PROJECTIONS DÉMOGRAPHIQUES D’EUROSTAT

2018-2100 (juin 2019)

https://ec.europa.eu/eurostat/fr/data/database

 

27 Février 2020

Eurostat a mis en ligne cet été ses dernières projections démographiques démarrant en 2018 et courant jusqu’à la fin du siècle. Je m’en tiendrai à la limite extrême de 2075, ce qui est déjà un horizon très incertain, et retiendrait ainsi une période de projection de 57 ans. La projection d’Eurostat couvre aussi trois pays européens n’appartenant pas à l’UE - l’Islande, la Norvège et la Suisse – que j’exclus dans ce qui suit. Par ailleurs, compte tenu du Brexit, les résultats seront présentés pour l’UE28 et l’UE27.

EUROPOP2018 est un exercice moins sophistiqué que le précédent (EUROPOP2015, voir http://www.micheletribalat.fr/440675556). Il n’envisage que deux projections, avec ou sans migrations. Dans ces deux exercices, les autres variables restent les mêmes, ce qui suppose que l’immigration n’a qu’un effet quantitatif direct sur la population, la fécondité et la mortalité restant inchangées, quelle que soit l’ampleur de cette immigration nette.

Les données de base de la projection proviennent, pour l’essentiel, des tableaux mis en ligne sur le site d’Eurostat. Les données 2018 n’étant pas toujours disponibles, elles ont été soit fournies en avance par les États (21 pays), soit estimées.

Dans le résumé méthodologique mis en ligne (https://ec.europa.eu/eurostat/cache/metadata/Annexes/proj_esms_an2.pdf), Eurostat rappelle fort justement qu’il ne s’agit pas d’une prévision. Une projection consiste plutôt à se poser la question : Que se passerait-il si… ? Le résultat est donc, comme toujours, extrêmement dépendant des hypothèses retenues.

MÉTHODOLOGIE

La méthodologie d’EUROPOP2018 ressemble à celles d’ EUROPOP2015. Elle opère une transition entre une extrapolation des tendances passée et la mise en place d’une convergence. Par exemple, L’indicateur conjoncturel de fécondité (ICF) est censé évoluer sous la seule influence de la tendance passée jusqu’en 2020, date à partir de laquelle la tendance à la convergence de tous les pays vers une valeur limite, qui n’est même pas atteinte avant la fin du siècle, entre en jeu de manière progressive. La valeur limite de l’ICF est 1,83, chiffre représentant la valeur maximale de l’ICF projetée en 2100 par les Nations unies pour les pays retenus par Eurostat. Comme on le verra, les anticipations précédentes à partir des données de 2014/2015 n’ont pas été confirmées dans un certain nombre de pays.

Les hypothèses de mortalité sont proches de celles retenues dans le précédent exercice. Mais les migrations restent les plus difficiles à anticiper, ne serait-ce qu’en raison des imperfections des enregistrements, de l’absence de recul et d’harmonisation complète des données fournies à Eurostat. À ces difficultés s’ajoute la volatilité du phénomène. La première étape de l’estimation porte sur le solde migratoire, ou immigration nette, y compris l’ajustement statistique lorsqu’il y en a un (c’est le cas de la France avec un ajustement négatif à partir de 2015). La méthode d’estimation est de même type que celle retenue dans le précédent exercice et sur le même schéma que la fécondité, avec une tendance à la convergence qui est seule en action à partir de 2030 ou 2050 selon les pays. Pour les pays dans lesquels la population âgée de 15-64 ans est appelée à baisser, l’immigration nette reçoit un coup de pouce ne dépassant pas 10 % de la baisse autrement attendue. Cette immigration nette est décomposée en immigration et émigration par sexe et âge. L’émigration est censée rester au niveau moyen de celui estimé en 2013-2017. L’immigration est donc déduite en ajoutant cette émigration au solde migratoire. Cette initiative n’est pas des plus heureuses car l’émigration est généralement plus mal connue que l’immigration et le solde migratoire souvent incertain. Les deux flux sont répartis à égalité entre hommes et femmes, suivant un profil par âge déduit d’informations antérieures.

ÉVOLUTION DE LA POPULATION DANS L’UE D’ICI 2075

Sans migrations, la population de l’UE28 passerait de 512,4 millions en 2018 à 408,0 millions en 2075, soit une diminution de 104,4 millions (-20 %). L’UE27 verrait sa population passer de 446,1 millions à 345 millions sur la même période, soit une baisse de 101,1 millions (-23 %).

Avec migrations, la population de l’UE28 augmenterait encore un peu jusqu’en 2044 (525 millions) puis diminuerait ensuite pour retomber en dessous de son niveau actuel avec près de 507 millions d’habitants en 2075.

La perte relative serait une peu plus marquée dans l’UE27. Avec migrations, la population du Royaume-Uni pourrait atteindre près de 83 millions d’habitants en 2075, bien au-dessus de la population allemande qui ne serait plus alors que d’un peu plus de 80 millions.

Sans migrations, la démographie allemande « souffrirait » beaucoup plus que la démographie britannique qui ne perdrait qu’un peu plus de 3 millions d’habitants d’ici 2075 contre 22 millions pour l’Allemagne (-27 %) et que la population française qui finirait par perdre, sur l’ensemble de la période, 1,6 million d’habitants (graphique et tableau ci-dessous). Avec un taux de migration nette modeste, la France gagnerait 5,4 millions d’habitants en 57 ans. C’est l’Italie et l’Espagne qui, parmi les grands pays de l’UE, verraient leur population diminuer le plus sans migrations (-37 % et -32 % respectivement), alors que,  en cas de migrations, la population se maintiendrait à peu près en Espagne mais diminuerait de 18 % en Italie. Pour des pays qui perdent déjà des habitants, sans connaître une immigration importante, comme la Pologne, les deux scénarios envisagés par Eurostat ne font guère de différence.

C’est en Suède, qui s’est vue attribuer une immigration nette conséquente par Eurostat, que la croissance démographique resterait positive et la plus importante. La population pourrait, dans ce cas, s’accroître de 43 %. Dans l’UE27, sans migration, c’est la France qui serait le pays le plus peuplé en 2075, avec 65,3 millions d’habitants, contre 60,5 millions en Allemagne à la même date. Elle devancerait même le Royaume-Uni (63 millions). La projection d’Eurostat la dote d’une fécondité proche de 1,89 de 2019 à 2030, alors qu’il n’est pas sûr que l’indicateur conjoncturel de fécondité, qui a bien baissé depuis 2010 et n’était que de 1,87 en 2019, ne continue pas à diminuer dans les années qui viennent.

L’apport démographique de l’immigration nette, tel qu’il résulte de la comparaison des projections avec et sans migration, mesure la population supplémentaire due exclusivement à l’immigration (accroissement avec migrations – accroissement sans migrations), dans la limite des hypothèses. Il serait, à l’échelle de l’UE28, de près 97 millions, soit 19,1 % de la population en 2075. Dans l’UE27, cet apport se limiterait à près de 78 millions, soit 18,3% de la population en 2075. L’écart provient du rôle important attribué aux migrations dans la croissance de la population britannique projeté par Eurostat qui représenterait près du quart de la population britannique en 2075. Chypre, Malte et le Luxembourg exceptés, c’est en Suède que cet apport serait le plus important (34 % en 2075) devant l’Espagne (33 %) et l’Autriche (30 %).

Évolution (base 1 en 2018) de la population d’ici 2075 dans l’UE28, l’UE27, l’Allemagne et la France, selon que la projection d’Eurostat inclut ou non des migrations. Source : Europop2018, Eurostat.

Accroissement du nombre d’habitants dans l’UE28, l’UE27 et quelques pays de l’UE, avec ou sans migrations et apport démographique de ces migrations (en millions et en %). Source : Europop2018, Eurostat.
Note de lecture : Sans migrations, l’UE28 perdrait 3,2 millions d’habitants d’ici 2025 (soit -0,6 %), mais en gagnerait 5,5 millions avec migrations (soit +1,1 %). L’apport global des migrations entre 2018 et 2025 serait de 8,7 millions (soit + 1,7%).

L’effet des migrations sur le nombre de naissances est encore plus marqué. Sans migrations, le nombre de naissances diminuerait de 29 % d’ici 2074 dans l’UE28 et de près de 31 % dans l’UE27 où il deviendrait inférieur à 3 millions, contre 4,2 millions en 2018. L’apport démographique des migrations en naissances dans l’UE28 serait proche de 25 % dans l’UE28 et de 24 % dans l’UE27 (tableau ci-dessous).

Accroissement du nombre naissances dans l’UE28, l’UE27, avec ou sans migrations, et apport démographique en naissances de ces migrations (en milliers et en %). Source : Europop2018, Eurostat.
Note de lecture : Sans migrations, l’UE28 perdrait 242 000 naissances d’ici 2025 (soit -4,9 %), mais seulement 77 000 avec migrations (soit -1,6 %). L’apport global des migrations entre 2018 et 2025 serait de 165 000 naissances (soit +3,4 %).

COMPARAISON DES HYPOTHÈSES D’EUROPOP2018 À CELLES D’EUROPOP2015

Dans EUROPOP2015, sans migrations, la population de l’UE28 perdait 91 millions d’habitants entre 2018 et 2075, date à laquelle elle ne comptait plus que 417 millions (408 millions dans EUOPOP2018). Avec l’introduction de migrations dans la projection (hypothèse de référence), la population de l’UE28 atteignait 519,3 millions d’habitants en 2075 (contre 506,6 dans la nouvelle projection). Ces écarts tiennent à la manière dont Eurostat a revu ses hypothèses de fécondité et de migrations, principalement, car les hypothèses de mortalité sont assez proches de celles retenues dans EUROPOP2015.

FÉCONDITÉ

Les hypothèses de fécondité ont parfois beaucoup changé à trois ans d’écart, à la hausse, ou à la baisse, selon les pays. L’écart le plus spectaculaire est sans doute celui qui touche l’Espagne. Dans EUROPOP2015, la fécondité était censée frôler 1,5 enfant par femme en 2018 et remonter très vigoureusement, jusqu’à atteindre 1,89 en 2074. Dans EUROPOP2018, malgré le petit coup de pouce en début de période, l’ICF, partant de très bas (1,26), devrait atteindre seulement 1,53 en 2074. Ce qui ne reste évidemment pas sans conséquence, avec ou sans migrations. L’évolution de la fécondité française, suédoise, néerlandaise et italienne a été aussi sérieusement revue à la baisse. Pour la France, la tendance est restée la même, mais à -0,12 point d’écart. Celle de la Roumanie aussi, malgré un sérieux coup de pouce en début de période que je ne sais pas expliquer. En Suède, la fécondité démarre de plus bas et s’accroît moins que dans l’exercice de 2015. Par contre, EUROPOP2018 se montre un peu plus « optimiste » pour l’Allemagne et l’Autriche.

Comparaison des hypothèses de fécondité (ICF) dans les deux derniers exercices de projection démographique d’Eurostat pour dix pays de l’UE28. Source : Europop2015 et Europop2018, Eurostat.

MIGRATIONS

Pour l’ensemble de l’UE (à 28 ou à 27), après une baisse brutale du taux d’immigration nette dans les premières années, la nouvelle projection a opté pour une remontée de ce taux beaucoup plus forte jusque vers 2030. Le nombre d’entrées nettes retrouvant alors pratiquement le niveau de 2018 (un peu plus d’1,3 million pour l’UE8, autour d’1,1 million pour l’UE27). Par la suite, le taux serait appelé à diminuer progressivement, avec un rapprochement entre l’UE28 et l’UE27, mais à un niveau supérieur en fin de période à celui projeté dans EUROPOP2015. Au total, en 2074, dans le périmètre de l’UE28, le nombre d’entrées nettes serait un peu supérieur à 860 000 (autour de 720 000 dans l’UE27). Cette évolution résulte de l’addition de l’immigration nette des différents pays dont la projection s’est éloignée, pour certains, de celle d’EUROPOP2015.

Comparaison des hypothèses migratoires (Taux d’immigration nette en ‰) dans les deux derniers exercices de projection démographique d’Eurostat. Source : Europop2015 et Europop2018, Eurostat.

Si, pour l’Allemagne et la France, l’hypothèse migratoire n’est pas très éloignée de celle de 2015, ce n’est pas vrai pour beaucoup d’autres pays. En Suède, le taux d’immigration nette retenu est de 9 ‰ en 2019 et 2020, contre 6,8 ‰ et 6,6 ‰ dans EUROPOP2015, soit un écart de 2,4 points de ‰ jusqu’en 2030. Après, l’hypothèse de 2018 se rapproche progressivement de celle de 2015, tout en lui restant toujours supérieure. De même, dans la nouvelle projection, l’immigration nette en direction de l’Espagne a été revue nettement à la hausse après une baisse brutale en 2019 (graphique ci-dessous).

Comparaison des hypothèses migratoires (Taux d’immigration nette en ‰) pour la Suède et l’Espagne dans les deux derniers exercices de projection démographique d’Eurostat. Source : Europop2015 et Europop2018, Eurostat.

C’est tout le contraire pour l’Italie, l’hypothèse migratoire ayant été révisée à la baisse. Quant à l’Autriche, Eurostat a réduit fortement ses anticipations jusqu’au début des années 2040, tout en les révisant à la hausse après.

Comparaison des hypothèses migratoires (Taux d’immigration nette en ‰) pour l’Autriche et l’Italie dans les deux derniers exercices de projection démographique d’Eurostat. Source : Europop2015 et Europop2018, Eurostat.

Vu de loin, ces révisions à trois ans d’écart paraissent un peu mystérieuses. En tout cas, elles révèlent le caractère très fragile de l’exercice et rendent perplexe sur le crédit à leur accorder.

POPULATION DES 15-64 ans

On se souvient que Jean-Paul Delevoye avait déclaré le 29 novembre 2019 que « si on veut garder le même nombre d’actifs dans la machine économique (…), il faudra 50 millions de population entre guillemets étrangère pour équilibrer la population active en 2050, en Europe ». Sa déclaration faisait écho à un travail prospectif déjà ancien de la Division de la population des Nations unies publié en 2000, il y a près de 20 ans  (http://www.micheletribalat.fr/444430889) ! En fait, il s’agissait de la migration nette (entrées-sorties). Ce qui équivaut, à supposer que les propos de Jean-Paul Delevoye aient un sens, à beaucoup plus que 50 millions d’immigrants pour avoir une immigration nette de 50 millions. Généralement, l’immigration nette, appelée aussi solde migratoire, fait la moyenne de l’immigration nette positive des étrangers et de l’immigration nette négative des nationaux. Si l’on en croit les données mises en ligne par Eurostat sur l’immigration et l’émigration, souvent estimées et affichées comme provisoires pour les dernières années, le rapport entre le flux d’immigration et le solde migratoire a été de 2,9 en 2015-2018 pour l’UE28, mais de 3,1 pour l’UE27. Ce rapport serait encore plus important si l’on gardait la période 2013-2017 retenue par Eurostat pour élaborer l’hypothèse migratoire.

Dans EUROPOP2018, l’immigration nette projetée est de 37 millions pour l’UE28 et 30 millions pour l’UE27 sur la période 2020-2049. Elle est respectivement de 61 millions et 50 millions sur la période 2020-2074. Si l’on applique les ratio Immigration/Solde migratoire déduit des données publiées par Eurostat pour 2015-2018, cela supposerait une immigration de 107 millions jusqu’en 2049, puis de 70 millions jusqu’en 2074 dans les pays de l’UE28 et respectivement de 93 millions et 62 millions dans les pays de l’UE27. Ce qui est déjà considérable. Même avec un ratio plus bas, par exemple de 2, les flux d’entrées resteraient très importants : respectivement 74 millions jusqu’en 2049 et 48 millions jusqu’en 2074 dans l’UE28 et 60 millions jusqu’en 2049 et 40 millions jusqu’en 2074 dans l’UE27. Ce qui, de toute façon, ne suffirait pas à garder constant le nombre de personnes âgées de 15-64 ans, comme l’indique le graphique ci-dessous. La baisse de l’effectif depuis 2018 serait évidemment bien plus forte en l’absence de migrations et pourrait atteindre 35 % dans l’UE28 et 37 % dans l’UE27 en 2075.

Évolution du nombre d’habitants âgés de 15-64 ans dans l’UE28 et l’UE27, avec ou sans migrations (2018-2075). Source : Europop2018, Eurostat.

Le rapport de soutien, qui mesure combien l’UE compte de personnes en âge de travailler par personne qui ne l’est pas encore ou ne l’est plus, devrait lui aussi beaucoup baisser, avec ou sans migrations, au moins jusque vers la fin des années 2050, après quoi il resterait à peu près stable. Il passerait ainsi de 1,83 à 1,31, voire un peu moins en fin de période avec les migrations introduites par Eurostat et de 1,83 à 1,17-1,16 en l’absence de migrations (graphique ci-dessous).

Évolution du rapport de soutien dans l’UE28 et l’UE27, avec ou sans migrations (2018-2075). Source : Europop2018, Eurostat.

Projection après projection, la Commission européenne reçoit ainsi d’Eurostat des informations peu encourageantes sur les tendances démographiques de l’Union européenne, avec une population appelée à vieillir et à diminuer. La politique familiale n’étant pas de son ressort, l’immigration lui apparaît comme l’unique instrument susceptible d’éviter un déclin démographique trop prononcé. La diversification du peuplement de l’UE n’est d’ailleurs pas pour déplaire aux instances européennes pour lesquelles les adhérences aux « vieilles nations » représentent plutôt un obstacle à ce qu’elles appellent l’approfondissement de l’UE.