THE AGE OF ENTITLEMENT

America Since the Sixties

 

Christopher Caldwell

 Simon and Schuster, janvier 2020, 342 p.

20 janvier 2020

 

Il y a plus de dix ans déjà Christopher Caldwell publiait un livre sur l’Europe[1] qui fit beaucoup de bruit et fut, heureusement, traduit en français[2]. Cette fois, son livre porte sur une révolution américaine, celle des cinquante dernières années. Espérons qu’il soit lui aussi traduit en français, car cette révolution a commencé d’essaimer en Europe et tout particulièrement en France.

 

L’extrême polarisation de la vie politique américaine d’aujourd’hui est l’aboutissement d’une réforme conçue dans les années 1960, celle des droits civiques, qui a pris, au fil du temps, une tournure tout à fait inconcevable pour ses contemporains en 1964. Ils n’ont pas été une simple extension de la Constitution. Ils ont institué, au fil de leur mise en place et de leur extension, une sorte de Constitution alternative dépourvue de la légitimité qui caractérise celle ratifiée en 1788, mais soutenue par les élites du pays, notamment juridiques, et les bénéficiaires qui dépassent aujourd’hui le périmètre de la question raciale. Christopher Caldwell analyse dans son livre le processus qui a conduit au débat empoisonné d’aujourd’hui dans lequel la race et les droits de l’homme ont pris une place centrale qu’ils n’occupaient pas avant les années 1960.

La question raciale

Le Civil Rights Act de 1964 et ses suites, notamment le Voting Right Act de 1965 et le Fair Housing  Act de 1968 n’ont pas seulement apporté de nouveaux droits aux noirs. Ils ont été à l’origine d’une énorme bureaucratie pour les mettre en application. L’histoire américaine a été entièrement réinterprétée à la lumière de la question raciale et le gouvernement s’est investi comme jamais pour façonner la société autour de l’idéologie, quasi-religieuse, de l’antiracisme.

La décision de la Cour suprême dans Brown v. Board of Education of Topeka de 1954 avait introduit une surveillance du racisme dans les institutions publiques. Mais son introduction dans la sphère privée, avec les lois sur les droits civiques supposant que toute distinction était la preuve d’une inégalité, impliquait forcément la révocation de certains droits, dont le droit d’association. L’activisme qui se développa autour des droits civiques changea aussi les pratiques juridiques car, jusque dans les années 1950, la mise en scène lors d’actions en justice était considérée comme une corruption du système judiciaire.

Pour la plupart des Américains blancs, libéraux ou conservateurs, le problème racial était perçu comme un problème du Sud. Les droits civiques étaient le moyen d’en finir avec la ségrégation, ni plus ni moins. Ceux des États du Nord voyaient les droits civiques comme une façon de civiliser ceux du Sud qui serait sans influence sur le cours de leur vie, sur leurs droits. Ils n’imaginaient pas que les droits civiques seraient l’occasion de réexaminer et renégocier la culture américaine dans sa totalité. La plupart des blancs du Nord ont eu l’impression, en mettant fin à la ségrégation, d’avoir accompli un geste magnanime quand les noirs y ont vu un plaider coupable. Pour eux, les droits civiques étaient plus qu’une réforme. C’était une conquête, un soulèvement. D’ailleurs les émeutes ont fait partie du mouvement des droits civiques.

L’avancement des noirs, notamment à l’université, se révéla moins facile qu’anticipé et l’on s’efforça d’expliquer les difficultés à travers la victimisation. D’où la mise en place par Johnson de l’affirmative action censée donner un coup de pouce provisoire aux noirs pour entrer à égalité dans la compétition. En réalité, l’affirmative action revenait à renoncer à la neutralité au profit d’une redistribution des places dans le système éducatif et dans l’emploi en fonction de la race. Les arrêts de la Cour suprême validèrent, même si ce fut d’une manière hypocrite, le recours à un système préférentiel.

L’émancipation des femmes

L’extension du domaine de la lutte se fit par le passage des droits civiques aux droits humains. Et, contrairement à ce qu’avaient compris la plupart des Américains, le mouvement des droits civiques fut la matrice d’un nouveau système propre à jeter par dessus bord n’importe quelle tradition, notamment en matière sexuelle.

Si la guerre avait facilité l’intégration des noirs dans la société américaine, elle avait fait régresser celle des femmes. Après guerre, ce fut l’époque les mâles vainqueurs, les femmes étant censées rester à la maison et s’occuper des enfants. Le Baby Boom, compte tenu des différences d’âges entre partenaires, était à l’avantage des hommes. Les militantes féministes qui appartenaient plutôt aux classes favorisées ont cherché à se faire une place dans le monde du travail à l’égal des hommes. L’extension dans les années 1970 de cette lutte aux femmes des classes plus défavorisées, alors que les métiers bien payés se sont faits plus rares, a servi d’excuse aux patrons pour rompre avec le contrat implicite selon lequel la paie d’un travailleur à plein temps devait lui permettre de faire vivre sa famille.

En matière de liberté sexuelle, différents États avaient pris des mesures autorisant l’avortement dans certaines circonstances extrêmes, notamment en cas de viol dans les États du Sud. En 1973, l’arrêt Roe v. Wade de la Cour suprême légalisa l’avortement à tout moment sur les neuf mois de grossesse, décision qui mécontenta une majorité d’Américains. Mais la conjuration du risque de grossesse en cas d’adultère ouvrit la voie à d’autres revendications sexuelles et, à la différence de la loi sur les droits civiques, l’autorisation de l’avortement fut l’œuvre des juges pro-avortement de la Cour suprême. La publication, en 1971, de Our Bodies, Ourselves, qui fut vendu à 4 millions d’exemplaires dans le monde témoigne d’un nouveau moralisme. Le livre prétendait tout dire, sans ménagements, sur le sexe et ses sources infinies de plaisir que les grincheux de la vieille société cherchaient à cacher. On y parlait de l’avortement avant la procréation qui  devenait un aspect de la quête du plaisir sexuel. L’Equal Rights Amendment, équivalent pour les femmes des Civil Rights, présenté à ratification par les États ne rencontra jamais assez de ratifications pour amender la Constitution. Les Américains n’en voulaient pas et craignaient que ce changement constitutionnel n’en entraîne d’autres et mette en péril l’institution du mariage et la vie de famille.

Les Baby Boomers et la guerre du Vietnam

Les Américains en étaient venus à identifier ceux désireux de changer la Constitution à une classe, celle d’une nouvelle élite qui s’était cristallisée pendant la lutte contre la guerre du Vietnam. L’opposition à la guerre du Vietnam a été aussi un phénomène de classe. Être engagé dans des études supérieures permettait d’échapper à l’enrôlement. Les protestataires cherchaient autant à terminer la guerre qu’à l’éviter. La brutalité de la répression par la police était elle aussi en partie un phénomène de classe, les policiers ayant des fils ou des frères au Vietnam. Comme l’a été aussi le busing décidé à partir de 1974 dans les écoles publiques de Boston.  James Webb écrivit peu après la guerre que l’Amérique avait eu peur de demander aux hommes de Harvard de porter le même uniforme, de remplir les mêmes obligations au service de leur pays que les hommes de Harlem. D’une certaine manière, écrit Christopher Caldwell, la contreculture des années 1960 ressemblait à un mouvement réactionnaire déguisé en un mouvement progressiste. On y trouve l’individualisme du conservatisme des années 1980.

La culture dominante des Etats-Unis restera pendant plus d’une génération celle de personnes qui ont fait leurs études pendant la guerre du Vietnam. Celle de l’élite du Baby Boom. Tous étaient nés avant l’introduction des droits civiques et ont eu la chance de grandir à l’abri de ce qu’on appelle aujourd’hui le politiquement correct (P.C.). Leur poids démographique leur permit de prendre le contrôle et de réorienter la transformation sociale que leurs aînés avaient commencée. La génération des Baby Boomers fut aussi la « moins diverse » au sens d’aujourd’hui. Dans les années 1970, les Américains se voyaient encore comme des Européens installés plus à l’Ouest. À la fin des années 1970, ils avaient commencé de saisir le danger que pouvait contenir le projet utopique des années 1960. Ils aspiraient à y mettre un terme et votèrent, avec les élites contestataires qui avaient pris de l’âge, pour Ronald Reagan.

Les années Reagan

Les années 1980 furent l’aboutissement des années 1960. Le reaganisme partageait certaines aspirations de la contreculture. Mais, avec lui, au lieu d’être conduite par des bureaucrates, la rupture culturelle fut, de préférence, du ressort des hommes d’affaires. Si Reagan changea l’humeur politique du pays pour un temps, il laissa en place les dispositifs des années 1960.

Reagan était un grand admirateur d’Ayn Rand, pourfendeuse du socialisme, qui avait publié des romans dans les années 1940 et 1950, notamment Atlas Shrugged et The Fountainhead, dont King Vidor fit un film avec Gary Cooper et Patricia Neal. Rand n’appréciait guère Reagan et voyait en lui un rétrograde en matière de libertés sexuelles. Pourtant, Reagan est l’homme politique qui, comme gouverneur de Californie, avait fait le plus pour construire les institutions de la libération sexuelle post-féministe (sur l’avortement en 1967 et le divorce sans faute en 1969).

Avec Reagan, la politique keynésienne passa de mode et c’est la politique de l’offre qui eut le vent en poupe, théorie dont Jude Wanniski, du Wall Street Journal, fut le grand promoteur. Pour lui, la première règle en politique était de ne jamais tuer le Père Noël. Il conseillait à l’entourage de Reagan de baisser les impôts et de laisser la chambre démocrate se débrouiller pour ajuster les dépenses. Comme l’écrit Christopher Caldwell, Reagan retint surtout la nécessité de jouer au Père Noël. Au final, avec une économie privée florissante, le poids des dépenses gouvernementales baissa légèrement durant son mandat. Mais la dette, qui avait diminué pendant les 35 années d’après-guerre, augmenta sous Reagan alors que la situation économique était prometteuse. C’était une manière d’acheter la paix sociale en poursuivant les programmes lancés par Johnson pour bâtir The Great Society qui nécessitait des transferts massifs des blancs vers les noirs pour réaliser la déségrégation. Ce que la plupart des Américains avaient cherché à éviter en votant pour Reagan à deux reprises. Reagan, qui avait promis d’arrêter l’affirmative action, n’en fit rien. Mais, « sa baisse d’impôts était une manière d’offrir un parachute doré à la classe moyenne blanche pour donner à toute une génération la possibilité illusoire de recréer, sur ressources privées, la version Potemkine de l’ordre ancien » (p. 110).  « Les droits civiques étaient tellement importants qu’on ne pouvait pas demander aux gens d’attendre, mais trop impopulaires pour qu’on leur demande de payer pour les mettre en œuvre » (p. 111). Sous Reagan, les Américains purent donc vivre sous deux régimes constitutionnels à la fois.

De la même façon, Reagan promit de fermer la porte à l’immigration tout en la laissant grande ouverte. Il n’est pas revenu sur la loi Hart-Celler de 1965 qui avait mis fin à la politique très restrictive de 1924 dont l’objectif manifeste était de conserver la composition ethnique de la population très massivement d’origine européenne. La loi, qui était censée entériner les dispositions antiracistes de l’époque, fut présentée comme ne devant rien changer à la composition ethnique de la population américaine. Ce que les décennies suivantes démentirent évidemment. Le succès de certains de ces nouveaux immigrants a provoqué, comme Nathan Glazer l’a écrit, un questionnement plus ou moins silencieux sur les raisons des difficultés persistantes des noirs. Par ailleurs, ces nouveaux immigrants furent eux-aussi bénéficiaires de l’extension des droits civiques (IRCA Bill, 1986) et vus comme des victimes potentielles de discriminations. Les enfants de ces migrants, citoyens américains, bénéficiaient ainsi de privilèges dont les enfants des natifs blancs étaient privés.

Par ailleurs, comme les délocalisations, l’immigration, si elle peut aider les habitants des pays pauvres à s’en sortir, a tendance à opérer des transferts au détriment des travailleurs modestes, comme l’a montré George J. Borjas (http://www.micheletribalat.fr/440197138). Si l’on y ajoute les transformations culturelles, les politiques préférentielles et l’affaiblissement du contrôle démocratique d’un pouvoir passé dans les coulisses et les Cours de justice, on a le cocktail expliquant pourquoi l’immigration a empoisonné le débat public jusqu’à l’élection présidentielle de 2016. La condescendance des élites moquant l’opinion des gens modestes a fait le reste : « Pourquoi argumenter quand il suffit de rouler des yeux ? » d’un air exaspéré (p. 130). D’une certaine manière, on peut dire que la politique reaganienne, par sa duplicité, a favorisé l’exigence radicale démocratique actuelle de mouvements dits populistes qui ne veulent plus se satisfaire de promesses verbales.

Dans les décennies qui suivirent l’arrivée de Reagan au pouvoir, la globalisation affranchit les hommes d’affaires du marché du travail américain, aidés en cela par l ‘idéologie globaliste et la révolution technologique. La révolution technologique, qui fit exploser le nombre de sources d’informations, développa une forme de quant à soi, de relativisme agressif. Pour les postmodernes, rien ne devait subsister des grands récits sur lesquels les Américains s’étaient construits et l’authenticité était leur credo. La marchandisation industrielle de l’authenticité à travers du faux-vrai, notamment dans l’habillement, en fit une sorte de parodie à succès. Mais la plupart des gens ne pouvaient adhérer à la déstabilisation générale de tout ce sur quoi s’était bâtie leur existence.

Des droits civiques au politiquement correct

Ce grand chambardement qui était censé favoriser la diversité aboutit à en faire une nouvelle forme d’absolutisme. C’est l’arrêt Bakke de la Cour suprême de 1978 qui avait fourni l’habillage à la politique préférentielle des universités. Si les quotas étaient interdits, la race pouvait figurer dans les informations prises en compte afin d’aboutir à un corps étudiant diversifié. Les universités comprirent bien l’obligation qui leur était faite désormais d’appliquer, le moins visiblement possible, une politique préférentielle sous peine de se voir retirer des financements au moindre soupçon de discrimination par l’Office for Civil Rights (OCR). C’est ce qui s’était déjà passé avec le busing, que la loi de 1964 semblait interdire, mais que les objectifs fixés par l’OCR en 1966 rendaient inévitable. D’autant que ces objectifs furent pris très au sérieux par les Cours de justice elles-mêmes, renforçant ainsi le pouvoir de l’OCR. Il ne s’agissait plus seulement de réparer les injustices passées faites aux noirs, mais celles d’aujourd’hui s’étendant bien au-delà de la question noire et dont les blancs étaient forcément responsables. Toute critique ne pouvait être inspirée que par le racisme créant ainsi un climat d’intimidation. Seul le récit sur la justice raciale échappait à la surveillance à laquelle le postmodernisme avait soumis tous les autres récits. Avec le XXIème siècle, l’ensemble du système éducatif, y compris l’école primaire, avait absorbé ce renversement narratif. Le prix à payer fut celui de la censure et de l’auto-censure, dans la crainte de poursuites judiciaires et de leurs conséquences. Tout blanc malchanceux pouvait désormais voir son avenir professionnel ruiné par un propos jugé inadéquat sur la race, le genre et la sexualité. C’est ce qu’on a appelé le politiquement correct (P.C.), dont on connaît les effets ravageurs sur les campus américains (http://www.micheletribalat.fr/440866626). Si l’idée des Civil Rights était d’humilier les ségrégationnistes du Sud, la loi a mis tout le pays sous surveillance.

Rétrospectivement, les années Reagan ont plutôt consolidé que renversé les mouvements des années 1960. Pendant le quart de siècle qui suivit, toutes les batailles des conservateurs ont été perdues contre le P. C., lequel s’est étendu bien au-delà des universités et donna à une coalition minoritaire les moyens de contrôler d’une main de fer les différents leviers du pouvoir d’État. Ce qui fut favorisé par les nouvelles attitudes du public à l’égard des positions jugées réactionnaires. Le sens du mot subversif se vit ainsi détourné pour complimenter les positions d’intellectuels dans la droite ligne des lois sur les droits civiques. Après tout, on aurait pu considérer que tant la tradition que la diversité exprimaient des demandes qui méritaient d’être respectées. « D’un point de vue légal, seule la diversité l’était » (p. 169). Pour les Républicains, le P. C. n’était rien d’autre qu’une série de blagues alors qu’il était la conséquence culturelle de l’application de la loi sur les droits civiques. Les Américains s’étaient ainsi dotés, par inadvertance, d’une deuxième constitution ayant préséance sur la constitution officielle à peu près dans tous les aspects de la vie.  L’affirmative action et le P.C. étaient les deux piliers de cette nouvelle constitution. « Tant que les Américains ont eu peur de s’opposer à la législation des droits civiques ou, plus tard, d’être traités de racistes, sexistes, homophobes, xénophobes, leurs représentants politiques ne purent rien refuser à ce qui s’habillait des “droits civiques“ . Ce qui voulait dire que ce conflit, quand il viendrait au grand jour, serait constitutionnel, avec toute la gravité que cet adjectif implique » (p. 171).

La nouvelle économie

Il a fallu du temps avant que les Américains s’aperçoivent que la Nouvelle Économie voulait bien dire une nouvelle économie. L’émancipation des Américains détenteurs de capitaux de leurs obligations vis-à-vis des travailleurs américains fut actée une première fois à l’occasion du NAFTA en 1993. Christopher Caldwell décrit le Catch-22[3] dans lequel ces derniers furent pris : « opposants gâtés quand ils s’opposaient à la délocalisation de leur travail ; perdants nostalgiques  une fois leur emploi perdu et leur consentement devenu superflu » (p. 175).  Les droits civiques n’ont pas fait bon ménage avec la finance. Christopher Caldwell explique ce qui a conduit à la crise financière et comment « la politisation des emprunts des gens pauvres dans un seul pays a conduit le monde au bord du désastre économique » (p. 181). L’économiste Raghuran Rajan avait averti les banquiers avant que la crise ne survienne. Dans son livre paru en 2010 – Fault Lines – il expliquait comment la crise était liée à l’accroissement des inégalités. Le pays est particulièrement mal outillé pour une reprise pauvre en emplois car il n’a pas de grands programmes de transferts. D’où l’expansion des crédits en période difficile, laquelle a été facilitée par le peu de contrôles exercés sur les emprunteurs et la peur corrélative d’être traité de raciste.

Obama, la crise et la diversité

C’est en pleine crise financière que Barak Obama fut élu président. D’une certaine manière, situé à l’intersection de la finance et de l’activisme communautaire, là où la crise avait surgi, il était tout désigné pour prendre la suite. D’une certaine manière aussi, son élection aurait pu être l’occasion de mettre fin à l’affirmative action, comme l’avait laissé penser sa campagne de 2004. Avec l’élection du premier président noir, c’était mission accomplie. La manière dont il exerça son mandat fut donc un choc pour beaucoup d’Américains qui furent bien obligés de constater que toute l’ingénierie des droits civiques était là pour durer. Le prolétariat blanc commença à penser qu’il s’était fait pigeonner, comme il l’avait été économiquement.

Par ailleurs, sous Reagan, ce n’est pas tant l’expansion gouvernementale qu’il aurait fallu combattre que l’expansion d’un secteur privé en train de devenir une sorte de gouvernement. En 1992, la Cour suprême avait autorisé les États à ne taxer que les entreprises physiquement présentes sur leur sol. La loi de 1998 exonérant d’impôts l’accès à internet et les entreprises de l’internet fera d’Amazon un empire qui aura raison, en vingt ans, des librairies et des grandes chaines américaines de vente de livres. En 2011, lorsque le gouverneur de Californie Jerry Brown, suivi ensuite par d’autres, opta pour une politique fiscale plus équitable, Amazon était déjà trop puissant pour être inquiété par des compétiteurs éventuels et avait déjà ruiné des quartiers commerçants entiers des petites villes. Les grands patrons de la Tech se présentaient pourtant comme les héros du jour, fiers d’avoir détruit ce que d’autres avaient mis des générations à construire et prétendant que les consommateurs avaient encore le choix alors que leurs applications avaient remplacé l’espace public d’autrefois. À partir d’une certaine masse critique, il n’y a plus de place pour d’autres compétiteurs. Google a déjà pris 88 % du trafic en ligne aux Etats-Unis et 90 % en Europe (David Singh Grewal, 2009). Le choix de ne pas participer aux réseaux sociaux n’existe que pour ceux d’un certain âge qui ont déjà un métier et une position sociale. Pas pour les jeunes.

Internet, qui a pu apparaître à ses débuts comme un espace de liberté, a commencé à ressembler au monde sectaire d’hier. La diversité est devenue aussi le credo d’une élite High Tech qui se pense rationnelle mais refuse les résultats d’algorithmes lorsque ceux-ci conduisent à des conclusions déplaisantes, comme ce fut le cas avec COMPAS qui montrait une tendance à la récidive plus forte chez les prisonniers noirs.

« Le mot “diversité” est devenu un marqueur de richesse, de classe et de pouvoir » (p. 204). L’influence des plus riches a tendance à s’exercer à travers les dons caritatifs, déductibles des impôts sur les revenus. Leurs largesses sont donc, au final, financées par le contribuable. Par ailleurs, le champ des œuvres charitables s’est étendu aux questions politiques controversées telles que la santé, l’avortement, le contrôle des armes. Pour Harry Hopkins, conseiller de Franklin Delano Roosevelt, le plus grand danger de la philanthropie était que les institutions démocratiques soient dominées par des élites financières entreprenantes. Comme l’écrit Christopher Caldwell, Hopkins n’aurait sans doute pas été surpris de voir « les élites américaines rallier le programme sur l’égalité raciale et de genre et utiliser les institution créées à cet effet comme un moyen de légitimer leur propre richesse. Une élite est aussi une minorité », après tout (p. 208).

La gouvernance de la diversité par les intérêts privés

Cette influence grandissante des intérêts privés et des Fondations a été plutôt complaisamment encouragée par Barack Obama. Par exemple, il trouva si formidable l’initiative de Bloomberg  visant à parrainer et à promouvoir les hommes noirs et latinos qu’il chercha à l’étendre au pays tout entier, opération qu’il baptisa “My Brother’s Keeper”. Financée par des banques soumises à la régulation gouvernementale et des Fondations liées à des entreprises militaires privées (military contractors), elle ne nécessitait pas d’approbation parlementaire. Il fut ainsi encouragé par les élites intellectuelles et médiatiques à conduire des types d’actions qui ne seront qualifiées d’autocratiques que lorsqu’elles seront entreprises par son successeur.

Alors que la deuxième campagne électorale d’Obama battait son plein, un livre titré Nudge et écrit par Cass Sustein et Richard Thaler, deux de ses conseillers et amis, apportait une justification supplémentaire à la primauté des droits civiques en justifiant les limites imposées à la souveraineté populaire en raison des préjugés inhérents à la nature humaine qui empêchent les hommes de faire des choix éclairés. Cette théorie pose le problème des biais des prescripteurs qu’elle ignore superbement.

C’est ce qui s’est passé avec le mariage gay. Pour les hétérosexuels, la libération des gays avait à voir avec les pratiques sexuelles. Pour les mouvements gays cela allait plus loin : la reconnaissance d’une égale dignité. Au début des années 1990, le mariage ne faisait pas partie de leurs revendications. L’épidémie du sida changea tout cela. Mais, jusque dans la 1ère décennie du XXIème siècle, le mariage gay fut repoussé référendum après référendum. Pourtant, de nombreux juges ne l’entendaient pas de cette oreille et imposèrent leur vision du mariage comme étant une faveur de l’État à laquelle tout le monde devrait avoir accès, niant ainsi l’existence du mariage avant celle d’un gouvernement (Goodgride & als v. Department of Public Health, Cour suprême du Massachusetts, 2003). Ces mouvements gays, une fois qu’ils se furent focalisés sur le mariage, reçurent l’appui des gens les plus riches et les mieux connectés de la planète (Amazon, American Airline, Coca Cola, Goldman Sachs…). Les stars et les élites intellectuelles ne furent pas en reste, de même que des patrons de presse, juges et avocats. Cette force de frappe finit par retourner l’opinion restée hostile et, dans la foulée de la décision Obergefell v. Hodges de la Cour suprême légalisant le mariage gay en 2015, 58 % des Américains approuvaient cette légalisation, y compris bon nombre de conservateurs. Dans son opinion dissidente, le juge Scalia déclara qu’« un système de gouvernement qui subordonne le peuple à un comité de neuf juges non élus ne mérite pas d’être appelé une démocratie ». Il parla d’un putsch des classes supérieures (p. 228). Dans l’interprétation de la Cour suprême, recourant au langage de l’affirmative action, les droits civiques en étaient venus à remplacer, de fait, la Constitution. Pour Christopher Caldwell, Obama est le premier président à l’avoir compris. Supporteur du mariage gay auprès des gays, tout en disant le contraire au reste de  la population, Obama comptait sur la préemption par les juges de la question du mariage pour entériner le mariage gay. Avec lui, les droits civiques étaient devenus une sorte de tradition américaine, extensible à toutes sortes de groupes.

La racialisation des blancs

Ironiquement, leurs opposants en tirèrent des leçons tactiques quand il s’est agi de s’organiser pour défendre leurs intérêts, même s’ils étaient blancs ! À la fin du mandat d’Obama, 84 % des démocrates disaient que le racisme était un problème plus important que le P.C. quand 80 % des Républicains disaient exactement l’inverse. Avec les droits civiques, les blancs ont été racialisés d’une manière qu’ils ont eu du mal à comprendre. Mais ils ont fini par comprendre que ce n’était pas pour eux que la politique américaine était faite. S’étaient donc recréées deux classes de citoyens, dont l’effacement avait pourtant été le but des droits civiques. Les blancs ont fini par se concevoir comme une race, qu’ils le veuillent ou non, et leur mise en mouvement a pris 50 ans.

Dans les années 1960, la population américaine avait absorbé les vagues migratoires dans un même peuple. Mais, au tournant du XXIème siècle, il en alla autrement. L’immigration n’était plus ce coup de fouet donné à une  population en pleine ascension, mais le remplacement d’une population vieillissante qui se ratatinait, et dont l’espérance de vie avait chuté, notamment en raison des ravages de l’OxyContin. Bien que l’épidémie se révéla d’ampleur comparable à celle du sida dans les années 1980, la prise de conscience fut lente car elle touchait de manière privilégiée des blancs pauvres n’habitant pas les grands centres urbains. Qui fallait-il blâmer pour leur situation économique et sanitaire déplorable ? Ils ne faisaient pas partie des groupes de populations légitimes à exposer leurs griefs. La question noire occupait un tel espace que cela peut expliquer, écrit Christopher Caldwell, la surestimation de la population noire dans les enquêtes. En 2001, d’après une enquête Gallop, l’Américain moyen estimait la proportion de noirs à 33 % et 17 % pensaient même qu’ils étaient majoritaires, alors qu’un habitant sur huit seulement est noir.

La séparation raciale, dont témoigne la question de l’appropriation culturelle, s’étend aux codes langagiers. En atteste le recours au mot « nigger », qui avait effrayé si longtemps tant de noirs et avait pratiquement disparu du vocabulaire des Américains, remis en usage par les activistes des droits civiques pour intimider les blancs. Même paradoxe pour l’expression “White Supremacy ”. Moins elle existait, plus on en parlait. Au tournant du XXIème siècle, l’expression était utilisée cinq fois plus que pendant son âge d’or, à la fin des années 1960. La difficulté d’assumer la place du méchant dans le récit américain explique les tentatives de certains blancs de se trouver une filiation leur permettant d’y échapper. Et gare à celui qui se fait prendre en délit d’usurpation.

L’idée centrale, sortie des droits civiques, selon laquelle toute disparité est la manifestation d’une injustice lorsqu’il s’agit de personnes appartenant à des groupes protégés, a progressivement atteint tous les aspects de la vie américaine. « Le second terme de Barack Obama a été le moment de l’histoire où la perspective de la victime est devenue la manière semi-officielle de considérer le crime et la violence » (p. 261).  En 2014, en dépit des preuves sorties de l’enquête, la culture officielle du pays fut du côté des émeutes de Ferguson[4], comme en témoigne le soutien de la Maison blanche au mouvement Black Lives Matter (BLM), soutenu par ailleurs par la gauche radicale et les donateurs démocrates habituels. Le gouverneur Martin O’Malley se fit huer lors d’une conférence en Arizona pour avoir osé dire “All lives matter !”. Pourtant, à Dallas et Bâton-Rouge où des policiers furent tués à l’occasion de manifestations de BLM, le maire et/ou le chef de la police étaient noirs eux-mêmes. Malgré tous les progrès enregistrés depuis les années 1960, BLM aimait se raconter que la situation n’avait jamais été pire. « C’est un paradoxe des droits civiques qui s’est souvent répété : Plus vite le racisme et les privilèges ont été démantelés, plus grand a été le besoin psychologique de dénoncer le racisme et les privilèges » (p. 273).

 

Si les droits civiques ont accompli beaucoup, leur coût fut élevé : de nouvelles inégalités, des décisions moins démocratiques et la fin de la liberté d’expression. Les deux partis défendirent deux constitutions différentes, s’exprimant sur différentes plateformes, et représentèrent de plus en plus deux groupes raciaux différents. Ceux qui ont le plus perdu avec la politique des droits civiques sont les hommes blancs, les vilains de l’histoire. Mais gouverner par la honte, comme le fit Obama, présente bien des inconvénients. Cela ne fait pas disparaître les opposants mais les rend indéchiffrables. Pendant un temps, les blancs ont pu se consoler de leur statut inférieur par un niveau de vie convenable. L’érosion de ce dernier a rendu le compromis insupportable, sans que les élites n'en prennent conscience. Christopher Caldwell, qui a réussi la gageure d’écrire ce livre sur ce qui a conduit à l’élection de Donald Trump sans jamais prononcer son nom, le termine sur l’éclat de rire général qui a accompagné les propos d’Ann Coulter sur une probable victoire de Trump lors de l’émission de Bill Malher en juin 2015.



[1] Reflections on the Revolution in Europe, Immigration, Islam and the West, Doubleday, 2009, 422 p.

[2] Une révolution sous nos yeux, Comment l’islam va transformer la France et l’Europe, Ed. du Toucan, 2011, 544 p.

[3] « Catch-22 » désigne une situation impossible, d'après le titre d’un livre célèbre et de son adaptation au cinéma. C’est l’histoire d’un pilote de bombardier pendant la deuxième guerre mondiale qui cherche à sauver sa peau et à échapper aux missions périlleuses en simulant l’insanité. Mais d’après la règle 22, un homme est considéré comme fou s’il persévère à effectuer de son plein gré des missions périlleuses, mais s’il demande à en être dispensé, c’est qu’il est sain d’esprit et ne peut donc l’être. Heller J., 1961, Cath-22, Simon and Schuster.

[4] Le 9 août 2014, Michael Brown, 18 ans, fut tué par le policier David Wilson. Une vidéo et les tests ADN confirmèrent la version du policier, alors que la rumeur prétendait que Brown s’était rendu en levant les bras et en disant « Hands up, don’t shoot ! ».  Il s’en était suivi trois vagues d’émeutes.