UN LIVRE DÉRANGEANT QUI A EU BIEN PEU D’ÉCHOS

THE DEMON IN DEMOCRACY : TOTALITARIAN TEMPTATIONS IN FREE SOCIETIES

RYSZARD LEGUTKO

 (Encounter Books, 200 p., USA, Mai 2016)

 26 août 2019

Ryszard Legutko est un professeur de philosophie polonais. Il a été ministre de l’éducation en 2007 et élu député européen en 2009. Membre du PIS (Droit et justice) il est coprésident, depuis 2017, du groupe des Conservateurs réformistes européens. En 2016, il a publié un livre très dérangeant qui explore les similarités entre le communisme et la démocratie libérale telle qu’elle a évolué au cours des dernières décennies. On n’est pas obligé d’être d’accord sur tout avec lui mais son livre fait réfléchir car il touche souvent juste. Il nous éclaire sur les sources de la singularité des anciens pays communistes et des incompréhensions qu’elle génère à l’intérieur de l’UE.

Ryszard Legutko réfléchit à cette question depuis les années 1970. Lors de ses séjours à l’Ouest, il se demandait alors d’où venait l’empathie envers le communisme et l’hostilité aux anti-communistes. La répugnance à envisager une confrontation avec le communisme n’expliquait pas tout. Il eut le sentiment que les démocrates-libéraux d’alors partageaient, déjà, des principes et des idéaux avec les communistes. Ryszard Legutko enterra cette idée provisoirement parce que, vu du bloc soviétique, l’Ouest était quand même ce qu’il y avait de mieux. Mais, elle lui revint en tête dans la Pologne post-communiste.

La nouvelle élite polonaise a bien accueilli les anciens communistes qui se sont fort bien adaptés et ont rejoint les rangs des défenseurs de la nouvelle orthodoxie. Par contre, les critiques de ces nouveaux convertis ne furent, eux, pas bien accueillis et l’impression de liberté vécue après le renversement du communisme s’est vite dissipée. Si Ryszard Legutko voit bien les différences fondamentales entre les deux systèmes, il s’interroge sur les similarités difficiles à ignorer. Comme le système communiste, la démocratie libérale a un projet modernisateur qui amène à voir le monde comme l’objet d’un travail technique novateur. Les expressions de condamnation ont toujours un rapport avec le passé, le terme favori étant « moderne ». Tout doit être moderne, la pensée, la famille, l’école… et, en Pologne, avec l’installation de la démocratie libérale, la mémoire est redevenue le principal ennemi. Ryszard Legutko se demande si les causes sous-jacentes sont les mêmes et quelles conclusions en tirer pour ceux qui ont vécu sous la dictature communiste.

L’HISTOIRE

Dans la démocratie-libérale comme dans le communisme, on croit 1) à l’unilatéralisme de l’histoire conduisant à une ère de paix perpétuelle, 2) à l’importance d’une action délibérée – conduite par le parti ou par une élite et des gouvernants éclairés - pour préparer l’humanité à une nouvelle réalité et 3) à une humanité conquérant son indépendance avec, côté libéral, l’avènement d’une société moderne libérée de l’ignorance et de la superstition. C’est évidemment plus compliqué pour les démocrates-libéraux censés chérir la liberté.

Les pays qui sortaient du communisme devaient rattraper les pays de l’Europe occidentale qui faisaient la course en tête. Tout devait devenir démocrate-libéral et tout ce qui freinait cette évolution avait vocation à disparaître. Une fois qu’on a mis les opposants dans les poubelles de l’histoire, écrit Ryszard Legutko, débattre avec eux reviendrait à débattre avec des alchimistes. D’une certaine manière, l’idéologie des démocraties-libérales est mystificatrice et plus insidieuse que le communisme qui, lui, ne cachait pas le pouvoir coercitif du parti. En démocratie libérale, les gardiens officiels de la doctrine n’existent pas et celle-ci perdure par l’adhésion des gens eux-mêmes.

Ryszard Legutko en déduit que l’esclavage mental des régimes communistes n’était pas dû à un engouement passager pour le communisme, mais à l’esprit de l’homme moderne acquis à l’idée de modernisation.

En démocratie-libérale, l’intellectuel fait face à un dilemme proche de celui éprouvé par les intellectuels en régime communiste : se joindre ou rester sur la touche (et bien pire dans l’empire soviétique). Contrairement au communisme, la démocratie-libérale peut se vanter d’être un système qui a fait ses preuves et qui, à l’ère des camps, a préservé l’essentiel : le parlementarisme, le multipartisme et la règle de droit. Mais elle a fini par prendre un mauvais tournant lorsqu’elle ne s’est plus contentée de résoudre les conflits politiques pour s’attaquer à la transformation de la société et de la nature humaine.

Face à ses échecs, le communisme abaissa ses aspirations et chercha à fabriquer l’homme communiste par l’idéologie, le travail et les loisirs, avec pour perspective l’égalité. La démocratie libérale, qui voyait dans la liberté et la valorisation des individus créatifs et exceptionnels une échappatoire au risque de médiocrité, finit aussi par tomber dans une logique minimaliste. On peut, écrit Ryszard Legutko, regarder l’histoire de la démocratie libérale comme une glissade du haut vers le bas, du raffiné vers le grossier, même si certaines étapes ont été bienvenues.

La nature humaine se contente volontiers de l’ordinaire et du médiocre. Ryszard Legutko l’illustre à travers la dégradation du sens de certains mots. C’est le cas du mot dignité qui signifiait, depuis l’antiquité, obligation. La dignité se gagnait, se méritait et pouvait se perdre. Avec le langage des droits de l’homme, après 1948, le sens du mot a changé. Pour déclarer inaliénables ces droits, on a eu recours au concept de dignité attribuant à la nature humaine des qualités nullement explicitées par ailleurs. Le mot a perdu sa racine morale puisque la dignité s’acquiert à la naissance et ne se perd jamais, légitimant ainsi le minimalisme anthropologique moderne.

Ryszard Legutko reprend la thèse de Max Weber sur le rôle de la religion protestante dans la croissance économique favorisant la discipline, par le travail et l’investissement, et désavouant la jouissance coupable des fruits de son travail par la consommation. Mais cette dernière a fini par prendre le contrôle des mécanismes économiques dans une société dans laquelle la peur du péché a perdu son pouvoir dissuasif. Le divertissement a tout imprégné. La démocratie-libérale n’est pas seule responsable de cette tendance mais s’en accommode très bien.

Si la tentative de fabriquer un homme communiste a échoué, les démocrates-libéraux  ont eu plus de succès avec un projet taillé pour les aspirations des hommes. Au sortir du communisme, les Polonais, tout particulièrement, auraient dû être très suspicieux vis-à-vis d’un projet visant à restructurer la substance sociale tout entière. Mais une perspective minimaliste conforme à la pratique occidentale fut vite adoptée. Dans une Pologne censée suivre les traces des autres pays européens, l’innovation n’eut guère de place et le plus sage fut de copier.

L’UTOPIE

La démocratie-libérale, comme le communisme, est censée être le stade ultime de l’histoire de la transformation politique et est perçue comme n’ayant pas d’alternatives. Par leur caractère ultime, les deux systèmes constituent des utopies. Ryszard Legutko précise que, contrairement à l’usage courant du mot, l’utopie ne désigne pas exclusivement un projet irréaliste, mais aussi un projet audacieux qui a la solution à tous les problèmes de l’humanité. Il a fallu attendre Marx pour que soit formulée la première utopie politique, même si Marx prétendait que sa théorie était scientifique.

Le caractère utopique de la démocratie-libérale est moins évident. Elle acquit ce caractère lorsque les libéraux entrèrent en concurrence avec l’utopie communiste triomphante et voulurent montrer qu’ils avaient la meilleure formule, en gros une utopie qui marche ! La démocratie n’a pas de lien évident avec la pensée utopique. Depuis l’antiquité, elle était considérée comme un système parmi d’autres. D’ailleurs, les pères fondateurs de la République américaine traitèrent de la démocratie avec beaucoup de méfiance et mirent en place un système compliqué pour surmonter ses faiblesses. Churchill, tout en reconnaissant son imperfection, la mettait au dessus de tous les autres régimes. Quelques décennies plus tard, toute ambiguïté fut dissipée. Pierre Rosanvallon et d’autres parlèrent d’un projet inachevé voué à se perfectionner sans cesse, la démocratie se démocratisant constamment. C’est John Rawls, grand architecte de ce qu’on appelle aujourd’hui l’orthodoxie démocrate-libérale, qui parla d’utopie à propos de la démocratie-libérale.

De la formule de Churchill en 1947 - : « Personne ne prétend que la démocratie soit parfaite ou infaillible. En effet, on a pu dire que la démocratie était la pire forme de gouvernement à l’exception de toutes celles qui ont été essayées dans le passé » - on a généralement retenu que la démocratie était le meilleur des régimes, dont les défauts seraient surmontés par plus de démocratie. Cette affirmation rappelle celle selon laquelle les défauts du socialisme seraient corrigés par plus de socialisme. Elle devrait, écrit Ryszard Legutko, être prise pour ce quelle est : une bigoterie politique.

Avant l’idolâtrie de la démocratie, des régimes mixtes ont joué un rôle créatif dans la pensée et la pratique politiques et évité aux politiques de tomber dans l’utopisme. La formule républicaine, écrit Ryszard Legutko, permet une grande diversité, l’expérimentation politique et des innovations combinant des éléments modernes et plus traditionnels à différents niveaux de la vie publique. République ne désigne plus désormais qu’une forme de gouvernement et provoque très souvent l’irritation des politologues. Les politiques lui préfèrent le mot « démocratie » qu’ils associent à l’ouverture et à la diversité. C’est une illusion car, comme en régime communiste, il n’est guère recommandé de s’éloigner de l'orthodoxie dans aucun aspect de sa vie.

L’association de la démocratie et du libéralisme pouvait laisser augurer un système mixte dans lequel l’introduction de plus de liberté individuelle réveillerait un désir d’aspirations élevées qui contrarierait ainsi, un peu, la pente vers la médiocrité. Mais ce qui préoccupait Tocqueville et Ortega ce n’était pas tant la structure politique de la démocratie que son contenu social et culturel. Ils craignaient la tyrannie de l’opinion et la tendance à la médiocrité.

Cette association ne s’est pas traduite par l’introduction du libéralisme dans la démocratie mais par la démocratisation du libéralisme, avec des effets opposés à ceux attendus. Bien que plus efficace, la démocratie-libérale a connu une expansion similaire à celle du communisme, avec une intrusion profonde dans la vie des citoyens. Mais la source en était, cette fois, les citoyens eux-mêmes, comme individus et comme membres de groupes, à la recherche de privilèges et mettant le gouvernement, les tribunaux et le législateur sous une pression toujours plus intense. Les politiques découvrirent que céder à cette pression, ou l’anticiper, permettait de sécuriser son électorat et de rester au pouvoir.

De gauche à droite on se déclare ouvert, pluraliste, tolérant, inclusif, opposé à la discrimination, favorable aux revendications féministes, aux activistes homosexuels et on condamne tous les péchés inclus sur la liste du catéchisme démocrate-libéral, tout en se livrant à une extension incroyable de tous ces concepts (racisme, sexisme…), ce qui les prive ainsi de tout pouvoir explicatif. Toutes les pensées et modes d’expression évoluent dans le même cercle de clichés, slogans, anathèmes, arguments, dont on ne sort qu’à son détriment. Des universités, touchées par cette évolution, les excentriques inséparables de la tradition académique ont disparu.

La liberté par la contrainte (coercion to freedom) caractérise aussi les institutions supranationales. C’est le cas de l’UE qui se voit comme l’avant-garde du reste de la population et dit poursuivre un but que le public ne comprendra que plus tard. Toute résistance doit être surmontée pour le bien de l’ensemble, ce que reconnaîtront plus tard ceux qui résistent encore, modèle déjà rencontré avec le communisme. Toute dissidence est considérée comme une agression blasphématoire contre l’idée d’UE et ses principes. L’UE illustre à merveille la formule « il n’y a pas d’alternative ». Toute législation est toujours un pas en avant. Même ce qui échoue est présenté comme un succès (effondrement de l’euro en 2011). Les communistes tiraient les mêmes ficelles.

LA POLITIQUE

Alors que l’eschatologie communiste devait conduire à une société qui, privée de conflits, serait dépolitisée et à un dépérissement de l’État, ce dernier ne disparut point dans les sociétés communistes et les vies furent, au contraire, saturées de politique. Ce paradoxe se révèle encore plus fort en démocratie-libérale. Longtemps, le libéralisme a conçu le pouvoir comme devant aller à un petit groupe contrôlé par les élections,  libérant ainsi chacun pour la poursuite de ses intérêts personnels. Si les questions privées ont bien pris de l’importance, elles ont été politisées et la plupart des libéraux d’aujourd’hui défendent une vision spécifique du monde qu’ils considèrent supérieure à toutes les autres. Tout est apprécié, non en fonction de sa véracité, mais du soutien apporté ou non à la pensée libérale. Les communistes avaient été les pionniers dans cette perspective dualiste.

La société démocratique est nécessairement, à travers les élections, une lutte pour le pouvoir et s’est révélée un mécanisme extraordinairement efficace pour stabiliser son transfert. Mais, dans les dernières décennies, le champ de l’acceptabilité s’est réduit dans les démocraties-libérales où la gauche a fait un pas vers la droite en économie et la droite, un pas vers la gauche, sur les questions morales. D’ailleurs, l’expression « politiques “ mainstream ” » suggère que les autres ne sont pas légitimes, ne doivent pas être prises au sérieux ou sont l’affaire de fascistes à éliminer politiquement.

Après la révolution des années 1960, les Européens changèrent leur perception des politiques démocratiques pour se convaincre qu’elles se confondaient avec la modernisation, le progrès, le pluralisme, la tolérance et autres buts sacrés. L’UE représente l’esprit de la démocratie-libérale dans sa version la plus dégénérée, sans mécanisme clair de transmission du pouvoir et sans voie institutionnelle pour des électeurs qui voudraient changer sa direction politique. Elle révoque avec arrogance ce qui pourrait lui barrer le chemin. Mais c’est dans les États européens que s’est produit le rapprochement entre la gauche et la droite. C’est aussi là qu’ont été élaborés les programmes visant à réguler toutes les facettes de la vie des individus et qu’a été délégitimée toute opposition à ces programmes. Et l’on n’a pas vu, dans ces États, de protestation massive lorsque l’UE s’est assise sur les référendums portant sur le traité de Lisbonne. Ryszard Legutko pense que c’est des nations que les remèdes à l’évolution politique actuelle pourraient venir lorsque l’arrogance excédera un niveau tolérable.

La politisation de la société s’est développée autrement qu’en régime communiste mais a eu des effets similaires sur les communautés traditionnelles. Les anciens liens communautaires doivent être remplacés par des liens plus modernes. Ainsi, dans le féminisme moderne, les femmes sont définies comme un équivalent assez proche du prolétariat chez Marx. Elles sont censées former un groupe politique transnational dont la seule raison d’être est l’émancipation générale et la libération de toutes les chaînes imposées par les hommes dans l’histoire. De même, les groupes ethniques n’existent que dans la mesure où ils sont perçus comme luttant pour leurs droits. Pourtant, les communautés ne sont pas des partis et une société ne peut pas être divisée en sections comme un parlement.

Le mot « multiculturalisme » est lui-même trompeur car il ne vise pas la culture mais la politique et le multiculturalisme pousse la politisation des sociétés démocrates-libérales encore plus loin, avec une tendance à l’homogénéisation du monde moderne, dissimulée derrière une rhétorique de la diversité culturelle. Comme sous le communisme, la loi est devenue un instrument de transformation du présent en futur et de l’arriéré en progressif. Comme sous le communisme, il y a ceux qui méritent une protection spéciale et jouissent de certains privilèges, car opprimés d’après l’orthodoxie idéologique. D’une certaine manière écrit Ryszard Legutko, c’est le cas des musulmans, d’abord en raison de la crainte qu’ils inspirent aux démocrates-libéraux, mais aussi parce que, en leur accordant un statut privilégié, ces derniers testent ainsi la viabilité de l’idéologie multiculturaliste, de la tolérance libérale et de l’ouverture dans un exercice de masochisme moral.

Si la démocratie-libérale insiste sur la coopération entre les groupes, le dialogue qu’elle recommande est d’un type particulier, visant à maintenir la domination “mainstream”. Tout est, par définition, politique et rien n’est trivial. Tout peut finir par être relié à des courants souterrains de haine, d’intolérance, de racisme… Et c’est à l’État que revient la responsabilité de créer un environnement favorable en remodelant l’espace public afin que soient internalisées les règles de la pensée correcte. Cela se paie d’un prix élevé par l’intrusion dans la vie des gens. Le langage est la 1ère victime de l’argument de la pente glissante. Si tout commence avec l’idée - péché mental - ce sont les esprits humains qu’il faut rééduquer et, aussi incroyable que cela puisse paraître, les méthodes communistes de rééducation ont trouvé leurs prolongements dans la démocratie-libérale. Dans les deux systèmes on retrouve le même travers : traiter ce qui est secondaire comme étant systémique. Ce qui permet de harceler son collègue pour la moindre remarque, la moindre blague. Les gardiens auto-proclamés du politiquement correct se voient comme ceux qui portent sur leurs épaules la responsabilité de l’avenir de la démocratie-libérale dans le monde. Si une place de choix est réservée aux intellectuels pour traquer les mauvaises pensées et alerter sur la pente glissante, la coercition légale et politique résulte ici, dans une certaine mesure, d’une demande du public.

Dans le communisme, les mystificateurs savaient que la vérité était leur pire ennemi et c’est la vérité qui l’a abattu. En démocratie-libérale, une telle vision semble absurde parce que le système est stable et le principe de liberté d’expression est dans la constitution. Dans le communisme, une publication illégale mettait en alerte tout le Politburo. En démocratie-libérale, apparemment, tout est permis, mais le politiquement incorrect peut déclencher une avalanche de réactions allant jusqu’à demander une punition exemplaire. Dans le communisme, les gens devaient croire à une lutte incessante contre leurs ennemis. En démocratie-libérale, le combat contre les forces sombres, toujours renaissantes malgré une succession de victoires, est, lui aussi, permanent. Comme son camarade communiste, le démocrate-libéral a politisé la vie privée, jusqu’au sexe. Pour Ryszard Legutko, à côté de l’aspect marxo-freudien, la révolution sexuelle fut le point culminant d’un consumérisme grandissant à l’Ouest, habituant les gens à une gratification immédiate de leurs actions. Ce changement mental est la phase finale d’un long processus d’une relation complexe entre le plaisir et la morale, écrit-il. Le moment important est celui de la confusion du bonheur avec le plaisir. Placer le plaisir au centre de l’expérience humaine a changé l’image de la nature humaine, caractérisée, désormais, par des moments et non par l’existence entière.

L’IDÉOLOGIE

Le concept doit sa carrière au marxisme pour lequel la conscience apparemment désintéressée de chacun a été fabriquée par les conditions matérielles. Au sommet de la domination communiste, lorsqu’une idée était exprimée, les maîtres de la suspicion cherchaient à démasquer les conditions qui l’avaient suscitée. Le communisme se réappropria le concept d’idéologie, qui était censé discréditer la fausse conscience en régime capitalisme, mais cette fois sans fausse conscience. Comme elle devait bombarder le peuple de slogans simples, l’idéologie communiste devint indistinguable de la propagande.

L’idéologie est une structure mentale qui combine deux traits contradictoires : une méfiance extrême et un dogmatisme aveugle. L’homme idéologique est à la fois complètement suspicieux et absolument enthousiaste, dans un état constant de mobilisation. Cette combinaison lui apporte certitude morale et autosatisfaction intellectuelle.

Dans les années 1950, des auteurs renommés, dont Raymond Aron en France, ont écrit que l’âge des idéologies touchait à sa fin. Les années 1960 allaient démentir ces prédictions. Alors qu’en pays communiste, l’idéologie s’est rétractée et le monde est devenu plus intéressant, en démocratie-libérale, ce fut l’inverse. Pour le communiste, le moteur conceptuel était la lutte des classes. En démocratie-libérale, la triade idéologique est : classe, race et genre. L’homme démocratique-libéral ressent une compulsion interne à manifester sa loyauté religieuse envers la doctrine [ce que les Américains appellent virtue-signaling] qui contamine jusqu’à la création artistique. Ainsi, la reine de la nuit devient une escort-girl et Sarastro un directeur d’école qui punit ses étudiants [Carmen doit tuer Don José et le prochain James Bond sera incarné par une actrice noire]. Les intellectuels démocrates-libéraux ressemblent en bien des points à leurs homologues communistes : ils fonctionnent en meute, traitent très mal les dissidents et s’enthousiasment pour tout ce qui est estampillé moderne. Ceux qui ne se joignent pas à la meute ne protestent guère car ils ne peuvent s’empêcher de penser qu’il doit y avoir quelque chose de juste dans ce déluge de non-sens et que le critiquer serait plus mal que de rester silencieux.

Ryszard Legutko sait de quoi il parle. Il a connu les équivalents communistes et a eu le sentiment de vivre dans un monde d’illusions. Se servir du langage officiel revenait, écrit-il, à donner son consentement à la fonction qu’exerçait ce langage. Il a connu l’exaltation des années 1970-1980 procurée par son abandon. L’entrée dans la démocratie-libérale était censée prolonger cet état d’esprit, mais cela ne dura pas et les gens furent rapidement prisonniers d’un nouveau jargon avec ses rituels obligatoires de loyauté et de condamnation. Si, en régime communiste, un réactionnaire qui se défendait ne faisait qu’aggraver son cas, c’est aussi souvent le cas en démocratie-libérale. Un opposant qui soutient son point de vue reçoit des bordées d’insultes et est banni de la discussion publique. La stratégie de la prudence, dans les deux systèmes, consiste à réciter ce qu’on attend de vous avant de proférer quelque chose d’un peu téméraire. En démocratie-libérale, le degré de liberté est plus grand et les conséquences moins létales. Mais, dans les deux cas, la discipline linguistique est le premier test de loyauté à l’orthodoxie.

Dans le communisme, comme en démocratie-libérale, la présence envahissante de l’idéologie est liée à la place accordée à l’égalité. Dans une certaine mesure, l’égalité invite au despotisme parce que, pour maintenir l’égalité sur le long terme, il faut des institutions dotées d’un pouvoir exceptionnel. Et il y a toujours de nouveaux territoires à conquérir et des sources profondes d’inégalité à découvrir. L’égalitarisme affaiblit les communautés de base et crée un vide identitaire que l’idéologie peut remplir. Dans les sociétés fondées sur l’idéologie, il ne peut pas y avoir de loyauté divisée : « La correction idéologique est comme une pilule qui, une fois qu’elle est prise par le patient, améliore tellement son état physique qu’il lui faut réagir correctement quels que soient les circonstances et les problèmes rencontrés » (p. 138).

La chute du communisme n’a pas peu fait pour rendre attractive la démocratie-libérale. Celle-ci représentait l’essence de la civilisation occidentale, l’incarnation de l’éternel idéal humain. Et si le communisme est tombé, ce n’est pas, écrit Ryszard Legutko, grâce à la politique de l’Europe de l’Ouest. Sans les Américains, le communisme sévirait encore dans l’empire soviétique. Jamais en Europe de l’Ouest, et même à l’Est après la chute du communisme, l’anticommunisme n’a atteint la notoriété de l’antifascisme.

Le malentendu en Europe vient de ce qu’à l’Ouest on a attendu un alignement sur l’orthodoxie démocrate-libérale quand les dissidents de l’Est, pour beaucoup, visaient le multipartisme et les élections libres. S’ils ont accepté l’appellation de combattants des droits de l’homme au début, c’est parce que ça donnait du poids à leur action. Mais ils luttaient pour une démocratie à l’ancienne, pour le patriotisme, la vérité, la justice et la loyauté vis-à-vis des traditions nationales et religieuses. Le succès de Solidarńosc n’aurait pas été possible sans le patriotisme et la ferveur religieuse. Pour les Polonais, la liberté c’était de ne pas avoir un gouvernement qui soumettrait les institutions, les lois, les normes et les mœurs sociales à une ingénierie aveugle, comme ils l’avaient expérimenté sous le communisme. C’est pourtant ce qui s’est produit. Mais si l’on en croit l’histoire qu’on raconte aujourd’hui, les dissidents d’alors se seraient battus pour intégrer l’UE.

LA RELIGION

Le communisme a fait moins de ravages en Pologne où la force de l’Église a permis à beaucoup de Polonais de ne jamais vraiment vendre leur âme au régime. Mais certains l’ont fait. Ryszard Legutko rappelle une des pages noires des intellectuels polonais, la lettre d’écrivains et intellectuels du début des années 1950 qui accusait les prêtres de Cracovie d’espionner pour le Vatican et l’Amérique. Manifester son antichristianisme permettait de ne pas être inquiété et de bénéficier de la protection du parti. Une phase de « dialogue », cherchant à intégrer l’église dans le système après 1956, dura une dizaine d’années et se fit au prix de quelques concessions du côté des catholiques qui devaient faire l’éloge du parti et se tenir à distance des catholiques dissidents. Le primat Stefan Wyszyński, hostile au rapprochement, permit de conserver nombre de pratiques sociales et traditions religieuses inacceptables par le parti. Mais la faiblesse de l’intelligentsia catholique polonaise a rendu les élites polonaises poreuses à une idéologie de gauche antireligieuse qui, d’après Ryszard Legutko, marque encore les scientifiques, les écrivains et les artistes polonais et constitua un terrain fertile à l’implantation de la démocratie-libérale moderne.

La conception libérale de la religion, formée après la réforme, relégua la religion dans la sphère personnelle, la foi devant l’emporter sur les aspects dogmatiques. La conception démocratique de la religion n’était pas si sévère mais pas particulièrement favorable. Dans les dernières décennies, marquées par la sécularisation, les gouvernements européens ont épousé l’ambition idéologique de légiférer dans les domaines moraux. L’expression religieuse se trouva reléguée dans la sphère personnelle et l’utilité de la religion dans le débat public appréciée en fonction du soutien qu’elle apportait ou non à des finalités politiques : la paix dans le monde, la tolérance…

Dans les démocraties-libérales d’aujourd’hui, la liberté de religion est reconnue comme un droit fondamental et l’État est déclaré neutre. Mais cette neutralité de l’État a rabaissé le christianisme au rang de religion parmi d’autres, ce dont sont très fiers les libéraux, et a redéfini ainsi la nature de la civilisation occidentale qui serait entrée dans une ère postchrétienne. La réaction à la persécution des chrétiens dans le monde a d’ailleurs été on ne peut plus modeste et s’est généralement faite dans une langue universaliste citant les chrétiens parmi d’autres. À la question sur la place que doit occuper la religion dans la vie publique, les Européens répondent généralement : l’individu, la famille et parfois la communauté. La religion est censée traiter de Dieu et du salut. Elle a du mal à trouver une place où elle serait à l’abri de l’orthodoxie démocrate-libérale et ne risquerait pas un conflit avec ses commissaires, écrit Ryszard Legutko. Les paroles papales sont évaluées à la lumière de l’idéologie démocrate-libérale. Si, en 2000, les athées furent exaspérés par la déclaration Dominus Jesus de Jean-Paul II écrite par le cardinal Ratzinger, ce n’est pas parce qu’ils étaient exclus d’un salut auquel ils ne croient pas mais parce que la déclaration papale offensait leur sensibilité égalitaire. Le dimanche est devenu un jour férié, pas un jour saint. Les temps forts du christianisme sont devenus des moments de tourisme et de consommation. Des églises ont été recyclées en musées, restaurants, ou services publics. Et le prêtre est soit un libéral qui critique l’Église soit un méchant dégoûtant. La liturgie a été simplifiée pour un homme moderne qui a de moins en moins de temps pour la religion, sans pour autant gagner de nouveaux fidèles et sans cesser d’en perdre.

Les chrétiens qui croient que l’idéologie démocrate-libérale d’aujourd’hui est un manteau aussi confortable qu’un autre se trompent, écrit Ryszard Legutko. Ils se laissent avoir par la rhétorique du multiculturalisme qui, en reconnaissant différentes cultures, contribuerait à la richesse et à la diversité de la société. Si c’était vrai, les Chrétiens seraient entrés plus vigoureusement dans la compétition, bien décidés à laisser leur empreinte sur le monde. Ils semblent ne pas avoir compris que la démocratie-libérale est entrée dans un stade de dogmatisation rigide. Leur stratégie les condamne à la défaite.

La joie mauvaise des anti-chrétiens est à courte vue, écrit Ryszard Legutko, car le christianisme a été un élément spirituel vital de l’identité occidentale qui a permis à l’Europe de maintenir un sens fort de continuité. En rejetant le christianisme, en camouflant son idéologie derrière la rhétorique assourdissante de la diversité, l’Europe et l’Occident tout entier glissent vers une aridité culturelle.

Ryszard Legutko craint que, sans compétiteur vigoureux, la démocratie-libérale finisse par régner, comme un tyran, sur les aspirations humaines. Il se demande si un renouveau est possible et si le christianisme pourrait l’incarner par temps de sécularisation croissante.

CONCLUSION

Dans l’empire soviétique, beaucoup de gens pensaient qu’après le communisme la fabrique sociale serait restaurée, les gouvernements élus librement ayant à cœur de libérer un espace pour l’accomplissement de l’homme, lequel pourrait à nouveau se consacrer à des buts nobles que le régime précédent avait abaissés. Au lieu de cela, ils eurent droit à l’invasion de nouveaux barbares, produits d’un Occident qui s’est, à un moment, retourné contre sa propre culture. Le mépris remplaça le respect pour ce qu’elle avait accompli. « La médiocrité du système communiste fut préculturelle, celle de la démocratie-libérale est postculturelle » (p. 179). Dans les deux cas, l’homme chercha à se rassurer par l’image d’un système qui fonctionne bien. Contrairement à ce que beaucoup pensent, le monde démocrate-libéral moderne n’est pas si différent de celui rêvé par l’homme communiste. L’homme démocrate-libéral, lui non plus, n’est guère troublé par les stéréotypes qui nourrissent ses pensées, la politisation croissante de la vie sociale, le triomphe de la médiocrité et, si l’idée effleure son esprit, il se convainc vite de l’impossibilité de tout changement, sauf pour le pire.

Sans doute saurons-nous inventer de nouveaux droits pour plus d’égalité, verrons-nous fleurir une littérature de plus en plus insignifiante, une rhétorique de la diversité toujours plus agressive masquant une uniformisation grandissante, écrit Ryszard Legutko, et arriverons-nous ainsi à ce que les communistes avaient planifié dans réussir à l’accomplir : “ the regime man ”. Peut-être que les Européens s’en lasseront et chercheront à revivifier ou inventer d’autres aspirations. Mais peut-être aussi sommes nous arrivés à un stade où l’homme moderne reconnaît la vérité basique de sa condition et s’en satisfait. Preuve pour certains que l’homme a fini par accepter sa nature  quand pour d’autres ce sera la confirmation de son invétérée médiocrité.