DESCENDANCE ET REMPLACEMENT DES GÉNÉRATIONS

 

3 juin 2021

 

L’Insee vient de publier un Insee focus[1] sur l’évolution de la descendance finale dans les générations sur très longue période signé Sylvain Papon. Ce serait une excellente chose si les données publiées étaient les bonnes.

Certes les descendances finales observées et mises en graphique par l’Insee sont les bonnes. Mais ce qui cloche c’est que l’Insee prétend que la descendance finale nécessaire au renouvellement des générations a été de tout temps égale à 2,05 enfants par femme[2], comme si la mortalité ne comptait pas. C’est méconnaître gravement ce que signifie cet indicateur et la manière dont il est calculé. En effet, les démographes ont construit cet indicateur pour connaître quelle serait la fécondité nécessaire pour qu’une femme née une année donnée donne naissance à un fille compte tenu de la mortalité vécue par les femmes de sa génération[3]. Il a été calculé pour les générations nées en 1901-1954 par Jean-Paul Sardon et publié dans la revue Population en 1990[4], article dans lequel il le compare à la descendance observée dans les mêmes générations.

J’ai donc trouvé utile de comparer le graphique figurant la descendance finale observée à celle nécessaire au renouvellement des générations depuis 1901 composé à partir des données élaborées par Jean-Paul Sardon avec celui de l’Insee qui suppose que celle-ci aurait de tout temps été égale à 2,05 enfants par femme (trait en pointillé sur le graphique ci dessous, repris d’Insee Focus par une capture d’écran). Je ne m’attache ici qu’à la fécondité des femmes.

Sylvain Papon commente bravement son graphique ainsi :

« Dans un passé plus lointain, seules les générations nées entre 1893 et 1897 n’ont pas atteint le seuil de renouvellement des générations. Ces femmes avaient une vingtaine d’années durant la Première Guerre mondiale. L’éloignement des hommes a rendu impossible un certain nombre de naissances qui n’ont pas été « rattrapées » par la suite, malgré la très forte natalité de l’année 1920. »

 

Maintenant qu’en est-il, lorsqu’on retient la descendance finale nécessaire au renouvellement des générations calculée comme il se doit ?

Un renouvellement des générations avec une descendance finale à 2,05 enfants par femme n'est pas possible en raison de la mortalité. Rien d'étonnant donc à ce que mes calculs, qui prolongent ceux de Jean-Paul Sardon, conduisent à 2,09 enfants par femme comme point le plus bas. La descendance assurant le renouvellement des générations est ainsi « passée de 2,80 enfants par femme pour la génération née en 1901 à 2,16 enfants par femme pour celle née en 1954 »[5] pour descendre à 2,09 dans la génération née en 1969.  

Comme l’explique Jean-Paul Sardon, « la fécondité nécessaire pour assurer le remplacement d'une génération n'est pas immuable, elle se modifie tout au long de la vie des deux générations, celle des mères et celle des filles, suivant l'évolution des conditions de mortalité ». 

 Alors que l’Insee juge exceptionnelle l’absence de renouvellement des générations, celui-ci a plutôt été la règle que l’exception, sur l’ensemble de la période. Ce renouvellement n’a été assuré que pour les générations 1922-1944 et peut-être aussi pour celles de la deuxième moitié des années 1950. Mais il faut retenir que « si le remplacement nombre par nombre n'est pas réalisé à la naissance, il peut l'être à d'autres âges si la mortalité a suffisamment reculé d'une génération à l'autre ».

Évolution de la descendance finale et de celle nécessaire au renouvellement des générations chez les femmes nées de 1901 à 1969.
Ce graphique conjugue les données publiées par Jean-Paul Sardon en 1990 dans Population en 1990 (https://www.persee.fr/doc/pop_0032-4663_1990_num_45_6_3638) et celles publiées par l’Insee pour les générations les plus récentes (courbe bleue). La courbe noire indique la descendance nécessaire au renouvellement des générations calculée dans les règles de l’art par Jean-Paul Sardon pour les générations 1901 à 1954 et par moi-même, pour les générations 1962 à 1969, à partir des tableaux sur les quotients de mortalité mis en ligne par l’Insee (https://www.insee.fr/fr/statistiques/1911933?sommaire=1911939). La droite rouge représente l’hypothèse de l’Insee sur la descendance nécessaire au renouvellement des générations : 2,05 enfants par femme.

Par ailleurs, comme l’écrivait Jean-Paul Sardon en 1990 : « si, par le passé, la réduction de la mortalité avait pu gommer largement les effets négatifs de la basse fécondité, les gains à attendre maintenant dans ce domaine sont plus que réduits, car la mortalité des jeunes se situe d'ores et déjà à un niveau très faible. C'est en ce sens que la situation actuelle peut paraître plus préoccupante, une amélioration des conditions du remplacement des générations ne pouvant, en dehors de l'apport de l'immigration, provenir que d'une reprise de la fécondité ».

Si l’Insee avait été cohérent avec sa représentation (fausse), il aurait dû titrer « Avec les femmes nées dans la deuxième moitié des années 1960, la fécondité française n’assure plus le remplacement des générations » au lieu de « La descendance finale des femmes reste légèrement supérieure à 2 enfants par femme pour les femmes nées dans les années 1970 ». Ce constat repose en effet sur une anticipation de la remontée de la descendance finale, les femmes nées en 1979 ayant déjà deux enfants en moyenne à 40 ans.

Quant à moi, je suis sidérée par le fait qu’une erreur aussi grossière ait pu passer tous les filtres de relecture des publications de l’Insee. Le mieux, pour l’Insee, serait de revenir sur sa publication, d’expliquer son erreur et de mettre en ligne un texte corrigé.

 

 


[1] https://www.insee.fr/fr/statistiques/5391774#graphique-figure1_radio1.

[2] Il faut 2,05 enfants par femme en moyenne pour que naisse une fille, en raison du rapport de masculinité à la naissance (1,05 garçon pour 1 fille). Par contre, il suffirait de 1,95 enfant par femme en moyenne pour que naisse un garçon.

[3] il est égal à l’inverse du produit de la probabilité de survie féminine à l’âge moyen à la maternité dans la génération par la proportion de femmes à la naissance (=0,488).

[4] Le remplacement des générations en Europe depuis le début du siècle, Population, 1990, 45(6), https://www.persee.fr/doc/pop_0032-4663_1990_num_45_6_3638.

[5] Cf. Jean-Paul Sardon op. cit.

 

ADDENDUM :

L'Insee a réalisé son erreur (voir commentaires de Benoît Ourliac, chef de Cabinet de la direction de l'Insee) et a mis en ligne une nouvelle version de son Insee-Focus 239 le 21 juin (https://www.insee.fr/fr/statistiques/5391774), version dans laquelle il signale que des modifications ont été faites pour tenir compte de la mortalité dans un avertissement :

" Le 21 juin 2021, les points suivants ont été modifiés :

le niveau du seuil de renouvellement de la génération 1969, pour tenir compte de lamortalité féminine ;

la comparaison de la descendance finale au seuil de renouvellement limitée aux générations récentes."

Mais l'Insee a renoncé à faire figurer la decendance assurant le renouvellement des générations anciennes en limitant son commentaire à la génération 1969. Pour les plus anciennes, il signale seulement que "toutes les générations nées entre 1900 et 1962 ont dépassé 2,07 enfants par femme, mais ce n'est pas pour autant qu’elles ont renouvelé les générations : la mortalité aux jeunes âges y était plus élevée qu’actuellement et le seuil de remplacement des générations était donc lui aussi plus élevé [Daguet, 2002 ;Sardon, 1990 ]".

Il n'en reste pas moins que l'Insee s'est honoré en rectifiant sa publication, en l'indiquant dans un avertissement bien visible juste en dessous du chapô et en postant sur mon site un commentaire me le signalant et me remerciant.