UNE DÉSINVOLTURE VIS-À-VIS DES INFORMATIONS

CHIFFRÉES INVISIBLE AUX DÉCODEURS

« The Speaker, not the Speech »

Douglas Murray, The Madness, of Crowds, 2019.

 

2 juin 2020

 

Le 27 avril dernier, François Héran exprimait sa crainte de voir le confinement servir de prétexte à une fermeture qui viserait « les seuls migrants »  dans un article du Monde titré « l’idéologie du confinement national n’est qu’un ruineux cauchemar » (https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/26/francois-heran-l-ideologie-du-confinement-national-n-est-qu-un-ruineux-cauchemar_6037821_3232.html). Les auditeurs du débat organisé le 28 mai dernier par le Musée national de l’histoire de l’immigration, qu’il préside, ont eu l’occasion d’entendre à nouveau François Héran s’exprimer sur le sujet en compagnie de Michel Fouchet (https://www.histoire-immigration.fr/agenda/2020-05/migrations-et-covid-19-le-grand-retour-des-frontieres).

Français Héran part, comme il l’a déjà fait à d’autres occasions, d’une hypothèse fantaisiste - ici : certains, en France, rêveraient de poursuivre l’expérience du confinement en l’appliquant aux seuls étrangers cherchant à s’installer durablement en France, au prétexte de se protéger des risques sanitaires – qu’il s’emploie ensuite à pourfendre. Tout ça parce que « dans nos cerveaux », dit-il, « le projet d’ouvrir ou fermer les frontières est associé à la politique migratoire ». S’il est vrai qu’en temps normal, les termes « ouverture » ou « fermeture » des frontières s’appliquent à la politique migratoire, les Français ne sont pas assez bêtes pour croire qu’un Marocain qui vient étudier en France risque plus d’être porteur du virus qu’un Chinois qui vient visiter le Louvre. Comme nous sommes les champions des visites touristiques et autres pour de courts séjours écrit-il, 89 millions en 2018, ces malheureux étrangers qui viennent s’installer en France ne sont qu’une aiguille dans une botte de foin. C’est une manière de délégitimer, par avance, toute demande de ralentissement du flux d’immigration étrangère, demande politique qui ne date pourtant pas de la pandémie et qui s’est exprimée bien avant celle-ci et ne lui doit rien.

Mais ce qui m’a le plus frappée, dans ses deux interventions, c’est la désinvolture, la légèreté, avec lesquelles il manie les chiffres et les définitions sur lesquelles ils sont fondés.

Dans Le Monde, il est question du nombre d’entrées à des fins de migration permanente (reprenant ainsi la notion propre à l’OCDE, qui est aussi celle des États-Unis) qu’il « est plus difficile d’estimer ». Il se livre alors à un dénombrement approximatif qui ne correspond en rien à celui de l’OCDE. Il y a d’abord les 270 000 titres de séjour délivrés en 2019 (qui n’est pour l’instant qu’une estimation du DSED au ministère de l’Intérieur) qu’il croit être des titres d’une durée de validité d’au moins un an, ce qui n’est pas le cas. Il s’agit des 1ers titres de séjour, toutes durées confondues. Ensuite, le compte devient plus flou encore puisqu’il est question des « 170 000 demandeurs d’asile, “dublinés” compris », qu’il ne faut pas tous compter car certains sont ou seront comptés lorsqu’ils auront un titre de séjour. Je n’ai jamais vu ce chiffre nulle part (http://www.micheletribalat.fr/444975424). Au final, on ne sait pas bien ce qu’il retient, mais comme il écrit qu’en « comptant large et sans doubles comptes » [j’aime bien l’expression appliquée à une absence de calcul venant de quelqu’un qui a dirigé l’Ined, notamment la coquetterie du « sans doubles comptes »], « on peut estimer à 400 000 environ le nombre d’entrées annuelles de migrants non européens sur le territoire français ». On en déduit qu’il a retenu 130 000 des 170 000 demandeurs d’asile, chiffre dont on ne sait déjà pas d’où il vient. Pour faire bonne mesure, il ajoute : « Quant aux citoyens de l’Union européenne, qui peuvent s’installer sans titre de séjour, les enquêtes de l’Insee estiment leur afflux, bon an mal an, autour de 140 000. » Là encore, ce n’est pas le bon chiffre. Eurostat, destinataire des estimations de l’Insee, à partir des enquêtes annuelles de recensement, sur l’immigration des étrangers (et des Français) et notamment de ceux de l’Union européenne et de Association européenne de libre échange (AELE), publie ces données depuis 2013. Le chiffre le plus élevé de ceux qui circulent librement est celui de 2013 (90 748) et le plus bas celui de 2017 (74 491). L’estimation la plus récente porte sur l’année 2018 (78 560). François Héran en déduit que « chaque année en France, 540 000 entrées environ relèvent de la migration, ce qui est très peu sur l’ensemble des 90 millions d’entrées provisoires ou durables : 0,6 % ». Il redit à peu près la même chose lors de sa prestation au Musée national de l’histoire de l’immigration : « de véritables migrants qui s’installent dans l’année pour au moins un an c’est peut-être [!!!] si on calcule très large, 500 000 en comptant les Européens, 550 000, peu importe [!!!], mais en gros c’est 1/150ème, 0,6 ou 0,7 % de la mobilité internationale ». On devine qu’il force le trait volontairement pour « enfoncer le clou ».

Imaginons un instant quelle aurait été la réaction du Monde si, par exemple, Robert Ménard s’était livré à ce « calcul » de coin de table, au doigt mouillé, disons, au hasard, dans Valeurs actuelles qui aurait titré : « 550 000 étrangers s’installent en France chaque année ». Mais, là, les décodeurs du Monde n’y trouvent rien à redire, car c’est pour la bonne cause - ridiculiser ces vilains Français un peu bas du front dont on suppute qu’ils pensent que c’est en empêchant ces migrants de venir s’installer en France qu’on arrêtera l'épidémie -.

Ajoutons ici, un travers qui ressort dans ses deux interventions : il emploie Europe et Européens comme des synonymes de l’UE et de ses citoyens (ou de ceux qui circulent librement dans l’UE), ce qui donne lieu à des confusions. Par exemple, si l’on peut dire que 58 % des « immigrés » sont originaires d’Europe en Allemagne en 2018, seuls 39 % le sont de l’UE (http://www.micheletribalat.fr/444201935).

Un exemple tiré de la conversation avec Michel Fouchet : « Je crois qu’il est très important de rappeler que la libre circulation en Europe représentait d’ordinaire, avant l’épidémie, une proportion considérable et en même temps très variable de la migration à travers l’Europe ». Il poursuit en se référant aux données publiées par l’OCDE : « Ça, ce sont des données que l’on doit à l’OCDE qui, depuis quelques années seulement, intègre dans le calcul des flux migratoires, non seulement les titres de séjour accordés à des non Européens, mais aussi la libre circulation des gens qui s’installent pour une durée d’au moins un an dans un pays étranger au sein de l’Europe ».

En fait, l’OCDE ne se fonde pas tant sur la durée projetée ou réelle du séjour que sur le motif (travail, famille, humanitaire, libre circulation, autres), d’après lequel elle déduit le caractère permanent ou temporaire de la migration. Ainsi, pour la France, elle ne compte pas les étudiants qui reçoivent un titre de séjour d’au moins un an parmi les migrants permanents, mais parmi les migrants temporaires. Le complément portant sur ceux qui circulent librement est tiré des estimations de l’Insee à partir des enquêtes annuelles de recensement. 

François Héran poursuit ainsi : « Et quand on fait le total de tout cela, on s’aperçoit qu’il y a deux pays en Europe [lire UE, je suppose], chez lesquels les étrangers s’installant au titre de la libre circulation en Europe [idem] représentent les deux tiers des étrangers et des immigrés. C’est l’Allemagne – 60 % au moins des immigrés vivant en Allemagne sont des Européens [idem]. Et c’était le cas de la Grande Bretagne avant le Brexit. […] La France en attire beaucoup moins et ce qui est très intéressant, c’est que la France, elle, c’est seulement un tiers des étrangers vivant dans son pays qui sont européens [idem]. Nous avons un pouvoir d’attraction sur le reste de l’Europe [idem] qui est deux fois moindre que l’Allemagne, deux fois moindre que la Grande Bretagne. »

Dans un premier temps, François Héran semble se référer aux flux (« quand on fait la somme de tout cela ») et dans un second aux « stocks » de populations.

Si l’on s’arrête sur les flux, tels que les additionne l’OCDE, pour la dernière année connue - 2017 -, on arrive à une proportion d’étrangers profitant de la libre circulation respectivement de 30 % en France, 48 % en Allemagne et 54 % au Royaume-Uni (tableau ci-dessous).

Répartition par motif des immigrants permanents (définition OCDE) en Allemagne, France et au Royaume-Uni en 2017. Source : OCDE (https://read.oecd-ilibrary.org/social-issues-migration-health/perspectives-des-migrations-internationales-2019_60811ed3-fr#page71).

Lorsqu’on considère les « stocks », les écarts sont moins importants que ne se l’imagine François Héran et la composition par nationalité des étrangers ne correspond pas à celle des immigrés (en fait des nés à l’étranger si l’on veut avoir une chance de comparer à définition identique) par pays de naissance (tableau ci-dessous). Il est moins nécessaire de se protéger en acquérant la nationalité du pays d’accueil lorsqu’on est déjà un Européen qui bénéficie de la libre circulation[1] que lorsqu’on a besoin de détenir un titre de séjour. S’agissant du pouvoir d’attraction, si l’on en juge par le nombre de nés à l’étranger originaires de ces pays de libre circulation, l’Allemagne en attire effectivement plus que la France (+285 % en 2019) et, dans une moindre mesure, le Royaume-Uni, de taille comparable à la France (+62 % en 2019).

Pourcentage d’étrangers ayant une nationalité de l’UE ou de l’AELE et de personnes nées à l’étranger dans un des pays de l’UE ou de l’AELE, en Allemagne, en France et au Royaume-Uni de 2014 à 2019. Source : Eurostat.

L’approximation guette aussi François Héran lorsqu’il illustre par des chiffres l’importance particulière du regroupement familial en France : « En revanche, nous sommes les champions en Europe du regroupement familial. Proportionnellement, quand on prend l’ensemble des titres ou des étrangers européens qui peuvent s’installer sans titre, quand on prend l’ensemble de l’immigration, eh bien, le regroupement familial, nous l’utilisons 3 fois plus, 4 fois plus que les Allemands, deux fois plus que les Britanniques ».

En fait, si l’on regarde les derniers chiffres publiés par l’OCDE (1er tableau ci-dessus), on se rend compte que la part des migrations familiales est effectivement beaucoup plus importante en France qu’en Allemagne, mais pas quatre fois supérieure (* 2,83). Elle n’est supérieure que de 64 % à celle du Royaume-Uni et non pas le double.

Par ailleurs, lorsqu’il évoque le flux d’étudiants, François Héran quitte manifestement la statistique de l’OCDE pour qui ces derniers ne font pas partie de la migration permanente, quelle que soit la durée de leur titre de séjour, pour se référer à la manière française de compter : « Le principal mouvement migratoire qui s’est développé depuis des décennies, de loin, c’est les étudiants. Cette année, en France, l’année dernière en 2019, la dernière année pour laquelle on a un bilan, on a eu plus d’étudiants non européens qui ont obtenu un titre de séjour que nous n’avons eu de regroupement familial ». Comment s’y retrouver si François Héran jongle d’un type d’enregistrement à un autre sans avoir expliqué les spécificités de chacun ?

Lorsqu’il est question de la reconnaissance à manifester envers ces immigrés qui ont été au front de la pandémie, notamment de par leurs occupations professionnelles, il souligne justement qu’on ne dispose pas de données précises et qu’il faut attendre les résultats de l’enquête représentative EpiCOV lancée par l’Inserm, l’Insee et le ministère de la santé : « La reconnaissance ne peut pas s’appuyer sur des données flottantes ou des imprécisions. […] Il faut que la reconnaissance puisse aussi s’appuyer sur une reconnaissance précise du fait ».  C’est un sage conseil que François Héran ferait bien d’écouter aussi pour lui-même. Il devrait avoir à cœur d’éviter de recourir à des données flottantes ou à des imprécisions que sa notoriété fait avaler à une presse gourmande de son expertise.




[1] UE + AELE qui comprend l’Islande, le Lichtenstein, la Norvège et la Suisse, lesquels font partie de l’espace Schengen.