DISCRIMINATION AND DISPARITIES

Revised and Enlarged Edition

 

Thomas Sowell

Basic Books, mars 2019, 308 p.

 

3 juillet 2020

 

Thomas Sowell est un économiste américain de la Hoover Institution à l’Université de Stanford[1] qui se décrit lui-même comme un conservateur noir.

Il a placé son livre sous le patronage de Patrick Moynihan - « Vous avez le droit d’avoir votre propre opinion, mais pas vos propres faits. » - et  de Fernand Braudel  – « Dans aucune société, toutes les régions ou parties de la population ne se sont développées également »[2]- patronage qui dit tout de son ambition.

Les prérequis

Supposons, écrit-il, que pour réussir dans un domaine, il faille réunir cinq conditions. Tous ceux qui en possèdent quatre ou moins ont la même chance d’échouer, ce qui aboutit à une distribution du succès très inégale qui n’a rien à voir avec une courbe de Gauss. Au début du 20ème siècle, le professeur Lewis M. Terman de Stanford a suivi 1470 hommes ayant un QI au moins égal à 140 (dernier centile). 20 % d’entre eux ont eu un parcours très décevant alors que deux des hommes qui avaient été rejetés pour QI insuffisant ont décroché un prix Nobel. Le contexte compte : livres à la maison ; niveau éducatif des parents ; quelqu’un pour remarquer des capacités hors du commun… Aujourd’hui les leaders intellectuels expliquent ces disparités par l’injustice sociale alors qu’au début du 20ème siècle ils en tiraient des conclusions génétiques, dans les deux cas, sans souci pour les preuves empiriques. Pourtant, il n’y a aucune proportionnalité entre le matériau génétique et ce qu’il permet d’accomplir. Plus de 90 % du matériau génétique des hommes se retrouve chez les singes et, pourtant, les singes n’ont pas accompli 90 % de ce que les hommes ont accompli. On s’est aussi aperçu que les aînés d’une fratrie ou les enfants uniques, qui ont la particularité d’avoir bénéficié de l’attention complète de leurs parents pendant leur petite enfance, réussissaient mieux dans leurs études et que cet avantage persistait dans leur carrière. Par ailleurs, les prérequis évoluent au fil du temps. Ce qui a fait le succès d’Eastman Kodak fit aussi sa perte lorsque son invention fut développée à un plus haut niveau technique. 

La géographie (montagne, littoral, climat…) et la démographie comptent aussi. Ce qui ne veut pas dire que la génétique ou des injustices ne jouent aucun rôle. Mais elles ne suffisent pas à expliquer les disparités de destin des êtres humains.

Les différentes significations du mot « discrimination »

Le mot discrimination n’est plus guère utilisé aujourd’hui que dans son sens le plus négatif. Pourtant, on peut distinguer, écrit Thomas Sowell, deux types de discriminations :

D1 : discerner les différences et choisir en conséquence ;

D2 : traiter négativement des gens par aversion, animosité envers les individus d’une race, d’un sexe...

D1 peut engendrer deux types d’attitudes : D1A : juger toujours d’après des informations individualisées ; D1B : juger d’après les informations empiriques connues sur le groupe.

Discriminer comporte un coût qui varie selon la manière dont on le fait et le coût de D1A peut être prohibitif. Aussi, souvent, on décide d’après les informations que l’on a sur le groupe (D1B). Si l’on prend l’exemple d’un groupe X, dont on sait que 30 % des membres sont alcooliques et le groupe Y qui n’en compte que 2 %, l’embauche systématique de gens du groupe Y va léser 70 % de ceux du groupe X. Tout cela parce que l’employeur évalue ce que sa décision peut lui coûter. Ne pas comprendre ces nuances peut conduire à adopter des politiques qui aggravent les choses. On s’est aperçu que l’employeur qui vérifiait le passé criminel de tous les candidats recrutait plus de Noirs. L’en empêcher peut donc conduire à pénaliser les Noirs. Celui qui prend une décision évalue son coût et se tromper peut être extrêmement pénalisant, y compris pour celui qui discrimine un groupe par racisme, sexisme… En Afrique du Sud, du temps de l’Apartheid qui offre à cet égard les conditions de laboratoire, les employeurs blancs dépassaient souvent les quotas de Noirs autorisés par industrie et métier car ils ne voulaient pas perdre des opportunités et en payer le prix. « Si les Blancs, par définition, préfèrent leur race aux autres races, les individus racistes – comme les autres – ont tendance à se préférer à tous les autres » (p. 45). C’est pourquoi, aux États-Unis, les compagnies de transport et les compagnies ferroviaires se sont opposées au retour de la ségrégation après le départ des troupes américaines stationnées dans le Sud. Contrairement aux entreprises privées, les monopoles publics peuvent imposer des coûts supplémentaires et les répercuter sur les consommateurs. Pas étonnant que la discrimination contre les Juifs et les Noirs ait autant prospéré dans l’enseignement, les hôpitaux, les fondations avant la Deuxième Guerre mondiale. Les mêmes furent prompts à appliquer les politiques préférentielles, lorsque l’Affirmative Action fut mise en œuvre. Les politiques de discriminations raciales ont des conséquences imprévues, comme d’autres politiques mal pensées. Ainsi, les restrictions à la construction pour préserver des endroits naturels, l’agriculture… ont eu un impact sur le peuplement, notamment dans la baie de San Francisco où la hausse du prix des logements en a chassé beaucoup de Noirs. Alors que la population y a augmenté entre 1970 et 2005, le nombre de Noirs y a été divisé par deux.

Sélection et auto-sélection

Contrairement à ce qu’on imagine, la condition des Noirs aux Etats-Unis, notamment au Nord, a connu des cycles de progrès et de régression qui s’accordent mal avec la cause unique du racisme. L’acculturation des Noirs, peu nombreux au Nord, avait conduit à une érosion des restrictions qui leur étaient appliquées à la fin du 19ème siècle. À Detroit, ils ne votaient pas en 1850, mais ont voté en 1880 et certains Noirs furent élus dans l’administration en 1890. Avec la vague de Noirs du Sud du début du 20ème siècle, la ségrégation dans les écoles au Nord a considérablement augmenté en raison des faibles standards éducatifs du Sud. Il ne s’agissait pas d’une ségrégation organisée mais d’une auto-sélection de fait.

C’est avec la seconde moitié du 20ème siècle qu’est apparue l’idée selon laquelle, sauf intention maligne, la situation des Noirs et des Blancs aurait dû être en tous points identique. C’est à peu près ce qu’affirmait l’arrêt de la Cour suprême Brown v. Board of Education en 1954. Les écoles ségréguées furent déclarées inconstitutionnelles car intrinsèquement inégalitaires. Le juge Warren soutint que la ségrégation induisait un sentiment d’infériorité dans les cœurs et les esprits des Noirs difficile à éliminer. Pourtant, en 1954, les lycées Dunbar, entièrement fréquentés par des Noirs envoyaient un pourcentage de ses diplômés dans le Supérieur plus grand que tous les "lycées blancs" de Washington. La croisade pour les écoles non ségréguées a provoqué bien des agitations, peu d’amélioration générale de l’éducation des Noirs, mais la suppression des lycées Dunbar qui avaient pourtant si bien marché pendant 85 ans. Ils devinrent des lycées de ghettos et envoyèrent, en 1993, moins d’étudiants dans le Supérieur qu’en 1933. À la fin du 20ème siècle, le succès est un peu revenu dans de nombreux ghettos grâce aux Charter Schools qui sélectionnaient, par loterie, des élèves dont les parents avaient à cœur l’éducation de leurs enfants. Ces élèves noirs n’étaient pas moins héritiers de l’esclavage que les autres mais ils étaient ainsi auto-sélectionnés, comme dans les lycées Dunbar.

Avec l’introduction de la notion d’impact disproportionné (disparate impact), c’est aux employeurs qu’est revenue la charge de la preuve, sans qu’aucune plainte ne soit requise. C’est ainsi que Sears dut payer 20 millions de dollars de frais de justice pour 15 ans de procès pour discrimination selon le sexe. Aussi, beaucoup d’entreprises ont préféré trouver des accords et éviter tout procès, même si elles ne sont coupables de rien. Situation qui est recyclée dans l’argumentaire selon lequel les discriminations sont très répandues. PepsiCo a ainsi payé 3 millions de dollars après avoir été accusé de vérifier les antécédents criminels de ses employés, pratique qui a été qualifiée de raciste contre les Noirs, alors que l’entreprise recrutait plus de Noirs que celles qui ne faisaient pas ce contrôle. Les employeurs sont ainsi incités à localiser leur entreprise en dehors des concentrations de Noirs, ce que font les entreprises japonaises. « Alors que, par le passé, le racisme n’a pas été suffisant pour empêcher une demande de travailleurs noirs  dans un marché compétitif, il serait douloureusement ironique, écrit Thomas Sowell, que les lois anti-discrimination aient été un des facteurs qui ont réduit cette demande après. Les intentions, bonnes ou mauvaises ne disent rien des résultats » (p. 86). On a trop tendance à supposer que la cause d’une disparité est localisée là où cette disparité a été mesurée. Cette impression a été insérée dans la loi par la Cour suprême des EU avec la notion d’impact disproportionné. Il n’est pas venu à l’esprit des juges que ce qui est arrivé avant (études, criminalité…) puisse avoir eu un impact disproportionné sur ce que sont devenues les personnes, leurs aptitudes, leurs valeurs, les habitudes qu’elles amènent sur leur lieu de travail.

Du mauvais usage des statistiques

 Les chiffres peuvent être trompeurs, pas seulement parce que mal fichus ou mal interprétés, mais en raison des hypothèses implicites sur les normes auxquelles on les rapporte. C’est bien évidemment le cas des disparités entre groupes. Thomas Sowell en donne de nombreux exemples, pour lesquels il n’est pas nécessaire d’être un expert pour décoder les erreurs. C’est le cas lorsqu’on interprète le taux d’arrestation chez les Noirs, qui est bien supérieur à leur poids dans la population aux États-Unis (13 %), comme une preuve de racisme. En fait, si l’on prend le taux d’homicide, le taux des Noirs équivaut à plusieurs fois celui des Blancs. Plus présents dans la criminalité, il n’est pas surprenant que les Noirs soient surreprésentés parmi les arrestations. La comparaison des données sur la criminalité à la répartition raciale de la population n’a donc aucun sens. Mieux vaut se méfier aussi des enquêtes d’opinion car les gens ne font pas toujours ce qu’ils disent. Les statistiques compilées d’après ce que les gens disent sont probablement pires qu’inutiles si elles conduisent à croire qu’elles expriment la réalité et à prendre des décisions politiques en conséquence. Ce qui importe ce sont les préférences révélées par les faits. Des disparités dans l’investissement scolaire (travail à la maison par exemple), il résulte que comparer des Blancs et des Noirs ayant le même nombre d’années d’études ne revient pas à les comparer à niveau d’éducation identique. Les statistiques sont souvent insuffisamment détaillées pour qu’on soit sûr de comparer des gens comparables. C’est le cas avec l’écart salarial entre hommes et femmes. En termes bruts, « c’est comparer des pommes et des oranges » (p. 104). Plus on a des informations fines, plus le différentiel s’amenuise. Pour ceux qui s’attachent aux faits, ce sont les 500 heures de travail en plus des médecins hommes qui comptent pour expliquer pourquoi ils gagnent plus que les médecins femmes aux États-Unis. Il est donc abusif d’interpréter les disparités de résultats comme la preuve de l’existence d’un plafond de verre. D’ailleurs, il existe tout un ensemble d’expressions - plafond de verre, biais implicite, racisme caché ou subtil… - qui laissent croire que les disparités de résultats reflètent une disparité de traitement et seulement cela.

Il en va de même, écrit Thomas Sowell, avec les espérances placées dans le salaire minimum qui se fondent souvent sur des études biaisées, par exemple en ne retenant que les entreprises survivantes sans tenir compte de celles qui ont fermé boutique. Idem avec la fiscalité, lorsqu’on suppose que réduire le taux d’impôt implique forcément une réduction de l’impôt collecté, alors que, dans les années 1920, lorsque le taux passa de 73 % à 24 %, les sommes récoltées en furent augmentées. Thomas Sowell trouve très décourageant que des erreurs simples et évidentes soient admises dans les cercles intellectuels quand elles vont dans le sens de la « justice sociale » au sens d’aujourd’hui.

De l’usage falsifié des mots

Autrefois, on parlait de balkanisation pour décrire une société fragmentée. Mais c’était avant son remplacement par un mot qui sonne mieux, la diversité, dont on attend des bénéfices merveilleux, sans le début d’une preuve empirique. De même, des mots qui étaient utilisés pour décrire les conditions initiales sont utilisés pour décrire les résultats. On dit que des gens ont été privés d’opportunités ou de droits d’après leur situation quand ils ont simplement échoué par rapport à ce qui était requis d’eux. En Malaisie, les Chinois qui ont des revenus supérieurs aux Malais sont dit « privilégiés » alors qu’ils pâtissent de la politique préférentielle en faveur des Malais à l’université et dans les emplois privés et publics. Si l’on accorde un peu de sens aux mots, ce sont les Malais qui sont privilégiés. « Quand les croyances sont ancrées dans une représentation sociale protégée par une redéfinition des mots, les preuves empiriques deviennent des finasseries superflues » (p. 123). 

La mobilité, écrit Thomas Sowell, est un concept ex-ante, indépendant du fait que le mouvement ait eu lieu ex-post. Joseph Stiglitz confond les deux lorsqu’il dit que la mobilité sociale est un mythe. La mobilité sociale désigne l’ampleur des mouvements vers le haut ou le bas que permet une société. L’ampleur du mouvement réel dépend de la mesure avec laquelle les individus et les familles se saisissent des opportunités. Trop souvent, les résultats ex-post sont confondus avec les opportunités ex-ante, confirmant ainsi des préconceptions. Pourtant, à New York, si les jeunes qui passent les tests pour entrer dans les lycées d’élite ont tendance à provenir de familles à hauts revenus, c’est aussi le cas des enfants de Chinois de Fujan venant de quartiers à faibles revenus. Les Asiatiques, sans surprise, consacrent beaucoup plus de temps à l’étude à la maison.

La mode consistant à faire des problèmes sociaux l’équivalent d’une violence s’est tellement répandue qu’elle justifie les speech codes et les émeutes censées répondre à des micro-agressions. Mais comment considérer que A parlant à B commet une agression contre C ? Les modes verbales ont des conséquences non verbales. Elles créent une équivalence entre des conditions socio-économiques et la violence ; elles excusent le non-respect des lois et les désordres sociaux dont les principales victimes sont les personnes les plus démunies, du fait des répercussions à court et à long terme.

Il en va de même du « changement » qui doit toujours prendre des atours progressistes. Par exemple, les années 1920 sont vues comme une période de stagnation réactionnaire alors qu’elles ont vu le doublement de la fréquentation de l’université, le développement des lignes d’aviation régulières, le jazz…, quand la décennie 1930 est vue comme celle du changement.

La déformation des mots des autres

Une autre manigance consiste à déformer les propos des autres jusqu’à leur faire dire parfois le contraire de ce qu’ils ont dit. C’est ce qui est arrivé à Daniel Patrick Moynihan qui avait écrit un rapport sur les effets délétères des structures familiales noires et fut traité de fasciste et de raciste. Il connaissait pourtant bien son sujet puisque son père avait abandonné sa famille pendant la crise des années 1930. Charles Murray a connu, lui aussi, des attaques virulentes qui ne correspondaient en rien à ce qui figurait dans ses livres. Cela ne vient pas toujours de menteurs, mais seulement de gens qui ne cherchent pas à vérifier ce qu’ils propagent. Lorsque ce sont des enseignants, le pire tort est celui qu’ils font à leurs étudiants en leur donnant un très mauvais exemple. Parfois, les critiques prennent la forme d’insinuations, d’euphémismes qui permettent de faire passer des idées pour des faits. Le système éducatif, qui aurait dû apprendre à examiner les faits avec un esprit critique, est devenu la source de ces insinuations. L’un des prérequis des représentations sociales dominantes est que la causalité ne peut être qu’externe aux individus eux-mêmes. C’est le système qui est « truqué ». La violation de règles morales ou légales est alors « compréhensible ». Ceux qui ne sont pas d’accord sont discrédités et réduits au silence, particulièrement sur les campus.

Une représentation sociale toxique

Ceux qui sont à la recherche de la « justice sociale » au sens d’une égalité de situation, font croire que si l’on éliminait les biais raciaux, sexistes ou autres, on aboutirait à des résultats égaux. Le pire arrive quand ces représentations fausses servent à élaborer des politiques. Notamment en matière éducative.

Les représentations sociales élaborées par les intellectuels se diffusent bien au-delà de leur cercle et fournissent un argumentaire déresponsabilisant et vindicatif à ceux qui échouent. Diverses pathologies sociales qui déclinaient ont soudain resurgi quand ces idées « bouffies d’autosatisfaction » ont triomphé dans les années 1960 des deux côtés de l’Atlantique. Aux Etats-Unis, le taux d’homicide a été divisé par 2 de 1930 à 1960 puis a doublé de 1960 à 1980. Si le Welfare State a permis d’augmenter le niveau de vie des plus pauvres, la représentation sociale qui l’a créé a miné les normes de comportements et les valeurs morales. Aussi admirables qu’aient été les intentions, les conséquences réelles ont été toxiques surtout pour ceux que cette représentation sociale était censée aider. « Les nations occidentales d’après 1960, écrit Thomas Sowell, ne sont pas seulement tombées derrière différentes nations asiatiques, elles sont, à maints égards, tombées derrière leur propres standards d’avant 1960 » (p. 181). Si l’on définit la pauvreté en termes de pouvoir d’achat, le déclin du pourcentage de pauvres s’est produit dans les années 1940 et 1950 à un rythme qui s’est ralenti dans les années 1960 (alors que Johnson menait une guerre contre la pauvreté) et s’est arrêté dans les années 1970. Pour Thomas Sowell, cette représentation sociale a abouti à remplacer les obligations réciproques dans les familles par des aides légales qui ont libéré les bénéficiaires de leurs devoirs réciproques et même du devoir de décence élémentaire. Ils ont été dépouillés de leur responsabilité et d’un but dans la vie. Beaucoup ont essayé de combler le vide avec la drogue, le sexe, la violence… À cet égard, Thomas Sowell cite le cas de la France où l’on brûle des voitures pour s ‘amuser.

Reconsidérer les disparités

Quelles que soient les capacités et les opportunités, ceux qui n’essaient pas ont peu de chances de réussir. Quand de nombreux enfants ne cherchent pas à apprendre mais, en plus, font dérailler les classes et s’en prennent à d’autres enfants qui veulent apprendre, il faut cesser de faire comme si les déficiences éducatives étaient dues à des facteurs externes. On ne peut pas faire comme si les bonnes choses se produisaient de manière automatique et comme si les mauvaises étaient la faute des autres. Les empêchements qui offensent notre morale n’ont pas forcément plus de poids que ceux qui sont moralement neutres. Le premier Noir à recevoir un Ph. D. à Harvard, W.E.B. Dubois,  disait que si les préjugés raciaux disparaissaient dans l’instant, quelques uns seraient promus et obtiendraient de nouvelles places, mais la masse resterait ce qu’elle est jusqu’à ce que la jeune génération commence à faire plus d’efforts et que la race perde sa place proéminente d’excuse à l’échec. L’éducation est l’un des domaines dans lesquels les croyances, les arguments, les politiques ne sont pas guidés par ce qui a effectivement marché mais par une idéologie. Aux Etats-Unis, l’intégration raciale, conçue comme un prérequis de l’égalité est devenu un but en soi. C’est ainsi que des leaders de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) ont demandé l’interdiction des Charter Schools.

La similarité étant le postulat de base, les disparités statistiques entre groupes d’immigrants font rarement partie du débat politique. C’est censé être moralement indigne. De même, l’idée de préserver une culture domestique qui a apporté la prospérité, l’ordre et la liberté est vue comme une phobie ou du racisme.

Qu’une politique cherche à prévenir les décisions biaisées fermant arbitrairement certaines opportunités à certains est un but compréhensible. Mais chercher à ce que tous les groupes, quelles que soient les aptitudes et les préférences de leurs membres, soient statistiquement présents, en fonction de leur poids, dans toutes les activités, néglige la question des coûts. Ceux qui veulent voir plus de femmes dans la Silicon Valley n’anticipent pas le coût de l’interruption de carrière lors de la venue d’un enfant dans un domaine où les technologies changent si vite qu’elles pourraient se retrouver à la traîne. Une politique qui cherche une identité des résultats implique la préemption des décisions des gens au sujet de leur propre vie selon la logique suivante : comme aucun individu n’est seul responsable de ses bénéfices individuels, les politiciens, les bureaucrates et les juges doivent préempter les décisions et redistribuer les bénéfices d’une façon plus morale.

Justice sociale

Le dogme sous-jacent est : 1) les différents groupes auraient les mêmes positions en l’absence de traitement biaisé ; 2) la cause des écarts doit être recherchée là où les statistiques indiquant ces écarts ont été collectées ; 3) le gouvernement produirait par son intervention des résultats supérieurs. Cette idéologie ne s’embarrasse pas de preuves et balaie les faits montrant que ce qu’elle prône n’existe nulle part.

Personne ne doute que les biais humains contribuent à des injustices. Mais dire qu’ils sont l’unique raison des destins inégaux ne tient pas. Pire, cette vision de la « justice sociale » est un obstacle à la mobilisation des forces pour améliorer le sort des plus démunis. Thomas Sowell regrette que l’histoire elle-même soit trop souvent enseignée sous la bannière de la « justice sociale » : « Mais que peut espérer gagner une société avec des bébés qui entrent dans le monde comme les héritiers de griefs préemballés contre d’autres bébés nés dans la même société le même jour ? » (p. 222).

Nous ne pouvons, écrit Thomas Sowell, avoir une certaine influence que sur le présent et l’avenir, que l’on peut rendre pire avec des restitutions symboliques sur ce qui est arrivé à ceux qui sont morts. Si nous devons chercher à améliorer le monde, c’est en concentrant nos efforts là où nous avons quelque chance d’améliorer la vie des gens.



[2] Ma traduction de l’anglais qui ne correspond pas forcément exactement à la formulation originale.