Laurent Joffrin et la démographie, ça fait deux !

11 juillet 2019

 

J’ai reçu hier, d’un correspondant malicieux, le commentaire de Laurent Joffrin dans Libération sur le dernier Pop&Soc publié par l’Ined (n°568) traitant du rôle joué par les immigrées sur le niveau de la fécondité française (on trouvera mes commentaires ici : http://www.micheletribalat.fr/442949794).

La lettre de Laurent Joffrin est intitulée, avec le sens de la nuance qu’on lui connaît, « Grand remplacement » ou grand enfumage ? (https://www.liberation.fr/politiques/2019/07/10/grand-remplacement-ou-grand-enfumage_1739188). Cette lettre illustre à merveille la critique que j’ai adressée hier aux auteurs du Pop&Soc.

Visiblement, Laurent Joffrin a adoré la publication de l’Ined qui avait tout pour lui plaire. D’ailleurs, sa lettre est accompagnée d’un article élogieux intitulé « Non l’immigration n’est pas à l’origine du taux de fécondité élevé des Françaises », truffé des bons mots de Gilles Pison, l’un des auteurs et rédacteur en chef de la revue Pop&Soc. C’est Valentine Watrin qui s’y est collée (https://www.liberation.fr/france/2019/07/10/non-l-immigration-n-est-pas-a-l-origine-du-taux-de-fecondite-eleve-des-francaises_1739208).

En grand donneur de leçons, Laurent Joffrin, rebondit sur le Pop&Soc pour ridiculiser les adeptes de la théorie du grand remplacement. Pris par son enthousiasme, il pratique des arrondis aventureux sur le fameux « taux de fécondité » : « 3 contre 2, grossièrement » respectivement pour les immigrées et pour les natives. Arrondir 2,6 enfants par femme à 3, c’est faire preuve d’une audace qui frise l’imprudence ! Il n’est d’ailleurs pas non plus justifié d’arrondir 1,88 à 2. Mais, Laurent Joffrin a l’excuse de marcher dans les pas de François Héran connu pour ses arrondis audacieux.

C’est moi qui précise qu’il s’agit d’un nombre d’enfants par femme. En effet, on se rend compte, au fil du texte, que Laurent Joffrin a pris l’expression « taux de fécondité » au pied de la lettre. Il a raison : un taux s’exprime, assez souvent, en pourcentage (il peut aussi l'être en p.1000, p. 10 000...). J’ai fait une capture d’écran ce matin du point trois de son argumentation qui en compte cinq, dans lequel il se demande si le grand remplacement est en cours :

Laurent Joffrin n’est pas à blâmer. On ne peut lui reprocher d’avoir pris l’appellation « taux de fécondité » au sérieux. S’il n’est manifestement pas un aigle en statistique, il a au moins compris ce qu’était un taux. C’est déjà pas si mal ! Ce sont les auteurs du Pop&Soc qui, en voulant se rapprocher du lecteur, l’ont induit en erreur, en essayant de parler comme lui.

Comment François Héran va-t-il réagir, s’il le fait, à l’erreur de Laurent Joffrin ? Sera-t-il aussi sévère qu’il l’avait été avec Éric Zemmour qui, lui aussi, exprimait la fécondité en pourcentage ? Ce dernier commentait ainsi le Pop&Soc de 2007 dans lequel Gilles Pison et François Héran évaluaient la contribution des femmes immigrées à la fécondité française à 0,1 enfant : « 0,1 %... Ça fait rire la France entière » (RTL, 21 juin 2010). Dans son livre Avec l’immigration publié en 2017, François Héran jugeait que le recours au pourcentage était « un signe flagrant d’amateurisme ». Il écrivait un peu plus loin : « notre brillant critique a pris un point d’indice (+0,1 enfant) pour un point de pourcentage (+0,1 %)… Il est absurde de parler d’un “taux de fécondité de 0,1 %” : une telle formule signe d’emblée une ignorance complète de la démographie ». En effet. Mais François Héran récolte ce qu’il a lui-même semé. Désigner par un taux, un indicateur qui n’en est pas un, comme il le faisait déjà en 2007 alors qu’il était directeur de l’Ined, n’est pas faire œuvre de pédagogie. Dans son livre Avec l’immigration publié en 2017, il évoquait les organismes, dont l’Ined, qui traitent de la démographie et accordent un « soin particulier [à] la lisibilité des textes, des tableaux et des graphiques » et blâmait les lecteurs distraits, dont Éric Zemmour était une « illustration saisissante », en invoquant Jean-Jacques Rousseau : « Je ne sais pas être clair pour qui ne veut pas être attentif ». Quel  auteur prestigieux invoquer pour son manque de précision et ses erreurs à lui ?

Mon intuition me dit que François Héran sera plus conciliant avec Laurent Joffrin qu’il ne l’a été avec Éric Zemmour. Il n’a pas pu rester insensible à l’éloge indirect que Laurent Joffrin lui adresse en reprenant, notamment, la thèse selon laquelle les difficultés proviennent des concentrations de populations d’origine étrangère dont celles-ci sont victimes, concentrations qui sont, écrit Laurent Joffrin, « le lot des populations défavorisées ». Ces populations rencontrent des « problèmes d’intégration sociale », comme les gilets jaunes et… ouf, « c’est la question sociale qui domine ». CQFD. Rappelons que, dans son livre de 2007, Le Temps des immigrés, François Héran ne voyait dans les concentrations qu’un mauvais réglage politique, pour lequel il empruntait une métaphore hydraulique : « il est prématuré de dire que le bassin national est plein à ras bord si nos communes forment 36 000 bassins très inégalement remplis, dont les uns débordent tandis que les autres restent quasiment vides ».

L’article de Valentine Watrin fait lui aussi l’éloge du « travail réalisé par des chercheurs de l’Ined [qui] entend fournir un socle empirique à un débat souvent hystérique… un effort d’analyse factuelle qui vient ébranler la thèse d’un complot des démographes pour cacher les chiffres sur l’immigration ».  On ne peut lui en faire grief car elle n’est pas plus armée que Laurent Joffrin pour comprendre de quoi il retourne. Et puis, Libération ne va quand même pas rater une occasion pareille de faire la leçon à ceux qui pensent mal. Surtout s’il a l’Ined, L’Insee et le Collège de France avec lui. Valentine Watrin n’est pas non plus en mesure de relever les impropriétés de langage de Gilles Pison qu’elle interroge lorsqu’il évoque « les immigrantes de la deuxième génération », expression par laquelle il désigne les filles d’immigré(s) qui sont nées en France et n’ont donc jamais, par définition, connu la migration. Pas plus qu’elle n’est outillée pour contester l’affirmation suivante de Gilles Pison : « La France doit beaucoup à l’immigration… Près d’un quart de la population est soit immigrée, soit descendante de parents ou grands-parents immigrés ». Elle ne peut avoir la présence d’esprit de lui demander la date de cette estimation ni la publication à laquelle il se réfère car Valentine Watrin a l’habitude de prendre pour argent comptant la parole de ceux qui sont censés exercer leur art. La dernière estimation de la population d’origine étrangère sur trois générations a été réalisée à partir de l’enquête Famille de 2011 pour les moins de 60 ans en France métropolitaine, par me soins.  En 2011, c’est près de 30 % de personnes de moins de 60 ans qui étaient soit des immigrés soit des enfants ou petits-enfants d’immigré(s) (https://journals.openedition.org/eps/6073).  

On ne peut, cependant, que constater le désaccord entre Gilles Pison et son co-auteur François Héran qui, en 2017, estimait, lui aussi au doigt mouillé, la population d’origine étrangère sur deux générations : « Quelques années encore et ce sera le quart. […] Si l’estimation pouvait remonter d’une génération, elle montrerait qu’un tiers de la population du pays a au moins un parent ou un grand-parent immigré. » Peut-être pourraient-il refaire un Pop&Soc pour s’en expliquer ?

Il ne faut pas trop en vouloir à Laurent Joffrin et à Valentine Watrin qui font confiance aux compétences invoquées par les démographes qu’ils lisent ou interrogent, surtout si ceux-ci confirment leurs préjugés idéologiques. On ne peut guère compter sur les décodeurs de Libération pour s’en prendre à la bourde de leur patron et tourner en dérision le maladroit qui pense que l’indicateur conjoncturel de fécondité est un pourcentage. Comme les autres décodeurs, ceux de Libération ne décodent trop souvent que les écrits qui les dérangent.