient enquêtées sur toutes les années prises en compte dans une même version du questionnaire (de 2018 à 2022). Pour les plus petites communes, il faudra attendre 2022 (2017+5).

L’Insee a estimé l’effet de la modification du questionnaire. Il irait de - 0,10 % en 2016 à -0,75 % en 2022[2]. C’est ce qui l’a conduit à introduire un ajustement négatif, croissant en valeur absolue au fil des ans, en raison de la montée en charge progressive du nombre de questionnaires nouvelle formule. Ce qui permet de s’approcher de l’équation démographique annuelle ancienne manière. Les ajustements introduits actuellement seront revus avec l’introduction de nouveaux millésimes au fil du temps. Ce qui rend les résultats sur les années 2015, 2016 et 2017 provisoires, ce qu’ils auraient été de toute façon pour les deux dernières années. En effet pour ces années-là, l’Insee ne connaît pas encore le solde migratoire qu’il va retenir de manière définitive. Il l’estime, « de manière conventionnelle », comme étant la moyenne des trois soldes précédents, dont deux sont définitifs et l’un est provisoire. Cette moyenne est déclinée sur les sous-ensembles (immigrés et natifs notamment).

Contrairement aux pratiques institutionnalisées à l’Insee, je refuse de l’appellation « non immigrés » pour les natifs et la petite minorité de ceux qui sont nés Français à l’étranger (2,9 % du total de ces deux catégories). Il me semble inadéquat de désigner la majorité par un privatif quand on peut faire autrement. J’appelle donc natifs ceux qui sont nés en France, y compris la petite minorité de nés Français à l’étranger.

La moyenne pratiquée pour les deux dernières années l’a déjà été dans l’article de Chantal Brutel pour les années 2014 et 2015. Ce qui permet de se faire une idée des limites de cette pratique. En 2014, l’estimation définitive du solde migratoire global est de 67 000, contre 32 000 dans la publication de 2017 et le chiffre provisoire de 2015 est de 91 000, contre 41 000. Ce qui a donné une petite sous-estimation des sorties d’immigrés et une surestimation des sorties de natifs.

LES ENTRÉES EN FRANCE

La hausse du nombre d’entrées depuis 2006 (22 %) est essentiellement imputable à celle du nombre d’entrées d’immigrés qui, en douze ans, s’est accru de 36 %.

Contrairement au refrain sur les « 200 000 entrées » chaque année, les données de l’Insee confirment la hausse observée par ailleurs à partir des données du ministère de l’Intérieur sur les premiers titres de séjour délivrés[3] (+35 %), sur un tout autre périmètre. L’Insee estime l’ensemble des entrées de personnes de tous âges séjournant depuis plus d’un an ou appelées à séjourner au moins un an en France. Il peut en sous-estimer le nombre si les tout nouveaux entrants sont réticents à répondre à la question (sans parler de se faire recenser) ou s’ils se disent plus anciens qu’ils ne sont. Le ministère de l’Intérieur comptabilise les premiers titres de séjour (toutes durées confondues) délivrés aux étrangers adultes originaires des pays tiers à l’espace économique européen. Les deux séries ne sont donc pas comparables, mais la tendance commune dit quelque chose de la croissance du flux d’immigration étrangère en France. La définition de l’Insee correspond mieux à celle imposée par le règlement européen (CE) 862/2007, fondée sur la résidence d’un an.

Évolution du nombre d'entrées de natifs et d'immigrés d'après l'Insee, avec, pour ces derniers, une comparaison avec le nombre de premiers titres de séjour délivrés par le ministère de l'Intérieur (2006-2017). Source : Insee Focus n°145, ministère de l'Intérieur.

COMPOSITION DES ENTRÉES PAR CONTINENT D’ORIGINE

Le titre de l’article de Jérôme Lê retient une présentation pour le moins peu habituelle. En effet, pour pouvoir affirmer que la moitié des personnes venues en 2016 et 2017 est née en Europe, il lui faut additionner, aux étrangers nés dans un pays européen, les personnes nées en France qui reviennent d’un séjour à l’étranger. Chantal Brutel, dans son article de 2017 n’avait pas osé. Si l’on se limite à l’immigration étrangère, c’est au contraire 65 % des immigrés qui viennent d’un pays situé en dehors de l’Europe en 2017 (tableaux ci-dessous).

Deux présentations des flux d'entrées selon le lieu de naissance d'après les estimations de l'Insee. Source : Insee focus n°145

D’ailleurs, les trois autres tableaux qui sont présentés par Jérôme Lê distinguent toujours les immigrés des « non immigrés » comme l’Insee les appelle. L’Insee se paie donc la coquetterie de titrer son article sur une formule dérogeant à ses classifications habituelles mais qui lui permet de prendre le contre-pied des perceptions communes. 

DÉCOMPOSITION DU SOLDE MIGRATOIRE GLOBAL

Le graphique ci-dessous représente l’évolution du résidu de l’équation démographique de l’année qu’on appelle solde migratoire, décomposé entre immigrés et natifs. Le solde migratoire des immigrés est obtenu en soustrayant le nombre d’immigrés présents en début d’année et qui sont encore vivants en fin d’année[4] du nombre effectivement recensé en cette fin d’année. Car les immigrés peuvent entrer, sortir mais aussi mourir.

Le solde migratoire de la France tel qu’estimé par l’Insee est relativement bas, en raison de la compensation entre une solde positif élevé des immigrés et un solde négatif des natifs de plus en plus important, si l’on met de côté les fluctuations, que je ne sais pas expliquer. Je me garde bien de le faire par l’évolution des sorties qui ne sont elles mêmes que « le résidu d’un résidu », une fois défalquées les entrées du solde migratoire, lui-même résidu de l’équation démographique de l’année.

Décomposition du sole migratoire global. Source Insee Focus n°145

ÉVOLUTION DE LA POPULATION IMMIGRÉE

Je me suis « amusée » à restituer l’évolution de la population immigrée, à partir des données figurant dans l’Insee Focus N° 145 et de données glanées ici ou là sur le nombre d’immigrés en France, dont l’Insee se refuse obstinément à donner une série digne de ce nom. Il consent à utiliser les enquêtes annuelles pour en tirer les entrées d’immigrés en France tous les ans depuis 2006, mais se refuse à mettre en ligne une série sur le nombre de ces immigrés. Il faut aller chercher les données détaillées sous la rubrique « Étrangers-Immigrés » pour chacune des années. On y trouve de 2008 à 2015 le nombre d’immigrés en France et en France métropolitaine par pays de naissance et groupe d’âges. Mais la même rubrique, pour 2006 et 2007, ne comporte que des données sur les immigrés de 15 ans ou plus ! Si on fait une recherche sur les immigrés en 2007, on finit par dégotter, dans le fatras de propositions inadéquates, en position 171, un tableau T10F039 de l’économie française dans lequel est donné le nombre d’immigrés en 2006 : 5,137 millions ! Ne trouvant pas 2007 pour la France entière, j’en ai fait l’estimation (en vert dans le tableau ci-dessous).

L’évolution de la population immigrée est soumise aux mouvements migratoires (résumés dans le solde) et aux décès, on l’a dit. S’y ajoute, en fin de période, une part de l’ajustement  global lié au nouveau questionnaire qui touche aussi les immigrés.

En bleu figurent les chiffres provisoires de l’Insee, en rouge mon estimation du nombre de décès en 2017 et du nombre d’immigrés au 1er janvier 2018, lequel représenterait alors 9,8 % de la population de la France (y compris Mayotte), contre 8,2 % en 2006 (sans Mayotte).

Si l'on veut comparer avec les pays voisins, comme la Suède, qui retiennent une définition plus large en comptant toutes les personnes nées à l'étranger, cela donne 12,3 %. En Suède, 18,5 % des habitants sont nés à l'étranger au 1er janvier 2018. La proportion française au 1er janvier 2018 correspond à celle connue en Suède à la même date en 2005. 

Population immigrée, accroissement total, dont solde migratoire et décès (et ajustement). Source : Insee et estimations.
personnelles

 


[1] Une anecdote « pour rire ou pour pleurer ». Les fichiers détail de l’Insee sur les enquêtes annuelles de recensement comportent une variable ARRIVR dont on se demande à qui elle peut bien servir. Les années d’entrées sont les suivantes : de 1886 à 1899, de 1900 à 1917, de 1918 à 1944, de 1945 à 1961, de 1962 à 1974, de 1975 à 1981, de 1982 à 1989, de 1990 à 1998, après 1998. Heureusement que ces fichiers comprennent une variable sur l’ancienneté d’arrivée en France ANARR (quinquennale jusqu’à 10 ans, décennale jusqu’à 69 ans, 70 ans+).

[2] Ces explications sont disponibles en pdf sur le site de l’Insee : Recensement de la population. Rénovation du questionnaire du recensement de la population sur les liens familiaux et les situations de multi-résidence. Estimation de l’effet questionnaire (ajustement) à partir d’une enquête de recensement.

[3] Ou visas valant titres de séjour.

[4] Par application d’une table de mortalité.