DE LA DIFFICULTÉ DE FAIRE UN BON USAGE DES STATISTIQUES

 

7 décembre 2020

 

« Le chercheur scientifique n’est pas un homme par nature plus honnête que l’ignorant. C’est quelqu’un qui s’est volontairement enfermé dans des règles telles qu’elles le condamnent, pour ainsi dire, à l’honnêteté. » (p. 17)

« Hors de ce travail [scientifique], la folle du logis peut prendre sa revanche. » (p. 263)

Jean-François Revel, La connaissance inutile, p. 17[1]

  

Les statistiques sont difficiles à manier auprès de lecteurs qui, très souvent, n’en maîtrisent pas le b. a. ba. La tentation est forte de simplifier, de mettre de côté la précision et de ne pas trop entrer dans les détails de la fabrication du chiffre pour ne pas effrayer le lecteur. Ce qui conduit trop souvent celui qui manie les statistiques à renoncer à l’exactitude et à se contenter d’approximations, mais aussi à une certaine paresse.

Des démographes se sont beaucoup moqué des non-initiés qui interprétaient la fécondité en pourcentage, alors que des experts de l’Ined et de l’Insee ont eux-mêmes eu recours, sans doute pour mieux se faire comprendre, à l’expression « taux de fécondité »[2] qui suggère justement l’idée de pourcentage, au lieu de parler d’indicateur conjoncturel de fécondité qui s’exprime en nombre d’enfants par femme. Eric Zemmour en a fait les frais[3], mais le dernier en date à faire la confusion, après Laurent Joffrin en 2019[4], n’est autre que Jean-Pierre Obin dans son livre Comment on a laissé l’islamisme pénétrer l’école[5].

S’il arrive à tout le monde de faire des erreurs, Jean-François Revel a raison, il faut se doter de règles pour éviter d’écrire ou de dire trop d’approximations, voire de bêtises. Cela vaut pour les chercheurs mais aussi pour tous ceux qui sont amenés à utiliser des statistiques. 

Voici quelles pourraient être ces règles.

1) Quoi et comment :

-       La simplification à l’excès peut être source de confusion. Il faut donc nommer les indicateurs que l’on utilise de manière la plus proche possible de ce qu’ils sont censés décrire ;

-       Si ce n’est pas suffisamment éclairant, il ne faut pas hésiter à expliquer les secrets de fabrication ;

-       Mentionner les changements de définition qui peuvent survenir lorsqu’on passe d’une source à une autre.

2) Qui :

-       Indiquer la source en soulignant éventuellement ses défauts et ses insuffisances. Par source, il faut entendre là où a été fabriqué la donnée sans se contenter, si possible, de citer quelqu’un qui l’a utilisée. Si X reprend dans un texte de Y une donnée publiée par l’Insee, c’est l’Insee qui est la source. Si Z fabrique un indicateur spécifique à partir de données de l’Insee. Il est la source, ce qui n’empêche pas de citer aussi la source des données de base à partir desquelles Z a travaillé.

3) Quand :

-       La date à laquelle se réfère la donnée citée en évitant de se contenter de formules telles qu’ « aujourd’hui », « de nos jours », « autrefois » ou toute autre formule imprécise. Par exemple écrire au présent sans dater l’information ;

-       La date de publication du document contenant la donnée citée n’est pas celle de la date de la mesure. Si un texte publié en 2012 contient des données sur l’année 2008, c’est 2008 la date à retenir. Citer la date de publication ne suffit donc pas ;

-       À mon avis, il vaut mieux éviter de rafraichir au doigt mouillé des données passées, tant qu’on n’a pas les éléments pour le faire. Ou alors, si on le fait quand même, il faut le signaler en expliquant la méthode. 

C’est la lecture du livre de Didier Leschi – Ce grand dérangement – publié dans la collection Tract (n° 22) de Gallimard le 19 novembre 2020 qui relancé ma réflexion sur le sujet. Didier Leschi est un haut fonctionnaire, actuellement directeur de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) et donc gestionnaire de la politique d’immigration et en charge de la politique d’intégration pendant les cinq premières années de séjour. Il a, écrit–il, une certaine connaissance de la question de l’immigration, ce dont personne ne doute, et ambitionne de « présenter les éléments objectifs à partir desquels chacun pourra se faire une opinion éclairée. Ces éléments, ce sont des chiffres, des faits, des règles internationales et des lois nationales ». Et il ajoute fort justement que « quiconque en fait fi dès le départ risque de s’égarer » (p. 4). Mais a-t-il réussi à tenir la ligne qu’il s’est fixée, s’agissant de l’établissement des faits ?

La lecture de son livre m’a laissée perplexe et a souvent ressemblé à un jeu de devinettes. Manquent bien souvent les dates et sources des données utilisées, sans parler des publications où les trouver. Lacune qui se conjugue à un abus de la formule « Aujourd’hui ».

« Aujourd’hui » = ici probablement 2019

 « Depuis que les étrangers sont recensés, c’est-à-dire depuis le Second Empire, il n’y a jamais eu autant d’immigrés dans notre pays qu’aujourd’hui, entre 9 et 11 % de notre population en fonction du mode de comptage, sujet permanent d’affrontements entre démographes, soit entre 6 et 7 millions d’immigrés sur une population de 68 millions d’habitants » (p. 26).

Première précision : ce qui a été contesté ce n’est pas la définition des immigrés, qui remonte à la fin des années 1980[6], fut ensuite avalisée par le Haut conseil à l’intégration[7], puis utilisée pleinement par l’Insee dans la deuxième moitié des années 1990, mais le recours à cette catégorie, à la place de celle des étrangers. Contestation menée notamment par Hervé Le Bras[8].

2019 est la dernière année pour laquelle l’Insee a fourni une estimation. Dans la définition française (personnes nées à l’étranger de nationalité étrangère à la naissance), le nombre d’immigrés est de 6,7 millions (France entière), qu’il faut rapporter à 67 millions d’habitants, soit 10 %. Si l’on y ajoute ceux qui sont nés français à l’étranger (pour correspondre à la définition des Nations unies des migrants internationaux) on obtient 8,4 millions[9], soit 12,5 %. Donc au final, en 2019, si l’on veut tenir compte des deux définitions (française, Nations unies), la fourchette est plutôt [10, 12,5 %][10].

« Aujourd’hui » = probablement 2017

 « Aujourd’hui, 260 millions, 3,5 % de la population mondiale» sont les nombre et proportion de personnes qui se sont déplacées « au-delà des pays frontaliers » dans le monde.

À la lecture, je me suis dit que la source devait être les Nations unies. Je suis donc allée en visiter le site. J’y ai trouvé ceci : « En 2019, le nombre de migrants internationaux – c'est-à-dire des personnes qui résident dans un pays dans lequel elles ne sont pas nées – a atteint 272 millions d'individus.[11]» Le « aujourd’hui » de Didier Leschi est dépassé et correspond probablement à une année antérieure. François Héran citait déjà ce chiffre deux ans auparavant : « selon les derniers chiffres disponibles, on dénombre aujourd’hui près de 260 millions de migrants dans le monde. » [12] Par ailleurs, la définition retenue par les Nations unies porte sur les personnes ne résidant pas dans le pays où elles sont nées et non les personnes résidant « au-delà de pays frontaliers ». Le chiffre de 260 millions est probablement un arrondi de l’estimation par les Nations unies pour 2017 : 258 millions.

« En 1968, seuls 3 % des jeunes métropolitains de moins de vingt-quatre ans étaient d’origine extra-européenne, aujourd’hui 17 %» (p. 27)

C’est une reprise approximative d’un résultat tiré d’un texte co-écrit avec Bernard Aubry, en ligne sur mon site : « En 2017, 17,6 % des jeunes en France métropolitaine étaient d’origine extra-européenne, contre 2,9 % seulement en 1968.[13] »

Il s’agit en fait de mineurs, âgés donc de moins de 18 ans, comme expliqué dans notre texte, et non de moins de 24 ans.

Nous avions écrit aussi « La grande nouveauté, c’est la percée de la jeunesse d’origine africaine hors Maghreb. Quasiment inexistante en 1968, elle représente, en 2017, 20 % de la jeunesse d’origine étrangère. »

Cela donne chez Didier Leschi : « la jeunesse africaine, hors Maghreb, était quasi inexistante en 1968. Elle représente de nos jours 20 % de la jeunesse d’origine étrangère ». (p. 27).

La source était les enquêtes annuelles de recensement de l’Insee. 

Aujourd’hui = 2014 ou 2008 ?

« Nous sommes le pays d’Europe qui présente la proportion la plus élevée de personnes de “ seconde génération”. En ajoutant les enfants d’immigrés nés sur le territoire français, près du quart de la population française a un lien avec l’immigration » (p26).

La seule source qui permet de comparer les pays européens - en fait la Norvège, la Suisse et les pays de l’Union européenne, et encore pas tous - est Eurostat qui a demandé aux pays, à deux reprises (2008, 2014), d’inclure dans leur enquête sur les forces de travail (Enquête emploi en France) des modules ad hoc sur le « statut migratoire ». En 2014, manquent les Pays-Bas, le Danemark et l’Irlande.

Je suppose donc que la source est Eurostat et la date 2014, la prochaine insertion d’un tel module ad hoc étant prévue pour 2021.

Avant tout commentaire, il est indispensable de souligner que la définition retenue par Eurostat n’est pas celle de la France. Eurostat s’est calé sur la définition des Nations unies. Dans la population d’origine étrangère en France, figurent donc, en plus (par rapport à la définition française), les personnes nées françaises à l’étranger et leurs enfants, dont les rapatriés et leurs descendants. Didier Leschi recourt au terme « immigrés » comme s’il s’agissait des mêmes immigrés dont il vient juste de parler. Ajoutons que les données d’Eurostat ne couvrent pas toutes les tranches d’âges. Chez les 15-64 ans, la proportion de population d’origine étrangère en France au sens d’Eurostat est en fait de 28 % en 2014[14].

Mais peut-être que le quart de Didier Leschi se réfère au module ad hoc de 2008. La proportion était alors de 26,6 % chez les 25-54 ans.

Mais peut-être aussi le quart se réfère-t-il aux publications de François Héran. Ce dernier l’évoquait déjà dans son livre publié en 2017.

Par ailleurs, lorsqu’il est question de la part des natifs en Europe, je suppose qu’il s’agit de l’UE. En effet, d’après Eurostat, si l’on met de côté un certain nombre de pays anciennement sous domination soviétique, la proportion de natifs parmi les personnes d’origine étrangère au sens d’Eurostat en 2014 est la plus forte en France. Elle y est même majoritaire (53,5 %, contre 36,4 % en Suède, 32 % en Autriche, 25,8 % en Allemagne). C’est lié à l’ancienneté de l ‘immigration, plus grande en France.

Il faut bien comprendre que ces données Eurostat ne correspondent pas à celles auxquelles on est habitué en France où la définition des immigrés et donc des enfants d’immigrés est plus restrictive. Dans la définition française, d’après les estimations de population immigrée et de celle née en France d’au moins un parent immigré par l’Insee en 2019, la proportion de population d’origine étrangère, tous âges, n’y est que de 21,4 %[15]. On est ainsi plus près du cinquième que du quart, si l’on veut faire un arrondi grossier.

Aujourd’hui = 2013

« Parmi les 36 communes de France métropolitaine comptant plus de 10 000 habitants et dont plus de 30 % de la population est d’origine étrangère, 33 sont situées en Île-de-France, dont 15 en Seine-Saint-Denis » (p. 28).

Il s’agit de la reprise quasi-intégrale d’une phrase d’un Insee-Analyses Île-de-France d’octobre 2017 (n°70)[16] :

« Parmi les 36 communes de France métropolitaine comptant plus de 10 000 habitants et dont plus de 30 % de la population est d’origine étrangère, 33 sont situées dans la région, dont 15 en Seine-Saint-Denis. »

Les données qui figurent dans cet Insee-Analyses se rapportent à l’année 2013. D’habitude, quand on parle de population d’origine étrangère, on ne se limite pas à la seule population immigrée, mais on y ajoute des natifs, le plus souvent les nés en France d’au moins un parent immigré. Pour quelqu’un qui connaît un peu le sujet, il y a forcément plus de 36 communes de plus de 10 000 habitants qui abritent plus de 30 % de personnes d’origine étrangère dans ce sens là. Sur la seule Île-de-France, en 2011, on comptait déjà 32 de ces communes où plus de 60 % de jeunes de moins de 18 ans étaient d’origine étrangère[17]. Par ailleurs, on n’a pas les moyens de dénombrer la population d’origine étrangère sur deux générations à partir des enquêtes annuelles de recensement, sauf à se limiter aux plus jeunes vivant encore au foyer des parents. Il s’agissait donc plus vraisemblablement de la proportion d’immigrés. Ce que j’ai vérifié pour l’année 2017. Trente-sept communes comprennent plus de 30 % d’immigrés, dont trente en Île-de-France et dix-huit en Seine-Saint-Denis avec, en tête La Courneuve (46 %) et Aubervilliers (45 %).

Didier Leschi a donc été, ici, induit en erreur par une formulation inadéquate de l’Insee dans sa publication.

« À Aubervilliers, à La Courneuve, près d’un résident sur deux est un immigré. Plus de 8 jeunes sur 10 de moins de vingt-cinq ans y ont au moins un parent immigré » (p. 29).

Didier Leschi reprend approximativement ici ce qu’écrivait l’Insee dans son Insee-Analyses Île-de-France publié 2017 sur des données de l’année 2013 :

« Pour autant, cette population immigrée n’est majoritaire dans aucune commune. Les maximums sont atteints à La Courneuve et Aubervilliers (43 %). Dans ces deux communes, plus de huit enfants sur dix (de moins de 25 ans) ont au moins un parent immigré (88 % à la Courneuve ; 84 % à Aubervilliers). »

Alors que Bernard Aubry et moi-même avons restreint nos calculs de population d’origine étrangère aux moins de 18 ans, car il faut se limiter aux bulletins de recensement des enfants encore présents au foyer des parents, l’Insee a pris le risque d’aller au-delà en y incluant les 18-24 ans.

Or, en 2013, il y avait encore 75,7 % des 18-21 ans qui habitaient chez leurs parents (ou grands-parents), mais seulement 45,8 % des 22-25 ans[18]. Par ailleurs, les enfants d’immigrés décohabitent plus tardivement que les autres. En 2015, à 18-24 ans, 77 % vivaient encore au foyer des parents (83 % pour ceux d’origine maghrébine et 82 % pour ceux d’origine africaine hors Maghreb) contre seulement 62 % des natifs au carré (nés en France de deux parents nés en France)[19]. C’est sans doute ce qui explique pourquoi la proportion de jeunes d’origine étrangère à La Courneuve et Aubervilliers est d’après l’Insee (« enfants » de moins de 25 ans) supérieure à celle calculée sur les moins de 18 ans seulement : respectivement 88 % et 84 % pour l’Insee en 2013 et 77 % et 78 % en 2011, si l’on se limite aux moins de 18 ans. 

Aujourd’hui = 2011 ?

« Les Algériens sont nos premiers immigrés en nombre et, sur trois générations, de loin la plus forte population d’origine immigrée, plus de 2,5 millions… »[20] (p. 27).

2,5 millions ? C’est peut-être vrai, mais n'a fait l'objet d'aucune estimation récente. Je suppose que ce chiffre est une « mise à jour » approximative de mon estimation des populations d’origine étrangère sur trois générations en 2011 parmi les moins de 60 ans : 2,2 millions d’origine algérienne (https://journals.openedition.org/eps/6073?lang=fr). En 2019, sur deux générations, tous âges, il y aurait, d’après les données Insee, un peu plus de 2 millions de personnes d’origine algérienne.

Aujourd’hui= 2008 ?

« 66 % des immigrés résident dans une ville ou une agglomération de plus de 100 000 habitants, contre 42 % pour les non-immigrés. Au sein de l’Ile-de-France, 17 % de la population est immigrée et en Seine-Saint-Denis, 70 % de la population est constituée d’immigrés ou de descendants d’immigrés » (p. 28).

J’ai cru reconnaître la prose Insee (« non-immigré ») et, en effet, jusqu’à « 17 % en Île-de-France », ol s'agit des données qui portent sur l’année 2008 et qui sont tirées du volume Insee Références de 2012 (10/10/2012) intitulé Immigrés et descendants d’immigrés[21].

Quant au chiffre avancé pour la Seine-Saint-Denis, je ne sais pas d’où il vient. Je doute que l’enquête Emploi permette de descendre avec précision au niveau du département. Il est possible que cette information provienne de l’enquête Trajectoires et origines (Teo) de 2008. Mais, dans Teo, il s’agissait des 18-50 ans. La seule information plus récente de ce type que je connaisse est celle élaborée avec Bernard Aubry à partir des fichiers détail des enquêtes annuelles de recensement. Mais elle concerne les moins de 18 ans. En 2011, en Seine-Saint-Denis, un peu plus de 60 % des moins de 18 ans étaient d’origine étrangère (immigrés ou nés en France d’au moins un parent immigré). Et pour l’ensemble de l’Île-de-France, à cette date, la proportion était proche de 40 %. 

Des aujourd’hui sans aujourd’hui

« Mais, quel que soit le calcul, force est de reconnaître que la population immigrée est deux fois plus importante que dans les années 1930. Affirmer que rien n’aurait changé depuis que la France a fait appel à des étrangers pour pallier à ses faiblesses démographiques ou se reconstruire après les conflits européens ne prend pas assez en compte ce fait incontestable »(p.26).

Or, lorsqu’on compare le nombre d’immigrés estimé par l’Insee pour 2019, à celui recensé en 1931 ou en 1936, le rapport des nombres absolus est 2,4 ou 2,8. Ainsi, il y a 2,8 fois plus d’immigrés en France métropolitaine en 2019 qu’en 1936. S’il n’y en avait que deux fois plus qu’en 1936, le nombre d’immigrés serait inférieur de 1,86 million au chiffre estimé par l’Insee en 2019 !

En termes relatifs, c’est beaucoup moins : respectivement 1,5 et 1,8.

            Nombre absolu         Proportion

1931         2729                         6,62 %

1936         2326                         5,65 %

2019         6513                        10,05 %   

Nombre et proportion d'immigrés en France métropolitaine en 1931, 1936 et 2019 (en milliers), source : Insee.

Évolution sans aucune date

« Il est un lieu où les contradictions sont les plus sensibles et où on veut le plus les ignorer : Paris. Beaucoup y disent aimer les migrants et ce d’autant plus que, d’année en année, à l’intérieur du périphérique, leur nombre diminue. Il est passé de 30 à 20 % sous l’effet de la gentrification » (p. 37). 

Ce constat est probablement tiré de la lecture de l’Insee-Analyses Île-de-France d’octobre 2017 (n°70) : « Le poids de Paris dans l’accueil des immigrés franciliens a reculé de 9 points, passant de 30,0 % en 1982 à 21 % en 2013 ». Cette proportion est de 20,3 % en 2017 d’après le tableau Insee de 2017 tiré de l’exploitation des enquêtes annuelles de recensement[22].

Demandeurs d’asile

Pour les demandeurs d’asile il y a des dates et les chiffres regroupent les quatre dernières années, dont on suppose qu’il s’agit de 2016-2019. Mais pas pour la Suède apparemment. Quelle est la source ? Eurostat, parfois Frontex ?

« Dans une Europe où la demande d’asile est revenue à son étiage, entre 500 000 et 600 000 demandes par an, nous sommes redevenus un des tout premiers pays de l’asile, 150 000 demandes en 2019, le deuxième après l’Allemagne. Ce pays qui fait figure de Samaritain de l’Europe a refusé d’accorder l’asile  à plus de 650 000 sur les 2,5 millions des demandes qui lui ont été soumises en quatre ans. Et il n’a pas fini de traiter toutes les demandes, près de 400 000 restaient en instance en 2016. Si la Suède a vu, entre 2015 et 2018, 400 000 personnes passer sa frontière, elle a signifié à 100 000 de ces arrivants qu’il fallait repartir. Nous faisons pareil bien sûr. Mais nous sommes moins sévères dans l’examen des situations. » (p. 38-39)

Premièrement, l’étiage étant censé être le niveau le plus bas atteint, si l’on prend l’ensemble de la décennie 2010, cet étiage a plutôt tourné autour de 300 000 dans l’UE28 pour les trois premières années, selon les données publiées par Eurostat. Il est supérieur à 600 000 pour les trois dernières années. Par ailleurs, le nombre de demandes d’asile enregistrées en Allemagne au cours de quatre dernières années (2016-2019) est de 1,3 million, 1,2 million pour les seuls primo-demandeurs. Toujours d’après Eurostat, l’Allemagne a rendu 1,5 million de décisions en 1ère instance au cours de ces quatre années, dont 841 785 positives, soit une proportion de 56,5 %, à comparer à 28,6 % pour la France sur la même période. En Allemagne 55,4 % de ces décisions positives correspondent à l’attribution du statut de réfugié, contre 62,4 % pour la France. Au total, cela revient à 31 ,3 % d’attributions du statut de réfugié pour l’Allemagne et 17,8 % pour la France, dans l’ensemble des décisions rendues. Évidemment, tout dépend de la composition par nationalité des demandeurs d’asile.

« Ils obtiennent chez nous plus facilement le statut de réfugié qu’Outre-Rhin, qu’en Suède, qu’en Norvège, qu’en Autriche, qu’au Danemark. C’est ce qu’on appelle le taux de protection par nationalité, c’est-à-dire le pourcentage de personnes qui acquièrent le statut de réfugié rapporté au nombre de ceux qui le demandent. Plus que le nombre d’entrées, c’est la comparaison la plus parlante. »  (p. 39)

En fait, on ne peut rapporter les décisions au nombre de demandes car les décisions ne sont pas classées par année de demande. Les données d’Eurostat ne se prêtent qu’à un type de calcul : la proportion de décisions positives (globalement ou par type de protection accordée : statut de réfugié, protection subsidiaire…) dans l’ensemble des décisions rendues. Au cours des années 2014-2019, l’Allemagne a été un peu plus généreuse que la France vis-à-vis des Syriens pour lesquels 96 % des décisions en 1ère instance ont été positives, contre 89 % en France. Elle l’a été aussi plus pour les Somaliens (67 % de décisions positives en Allemagne contre 37 % en France), mais moins que la France pour les Afghans (51 %, contre 72 % en France). 

Cependant, le nombre de demandes et, finalement, le nombre de décisions comptent.  Peut-on dire que la Lituanie qui a pris 100 % de décisions positives en 2014-2019 sur 410 en 1ère instance est plus généreuse avec les Syriens que l’Allemagne qui a eu à prendre 1154 fois plus de décisions, soit 38 fois plus à taille de population égale ? De même, peut-on dire que l’Italie qui a pris 94 % de décisions positives pour les Afghans est tellement plus généreuse que l’Allemagne qui n’en a pris que 51 %, mais sur 199 595 décisions, contre 8145 pour l’Italie ?

Conclusion

Cette succession d’imprécisions dans un texte d’une cinquantaine de pages, cherchant à opérer un bilan incontestable censé « permettre à chacun, conscient des données objectives, de peser le pour et le contre et d’en tirer les conclusions qui lui semblent les plus justes » (p. 56), ne peut que nous inciter tous à plus de vigilance et à nous fixer des règles nous condamnant à l’honnêteté pour éviter de laisser à « la folle du logis prendre sa revanche » sur un sujet aussi contentieux que celui de l’immigration.



[1] Editions Grasset, 1988, 601 p.

[2] François Héran, Gilles Pison, « Deux enfants par femme dans  la France de 2006 : la faute aux immigrées ? », Population & sociétés, n° 432, 2007. https://www.ined.fr/fr/publications/editions/population-et-societes/deux-enfants-par-femme-dans-la-france-de-2006-la-faute-aux-immigrees/. Sabrina Volant, Gilles Pison, François Héran, « La France a la plus forte fécondité d’Europe. Est-ce dû aux immigrées ? », Population & sociétés, n° 586, 2019. https://www.ined.fr/fr/publications/editions/population-et-societes/france-plus-forte-fecondite-europe-immigrees/. Ma critique ici : http://www.micheletribalat.fr/442949794.

[3] François Héran, Avec l’immigration, La Découverte, 2017, 300 p.

[4] « “Grand remplacement” ou grand enfumage ? », Libération, 10/07/2019, https://www.liberation.fr/politiques/2019/07/10/grand-remplacement-ou-grand-enfumage_1739188. Ma critique ici : http://www.micheletribalat.fr/442958207.

[5] Hermann, 2 septembre 2020, 166 p.

[6] Michèle Tribalat, « Immigrés, étrangers, français : l’imbroglio statistique », Population & Sociétés, n°241, Décembre 1989, 4p. https://www.ined.fr/fr/publications/editions/population-et-societes/immigres-etrangers-francais-l-imbroglio-statistique/.

[8] Cf. Michèle Tribalat, Statistiques ethniques, une querelle bien française, L’Artilleur, 2016, 367 p.

[9] https://www.insee.fr/fr/statistiques/3633212.

[10] En fait, [9,9, 12,6] dans la publication de l'Insee qui calcule la proportion d'immigrés sur des chiffres non arrondis.

[14] Pour arriver à ce pourcentage, il a fallu classer au prorata les personnes n’ayant pas répondu aux questions permettant de déterminer leur origine. En 2014 ces non réponses  étaient au nombre 1,7 million et représentaient 4,3 % des 15-64 ans.

[16] Nadia Boussad, Nathalie Couleaud, Mariette Sagot, « Une population immigrée aujourd’hui plus répartie sur le territoire régional », 4 p. https://www.insee.fr/fr/statistiques/3136640.

[17] Bernard Aubry, Michèle Tribalat. Données établies à partir des enquêtes annuelles de recensement de l’Insee et présentées le 9 juin 2015 au CESER d’Île-de-France, en ligne sur le site de l’APR Strasbourg, https://www.apr-strasbourg.org/docutheques/une-audition-au-ceser-de-l-ile-de-france-sur-les-jeunes-d-origine-etrangere/.

[18] Enquête Logement 2013, Erwan Pouliquen, « Depuis 2000 la part des 18-29 ans habitant chez leurs parents augmente à nouveau », Insee Première n°1686, 31/01/2018, https://www.insee.fr/fr/statistiques/3315412.

[19] Enquête Emploi 2015, Chantal Brutel, « Être né en France d’un parent immigré », Insee Première n°1634, 8/2/2017, https://www.insee.fr/fr/statistiques/2575541#titre-bloc-14.

[20] Entendre par Algériens, personnes d’origine algérienne.