MAGGIE OLIVER

FIGHTING FOR JUSTICE

Survivors

John Blake Publishing Ltd, 11 juillet 2019, 384 p.

 

19 Mai 2021

 

Le titre de cet ouvrage annonce l’autobiographie singulière d’une mère de quatre enfants qui, à l’âge de 41 ans, décide d’entrer dans la police du Grand Manchester. Après avoir repris des études à 35 ans pour devenir enseignante, elle bifurque pour entrer dans la police en 1997.

Maggie Oliver va être mêlée de très près à un scandale, celui de l’exploitation sexuelle de mineures blanches par des gangs pakistanais à Rochdale, ville de près de 100 000 habitants qui fait partie du Grand Manchester. L’intérêt de son livre, qui relate sa vie, ses drames familiaux (perte de son mari, mort d’un cancer et de la fille d’un de ses fils), son engagement militant et médiatique, réside avant tout dans le récit de la gestion désastreuse par le Royaume-Uni des affaires de gangs pédophiles.   

Son livre démarre, un peu comme un roman policier, par un contrôle de routine des pièces médico-légales dans la chambre froide du commissariat du Grand Manchester par un policier qui découvre une pièce inattendue étiquetée « Fœtus avorté ».

Après avoir été affectée à Moss Side, une zone particulièrement difficile, Maggie Oliver va l’être à la Child Protection Unit[1] (CPU) où elle aura l’occasion de travailler avec le Criminal Investigation Department[2] (CID). Elle remarquera que la base de données de la  CPU n’est pas intégrée au système central de la police de Manchester (Opus System), défaillance qui entravera les enquêtes sur l’exploitation sexuelle de jeunes filles blanches. Dépitée par toutes les affaires qui ne sont pas conduites jusqu’au bout, Maggie Oliver va finir par quitter la CPU pour retourner à Moss Side. Elle demande ensuite à être affectée comme Family Liaison Officer[3] (FLO), ce qui lui permettra de travailler avec les meilleurs enquêteurs, alors qu’elle prépare le concours d’inspecteur. En 2003, on fait appel à elle pour intégrer l’équipe de l’opération Augusta chargée d’enquêter dans deux divisions de police de Manchester.

OPÉRATION AUGUSTA

La DCI suspecte que Victoria Agola, une jeune fille de 15 ans morte d’une overdose, a été abusée sexuellement par plusieurs hommes d’origine « asiatique » (comprendre pakistanaise). Un homme accusé de la droguer a été arrêté et la DCI pense qu’il y a d’autres victimes. Une enquête auprès des services sociaux et des forces de police le confirme. Mais il n’existe aucun système centralisé sur les multiples cas qui, visiblement, ne sont pas une priorité pour la police, soumise à une batterie d’indicateurs qui attribuent des fonds en fonction de performances sur certains crimes comme les cambriolages, les vols.... Ces filles, dont la plus jeune avait 11 ans et vivait dans un foyer pour enfants, étaient vues comme des prostituées, des « white trashs », perdues pour la société et pour lesquelles la police n’avait pas de temps à perdre. Maggie Oliver découvre horrifiée que des travailleurs du centre de santé sexuelle proposent, sans état d’âme, des préservatifs à des gamines de 12 ans. Néanmoins, l’équipe est étoffée pour faire face à l’ampleur du phénomène et la mission prolongée pour accumuler les informations sur les victimes et les prédateurs. Maggie Oliver est autorisée à recueillir le témoignage de deux jeunes filles sorties de l’engrenage et décidées à parler. Elles vivent en foyer et l’une d’entre elles a un bébé.

L’amorçage était toujours le même : une jeune fille est accostée par un jeune Pakistanais, plutôt gentil, qui devient son petit-ami, la comble de cadeaux, de fleurs, mais aussi lui procure de la drogue, avant de la refiler à des plus vieux, qui la violent lors de soirées pouvant impliquer une vingtaine d’hommes, sous la menace ou la promesse d’argent, avec alcool à profusion. Lors d’une tournée de reconnaissance en voiture dans le quartier Curry Mile, la plus âgée (18 ans) se cache à la vue d’un homme sur lequel Maggie Oliver ne pourra pas enquêter car il est déclaré « militaire actif sous surveillance ». Ce trafic de mineures commence à être connu puisque Channel 4, envoyée filmer une équipe de travailleurs sociaux à Bradford et Keighley, recueille des témoignages de mères sur le cauchemar vécu par leurs filles aux mains de Pakistanais. La députée de Keighley avait alerté les services sociaux, la police, le Parlement, sans résultat. Pour des raisons politiques (élections), le documentaire – Edge of the City – qui devait sortir en mai 2004, ne sera diffusé qu’au mois d’août.

Au printemps 2004, l’équipe de l’Opération Augusta dispose d’une liste de 207 « Asiatiques » soupçonnés d’avoir abusé 26 jeunes filles, la plus jeune ayant 12 ans. Les conclusions du rapport de mission, recommandant qu’on affecte des moyens en personnel et que les informations recueillies soient incluses dans la base HOLMES de la police du Grand Manchester, sont acceptées. Une Major Incident Team[4] (MIT) est créée. Maggie Oliver en fait partie, en parallèle avec l’Opération Augusta. Malheureusement, l’état de son mari atteint d’un cancer s’étant aggravé, elle arrête de travailler. Lorsqu’elle revient, en septembre 2005, après une absence de 7 mois, elle constate avec amertume que l’Opération Augusta a été abandonnée. En fouinant, elle découvre que la dernière information entrée sur HOLMES date du 6 juillet 2005, la veille des attentats djihadistes à Londres. Elle en déduit que l’ordre de « fermer boutique » est venu de très haut pour éviter de jeter de l’huile sur le feu.

OPÉRATION SPAN

En 2010, Maggie Oliver est appelée pour enquêter sur l’exploitation sexuelle, sur longue période, d’enfants vulnérables par des hommes « asiatiques ». La police dispose, depuis 2009, du fœtus avorté par une jeune fille de 13 ans, Ruby, et du témoignage de deux autres jeunes filles abusées principalement par des Pakistanais. La police cherche à relancer une enquête auprès de deux sœurs, Amber et Ruby. Le fœtus, moyennant une analyse ADN, pourrait désigner un coupable avec certitude, mais ce fœtus a été conservé sans autorisation de la famille. La troisième jeune fille est Holly, qui a livré un témoignage accablant sur Amber (qu’elle surnomme « Honey Monster ») l’accusant d’avoir servi d’entremetteuse. Amber, 15 ans, a été elle aussi copieusement abusée mais fut arrêtée par la police et détenue 7 heures pour complicité d’abus sexuel sur le témoignage de Holly.

Maggie Oliver est donc chargée de nouer un contact avec Lorna, la mère d’Amber et Ruby, dont les plaintes sont restées sans suite, afin d’arriver à recueillir des témoignages en bonne et due forme et d’obtenir l’autorisation de procéder à un prélèvement ADN sur un fœtus que la police n’est pas censée détenir. Le cas de Ruby, abusée à 12 ans, intéresse la police car la question du consentement est sans objet. Par ailleurs, Ruby a été diagnostiquée comme ayant un âge mental inférieur à son âge biologique. Quant à Amber, la réputation qui lui a été faite, suite à son arrestation, la poursuit alors qu’elle a un bébé. Elle n’est pas autorisée par les services sociaux à vivre chez sa mère ni à aller dans une unité dédiée aux mères avec enfant. Elle vit dans le plus total abandon dans la chambre de bonne d’un hôtel.

Après avoir patiemment noué des liens avec Lorna, Maggie Oliver recueille le témoignage d’Amber, désormais considérée comme une simple victime et non plus comme une délinquante sexuelle. C’est Ruby et sa meilleure amie qui ont l’entraînée dans les Kebabs Tasty Bites et Balti House pour la 1ère fois. Elle a été saoulée pour le 1er rapport sexuel avec un dénommé Pino, qui a fui au Pakistan quand il a appris qu’une opération de police était en cours. Amber désigne les auteurs et les lieux où cela s’est passé et finit par reconnaître qu’elle a été exploitée sexuellement contre de l’alcool et de l’argent.

Maggie Oliver sent qu’en haut lieu on freine des quatre fers. On a réduit le personnel affecté à l’opération. Très réticente, Ruby finit par se joindre à l’opération Span et lâche le morceau, même si elle s’obstine longtemps à dire qu’elle était consentante. Les hommes et lieux désignés recoupent ceux donnés par Amber. Elle parle aussi d’une adresse à Falinge. Une liste d’émargement figurait sur la porte. Les violeurs devaient signer pour payer leur quote-part des charges liées à l’usage de la maison. Il n’y avait jamais qu’une seule jeune fille blanche à se partager, les organisateurs minimisant ainsi le risque de témoignage. Lorsque Lorna se démenait auprès des services sociaux, l’un des prédateurs avait menacé Ruby avec une arme à feu.

Après cinq mois d’enquête, il n’y avait toujours que ces deux témoignages, ce qui semblait invraisemblable vu l’étendue du phénomène. Lors d’une séance d’identification Amber a reconnu huit suspects. Mais Maggie Oliver a la désagréable impression qu’on traîne à nouveau des pieds. Lorsqu’elle propose de soumettre les charges au procureur, l’un de ses supérieurs lui répond : « Honnêtement, qu’est-ce que ces enfants pourront bien apporter à la société ?... À mon avis, elles auraient dû être noyées à la naissance ! ». La compilation des entretiens, par un collègue hostile, a omis de nombreux détails importants et Maggie Oliver n’est pas invitée à la réunion avec le procureur alors que l’agent qui a recueilli le témoigne de Holly y assiste et lui apprend que le témoignage d’Amber ne sera pas utilisé. Ça ne sent pas bon ! D’autant qu’on interdit à Maggie Oliver tout contact avec Lorna et ses filles.

Quelque temps après, la MIT lui demande de rendre son téléphone professionnel. Ce qu’elle refuse. Lors d’un coup de fil de sa supérieure à la DCI, cette dernière lui fait comprendre qu’elle n’est qu’un simple agent et doit obéir aux ordres. Plus tard, elle lui dira de bien faire attention à ce qu’elle pourrait faire des informations qu’elle détient. Le chef de la police du Grand Manchester la laisse, lui aussi, tomber. Les chefs serrent les rangs et Amber n’est plus considérée comme victime car rien ne prouverait qu’elle aurait été abusée avant ses 16 ans. Même le recours officiel interne de Maggie Oliver exposant ses griefs ne change rien à la marche des événements. Lors d’une réunion sur ce recours, il est conclu que l’enquête a été menée dans les règles de l’art, que rien n’a été promis à Amber et que Maggie Oliver n’a pas été brimée. On reproche même à cette dernière d’avoir été plus concernée par la famille de Lorna que par l’enquête. Lorsque Maggie demande les minutes de la réunion, il lui est répondu qu’elles ont été perdues. Maggie Oliver en tombe malade et se retrouve en arrêt maladie.

LE PROCÈS EN 2012

Alors que 27 victimes avaient été identifiées au départ, on se retrouve au procès avec seulement trois - les deux de l’enquête entamée en 2009 dont Holly plus Ruby -. Amber n’est plus considérée comme une victime par le bureau du procureur, en dépit de toutes les promesses qui lui avaient été faites pour vaincre ses réticences, mais comme un suspect sans qu’elle en soit avertie, afin de pouvoir se servir de son témoignage. Les vidéos sur des mois d’interrogation comme victime allaient ainsi être utilisées contre elle. Le tribunal interdit à Lorna d’assister au procès au prétexte qu’elle pourrait être appelée comme témoin. Le témoignage de Ruby fut limité à celui sur le prédateur qui l’avait mise enceinte sans qu’il soit même accusé de viol alors qu’elle n’avait que 12 ans. Le procès s’achève le 8 mai 2012 par la condamnation de huit Pakistanais et d’un Afghan. La peine la plus forte (19 ans) revint à Shabir Ahmed, surnommé Daddy. Son avocat s’était fait l’écho, pendant le procès, de l’objection de son client d’avoir à être jugé par un jury entièrement blanc. Tous, sauf deux (dont Daddy) purent, grâce aux réductions de peine, recommencer à parader dans les rues de Rochdale dès 2017. Si le Conseil municipal fit son mea culpa, l’autorité policière félicita les policiers pour leur professionnalisme et leur dévouement et le bureau du procureur pour le travail accompli. Toute la chaine policière, du haut jusqu’en bas, a jugé que l’Opération Span avait été un grand succès. C’en était trop pour Maggie Oliver qui démissionne en 2012.

LE CAUCHEMAR D’AMBER

Lorsqu’elle recontacte Lorna et Amber, toutes deux très en colère, et qu’elle leur raconte qu’Amber n’est plus considérée comme une victime mais est suspectée d’appartenir à un gang pédophile, cette dernière comprend alors mieux les tentatives des services sociaux pour lui retirer ses enfants (elle vient d’en avoir un second avec son compagnon). En effet, elle a failli ne pas repartir de l’hôpital avec son bébé après l’accouchement et l’acharnement des services sociaux s’est poursuivi par une surveillance à domicile et une convocation au tribunal des affaires familiales sans qu’elle soit avertie du motif. À la première convocation, le juge a renvoyé vertement l’accusation au motif d’absence de preuves. À la deuxième, un mois plus tard, le juge qui a entendu le témoignage de Maggie Oliver, fit part de l’absence de témoignage négatif de l’entourage sur Amber et confirma sa première décision. Ce juge finira par rejeter la demande au bout d’un an en dissuadant fortement les services sociaux de revenir à la charge : dans un tel cas, ce serait encore à lui qu’on ferait appel, et, au cas où il serait à la retraite, il se ferait un plaisir de mettre au courant le nouveau juge désigné.

Le calvaire d’Amber semble sans fin. Après la diffusion d’un film sur le sujet (voir ci-dessous), elle est victime de doxing. Son adresse et sa photo sont diffusées sur Facebook accompagnées du texte suivant : « This is where the ‘Honey Monster’ lives ». Lorsqu’elle appelle la police, sur le conseil de Maggie Oliver, l’officier ne la trouve pas dans le fichier des victimes, aucun de ses témoignages n’ayant été entré dans le système. Comme ses prédateurs n’ont pas été poursuivis, il arrive qu’elle se trouve nez à nez avec l’un d’entre eux dans les rues de Rochdale. On ne sait pas bien qui a pris la décision de déplacer Amber de la catégorie de  victime à  celle d’accusée, mais y a-t-il pire que de traiter de pédophile une victime de 15 ans qui avait été placée sur le registre de protection de l’enfant ? 

LA RECONVERSION MÉDIATIQUE DE MAGGIE OLIVER

Bien décidée à rendre publique la vérité, Maggie Oliver rencontre divers acteurs des médias avec lesquels elle collabore. Cela aboutira à la diffusion, le 31 mars 2013, d’un documentaire sur Radio 4 de la BBC, puis à la réalisation d’une mini-série par la BBC, The Three Girls, diffusée en trois parties en mai 2017 (sur Arte en mars 2020), suivie d’un documentaire, The Betrayed Girls, en juillet 2017. Sa participation à la téléréalité anglaise Celebrity Big Brother ajoute à sa notoriété. On la reconnaît dans la rue !  Elle participe à des événements médiatiques, se lance dans la promotion de causes humanitaires tout en restant fidèle à ses engagements premiers. Elle crée ainsi une fondation pour venir en aide aux victimes d’exploitation sexuelle à Rochdale : https://www.themaggieoliverfoundation.com.

 

L’abus sexuel de jeunes filles blanches de pauvre condition (souvent en foyer) dans de nombreuses villes du Royaume-Uni, par des agresseurs « asiatiques » n’avait rien pour stimuler l’action des autorités qui auraient préféré se mettre la tête dans le sable. On a pourtant dénombré pas moins de 1400 cas à Rotherham seulement et, si des centaines de prédateurs ont été jugés, beaucoup sont encore en liberté. Maggie Oliver y voit un mépris de classe qui descend d’en haut et se répercute sur l’officier de police de base. Le chef du bureau du procureur de Manchester, Nazir Afzal, a lui-même reconnu qu’il avait été destinataire d’un mail confidentiel du ministère de l’Intérieur demandant de ne pas enquêter sur l’exploitation sexuelle des jeunes filles blanches dans le pays. Au fond, ces gamines de basse extraction ne méritaient qu’on mette à mal la « paix sociale » en soulevant une affaire explosive teintée racialement. Pourtant, comme l’indique Maggie Oliver, l’enquête aurait dû inclure un facteur racial aggravant, contraire à celui que les autorités avaient en tête, dans la mesure où des gamines blanches étaient des gibiers particulièrement ciblés en raison du stéréotype ethnique de la jeune fille blanche forcément facile.



[1] Unité Protection de  l’enfant.

[2] Service d’investigation criminelle.

[3] Officier de liaison auprès des familles.

[4] Brigade contre les délits graves.