POPULATION D’ORIGINE ÉTRANGÈRE EN BELGIQUE

 

8 février 2021

 

La Belgique vient de produire une nouvelle statistique portant sur les origines à partir de ses registres de population[1], abandonnant ainsi enfin l’exclusivité accordée à la nationalité. Enfin, pas tout à fait car l’élaboration de la notion d’origine est elle-même fondée sur la nationalité, un peu comme l’ont fait les Allemands. Il faut croiser l’information avec le pays de naissance pour isoler les immigrés des descendants d’immigré(s) nés en Belgique, sans distinction possible des descendants directs.

StatBel a pu ainsi établir une série allant de 2010 à 2020 (voir en fin de texte les précisions méthodologiques sur la conception belge de l’origine étrangère).

Croissance de la population, mais décroissance du nombre de Belges d’origine belge

Si l’on compte 11,5 millions d’habitants en Belgique en 2020 contre 10,8 millions en 2010 (soit un accroissement de 6 % en dix ans), ce n’est pas dû au dynamisme de la population d’origine belge qui a diminué de 4,3 % quand le nombre d’immigrés s’est accru de 39 % et celui des nés en Belgique d’origine étrangère de 36% (graphique ci-dessous).

Évolution du nombre d’habitants en Belgique selon l’origine du 1er janvier 2010 au 1er janvier 2020 (base 1 en 2010).
Source : StatBel.

La proportion de population d’origine étrangère a augmenté en conséquence, passant de près d’un quart en 2010 à pas loin d’un tiers en 2020. La part des immigrés dans la population d’origine étrangère reste majoritaire en 2020, mais de peu (tableau ci-dessous).

Population de la Belgique selon l’origine en 2010 et 2020.
Source : StatBel.

En 2010, 53 % des personnes d’origine étrangère étaient originaires de l’UE (sans le Royaume-Uni). C’est un peu moins vrai en 2020 (48 %). Mais, si l’on y ajoute les autres Européens, on approche la majorité (49,8 %). Au total, en 2020, 14,7 % des habitants sont d’origine extra-européenne[2], soit 1,4 point au-dessus de la France dont la définition est moins extensive. 

Une proportion de population d’origine étrangère encore plus forte chez les plus jeunes

Les Belges d’origine belge sont beaucoup plus vieux que les autres habitants de la Belgique, tout particulièrement par rapport aux habitants d’origine africaine : 24,6 % ont 65 ans ou plus contre 4,6 %. On retrouve ces 20 points chez les moins de 18 ans : 37 % pour les habitants d’origine africaine contre 16,1 % pour ceux d’origine belge (graphique ci-dessous).

Répartition par grands groupes d’âges de la population de Belgique en fonction de l’origine en 2020.
Source : StatBel, données communiquées par StatBel au visiteur de mon site qui a voulu en savoir plus sur les données belges selon l’origine.

Ces différentiels démographiques expliquent ceux que l’on observe dans les proportions de personnes d’origine étrangère en fonction de l’âge. En 2020, 45,7 % des moins de 18 ans sont d’origine étrangère, contre 33,7 % chez les 18-64 ans et seulement 12,7 % chez les personnes âgées d’au moins 65 ans. Près d’un quart de cette jeunesse est d’origine extra-européenne (principalement d’Afrique : 15,7 %), quand seulement 3,3 % des 65 ans ou plus le sont (graphique ci-dessous). 

Proportion de personnes d’origine étrangère, européenne, extra-européenne et africaine en Belgique selon le groupe d’âges.
Source : StatBel, données communiquées par StatBel au visiteur de mon site qui a voulu en savoir plus sur les données belges selon l’origine.

Des contrastes régionaux et locaux saisissants

La proportion de population d’origine étrangère est, de très loin, la plus élevée dans la région de Bruxelles-Capitale : près des trois quarts des habitants. Un tiers y est d’origine européenne et près de 42 % d’origine extra-européenne (tableau ci-dessous).

Les Belges d’origine belge de la région sont beaucoup plus vieux que les habitants d’origine étrangère (graphique ci-dessous), d’où une concentration accentuée chez les moins de 18 ans : 88 % sont d’origine étrangère et 57 % d’origine extra-européenne.

Ces concentrations sont encore plus importantes dans les trois plus grandes villes de la région. Autour de 80 % des habitants y sont d’origine étrangère et un peu plus de 90 % des plus jeunes. Ces jeunes sont à plus de 60 % d’origine extra-européenne, avec environ 56 % d’origine africaine à Bruxelles et à Anderlecht.

La Flandre, très loin derrière, se distingue de la Wallonie par une proportion de population d’origine européenne beaucoup plus importante (22,9 % contre 12,1 %). Elles ont toutes deux un peu plus de 11 % d’habitants d’origine extra-européenne. Parmi les grandes villes, c’est à Anvers que la proportion d’habitants d’origine étrangère est la plus élevé (52,6 % et 75,2% pour les moins de 18 ans) et que la majorité des moins de 18 ans sont d’origine extra-européenne. Bruges est une grande ville flamande où la concentration en population d’origine étrangère est relativement modeste (15,3 % et 25,9 % pour les plus jeunes).

En Wallonie, à Liège, une bonne moitié des habitants sont d’origine étrangère, proportion qui monte à près de 71 % chez les moins de 18 ans. Près de la moitié des mineurs sont d’origine extra-européenne.

Dans les trois régions, la dynamique démographique est à l’avantage des populations extra-européennes, plus fécondes : « les recherches consacrées aux populations non européennes établies en Belgique montrent que celles-ci conservent des comportements démographiques distinctifs, malgré un alignement tendanciel sur ceux de la population belge : nuptialité plus forte et plus précoce, fécondité plus élevée et plus précoce, et mortalité plus faible »[3]. C’est ce qui explique l’écart important entre la proportion d’habitants d’origine extra-européenne observée dans l’ensemble de la population et celle observée chez les plus jeunes. Cet écart est beaucoup plus faible pour la population d’origine européenne. Ainsi, dans la région de Bruxelles, la proportion d’habitants d’origine extra-européenne passe de 41,8 % pour l’ensemble des âges à 57 % pour les moins de 18 ans (contre respectivement 33,2 % et 31,3 % pour les personnes d’origine européenne). À une dynamique démographique plus favorable à la population d’origine extra-européenne s’ajoute sans doute une installation moins souvent définitive chez les Européen venus en Belgique.

Proportion de population d’origine étrangère, européenne, extra-européenne et africaine en Belgique, dans les trois régions et les dix plus grande villes de Belgique.
Source : StatBel, données communiquées au visiteur de mon site qui a voulu en savoir plus sur les données belges selon l’origine et me les a transmises.

Répartition par grands groupes d’âges de la population de Bruxelles-Capitale en fonction de l’origine en 2020.
Source : StatBel, données communiquées au visiteur de mon site qui a voulu en savoir plus sur les données belges selon l’origine et me les a transmises.

Si les jeunes de moins de 18 ans d’origine étrangère sont, dans les trois régions, plus de 80 % à être nés en Belgique, cette proportion est, sans surprise, moins forte parmi les habitants d’âge actif. Mais ils sont encore 54,2 % en Wallonie, contre 31,8 % en Flandre et 25,7 % dans la région de Bruxelles. Par ailleurs, pour atteindre plus de 90 % des jeunes de moins de 18 ans d’origine étrangère dans les trois plus grandes villes de la région bruxelloise, on se dit que, peut-être, les couples mixtes y ont été si nombreux que les jeunes d’origine belge y sont peu présents. Les données produites par StatBel permettent de s’en faire une idée. Parmi les personnes nées en Belgique d’origine étrangère (nées d’un seul ou de deux parents de 1ère nationalité étrangère ou elles-mêmes de nationalité étrangère), la proportion de celles dont un seul parent n’a pas toujours été belge est plus faible dans la région bruxelloise que dans les deux autres régions (19,2 % contre 34,6 % en Flandre et 45,5 % en Wallonie). Et si l’on ne garde que les moins de 18 ans cette proportion descend à 17 % dans la région bruxelloise contre respectivement 33,3 % en Flandre et 53,3% en Wallonie. Ce qui ne conforte guère l’hypothèse d’un effet lié à une forte mixité des unions dans la région de Bruxelles. Par contre des stratégies de localisation différentielles expliquent sans doute des concentrations si massives en populations d’origine étrangère dans la région de Bruxelles.

Si l’on retient les vingt communes belges où la concentration en population d’origine étrangère est la plus forte en 2020, seize d’entre elles se trouvent dans la région bruxelloise. Seulement trois communes bruxelloises au Sud-Est de la région échappent à ce palmarès. Molenbeek, qui a abrité nombre d’auteurs d’attentats islamistes (de l’assassinat du commandant Massoud en 2001 aux attentats de 2015 en France, en passant par celui du Thalys en août 2015), est bonne seconde avec 85 % d’habitants d’origine étrangère et deux-tiers non originaires de l’UE28 (tableau et carte ci-dessous). Quatre communes situées au Sud de Bruxelles, où la proportion de population d’origine étrangère dépasse 60 %, doivent leur position à une présence européenne très importante. C’est le cas de la commune bourgeoise d’Uccle au Sud-Ouest de la région et d’Ixelles, ville universitaire au Sud de Bruxelles, où respectivement 36 % et 43 % des habitants sont originaires de l’UE28. À Ixelles, 21,5 % des habitants sont originaires des pays immédiatement voisins de la Belgique (Allemagne, France, Luxembourg, Pays-Bas et Royaume-Uni). Les quatre autres communes, wallonnes ou flamande, qui figurent au palmarès le doivent à une présence européenne très forte. C’est particulièrement le cas des communes germanophones de Raeren et de La Calamine à la frontière allemande et de Baerle-Duc, enclavée dans les Pays-Bas, où la présence de voisins est très forte (62,5 % dans cette dernière).

On retrouve aussi une présence forte de voisins en frontière française, dans la Wallonie picarde, par exemple à Comines-Warneton, Estaimpuis et Mouscron où la proportion de voisins est respectivement de 50,4%, 48 % et 37,2 % en 2020.

Proportion de population d’origine étrangère (selon l’origine) dans les vingt villes belges où elle est la plus forte.
* Les pays voisins sont l’Allemagne, la France, le Luxembourg, les Pays-Bas et le Royaume-Uni. Dans ce tableau, Voisins + Autre UE = UE28
Source : Statbel.

Pourcentage d’habitants d’origine extra-UE28 par commune dans la région de Bruxelles.
Source : Statbel.
Fond de carte : https://journalessentiel.be/articles/article/communes-et-provinces-a-la-carte.

Pour une harmonisation plus poussée mais non exclusive des données de l’UE

Si l’innovation de StatBel est intéressante et permet d’aller au-delà des données par nationalité, elle recourt à une définition bien particulière. L’UE n’a pas réussi à harmoniser la conceptualisation de l’origine, chaque pays pratiquant à sa guise. Elle demande simplement aux instituts nationaux d’accrocher, de temps en temps, un module ad hoc sur le sujet dans les enquêtes Emploi (Labour Force Survey). Ce fut le cas en 2008 et en 2014 et sera le cas en 2021. Ce module ad hoc comprend des questions sur le pays de naissance des individus et de leurs parents. Il aboutit à une définition plus large que la définition française (avec les Français nés à l’étranger et leurs enfants). Cette définition est plus large à certains égards que la définition belge, car les Belges nés à l’étranger et leurs enfants y sont considérés comme d’origine étrangère, mais moins large à d’autres égards car StatBel ne se limite pas aux descendants directs. Ce peut être trompeur, même si les ordres de grandeur ne sont pas très différents : en 2014, 28,7 % des habitants de la Belgique âgés de 18-64 ans étaient considérés comme d’origine étrangère par StatBel, quand 27,6 % des 15-64 ans étaient nés à l’étranger ou en Belgique d’au moins un parent né à l’étranger d’après Eurostat.

Quand il s’agit de comparer les différents pays de l’UE, la référence à une définition uniforme est préférable. En 2014, à définition identique, on a pu ainsi constater que la proportion de personnes âgées de 15-64 ans d’origine étrangère dans la définition d’Eurostat était en France voisine de celle de la Belgique (autour de 28 %).

L’inconvénient de disposer, tous les six ou sept ans seulement, d’une mesure simultanée et identique de la part de population d’origine étrangère dans les pays de l’UE est évident. En outre, les tableaux diffusés par Eurostat font l’impasse sur les 0-14 ans et les 65 ans ou plus. Or, on a vu avec la Belgique à quel point la proportion de personnes d’origine étrangère était forte dans le bas de la pyramide des âges et faible dans le haut. La solution reviendrait, pour Eurostat, à demander, non pas une remise en cause des pratiques nationales, mais la production régulière de données sur le pays de naissance des individus et de leurs parents, ce qui ne pose pas de problème pour les pays à registres de population et pousserait peut-être l’Insee à introduire ces informations dans ses enquêtes annuelles de recensement.

 

Notion d’origine étrangère en Belgique

La notion d’origine étrangère est fondée sur ce que StatBel appelle « la première nationalité enregistrée » dans le registre, qui ne correspond pas forcément à la nationalité de naissance. Si, par exemple, un immigré marocain naturalisé français de Roubaix s’est installé de l’autre côté de la frontière, à Estaimpuis par exemple, il est considéré comme d’origine française. Cette première nationalité peut bien évidemment être la nationalité actuelle des individus.

La définition de qui est d’origine étrangère procède par élimination successive :

-       Si la personne est de nationalité étrangère, elle est évidemment d’origine étrangère ;

-       Si elle est de nationalité belge, on examine si elle a disposé d’une autre nationalité avant. Si tel est le cas, elle fait partie de la population d’origine étrangère ;

-       Si elle a été enregistrée comme Belge depuis qu’elle figure dans le registre, on cherche à connaître quelle était la première nationalité des parents qu’ils soient eux-mêmes Belges ou non ;

-       Si elle a au moins un parent dont la nationalité, actuelle ou première, est étrangère, la personne est d’origine étrangère.

Comme l’Insee, StatBel attribue l’origine étrangère qui vient des parents en privilégiant le père. Cette origine correspond à la première nationalité du père, sauf si celle-ci est belge ou s’il est de nationalité inconnue, auquel cas, c’est la première nationalité de la mère qui est retenue. Si celle-ci est inconnue, c’est alors la première nationalité de la personne (donc belge) est qui prise en compte.

Les groupes d’origine étrangère sont ainsi définis par la première nationalité et non par le pays de naissance des individus ou celui de leurs parents comme c’est le cas en France. Le code de la nationalité ayant évolué à plusieurs reprises (la dernière réforme date 2012 et est entrée en vigueur au 1er janvier 2013), la qualification de descendant d’immigré(s) a pu varier au fil du temps. Par exemple, pour disposer de la nationalité belge à la naissance, il fallait, si l’on était né avant 1967, être enfant légitime d’un père belge ou enfant illégitime reconnu pour la première fois par un parent belge. Avec la loi de 1984, les personnes nées en Belgique d’un père ou d’une mère belge à partir du 1er janvier 1985 étaient belges dès la naissance. Celles nées de 1967 à 1984 et qui n’étaient pas belges mais répondaient aux conditions de la nouvelle loi sont devenues automatiquement belges. Elles ont donc eu une première nationalité étrangère.

Les tableaux publiés par StatBel distinguent, en fonction de leur lieu de naissance (Belgique, étranger), trois catégories de population : les Belges d’origine belge, les Belges d’origine étrangère selon qu’ils ont eux-mêmes, ou au moins un de leurs parents, une première nationalité étrangère et les étrangers. Mais on peut simplifier et retomber sur un classement plus habituel distinguant la génération des immigrés, dans la même définition que celle de la France, et les descendants d’immigrés nés en Belgique, sans autre distinction.


[1] J’en ai été avertie de cette innovation par un visiteur de mon site, lui-même très intéressé par le sujet. Il a demandé à StatBel s’il était possible d’obtenir un tableau un peu plus détaillé sur les origines, pour la Belgique, ses trois régions et les dix plus grosses communes, que ceux mis en ligne sur le site de l’institut. Il a reçu une réponse rapide et positive avec fourniture du tableau à titre gracieux, tableau qu’il m’a gentiment communiqué. Qu’il en soit remercié.

[2] Après répartition au prorata de l’origine inconnue qui ne concerne que 0,3 % de la population et que StatBel affecte entièrement à la population d’origine étrangère. Ce que j’ai fait moi aussi.

[3] Jean-Pierre Grimmeau, Jean-Michel Decroly, Isaline Wertz, « La démographie des communes belges de 1980 à 2010 », Courrier hebdomadaire du CRISP, 2012, https://www.cairn.info/revue-courrier-hebdomadaire-du-crisp-2012-37-page-1.htm.