Avertissement

Marianne nous a sollicités pour écrire un texte destiné à son Hors-Série n°4 consacré à l'immigration. Nous avons rendu un texte accompagné de deux graphiques. Malheureusement, en plus d'un titre peu flatteur et d'un chapô incompréhensible, les initiatives malencontreuses de la rédaction sur notre texte et sur les graphiques ont multiplié les erreurs : une correction dans le texte qui nous fait dire autre chose que ce que nous disions ; graphiques erronés et illisbles non appelés correctement dans le texte. C'est pourquoi nous mettons à la disponibilité du lecteur notre texte et nos graphiques originaux.

À la demande de Jean-Michel Quatrepoint figure, en fin d'article, l'échange de courriels que nous avons eu avec lui.

25 juin 2021

TEXTE ORIGINAL ENVOYÉ À MARIANNE LE 3 MAI 2021

Bernard Aubry et Michèle Tribalat

En France, il semble difficile de prendre la mesure du phénomène migratoire sans tomber dans l’excès. Chacun y va de son appréciation et sélectionne un indicateur de son choix pour en témoigner. Parfois sans rapport avec la réalité que pointe l’indicateur retenu. Tous ceux qui cherchent à minimiser le phénomène migratoire ont, à un moment ou à un autre, fait référence au solde migratoire qui ne dit pourtant pas grand-chose de l’immigration étrangère. Ainsi, le 24 juin 2018, Bernard-Henri Lévy déclarait-il sur Europe 1 qu’ « il n'y a pas de crise des migrants. Le solde migratoire, comme disent les démographes ou les économistes est nul. C'est-à-dire que la balance entre les gens qui quittent l'Europe et les gens qui y rentrent est à peu près à zéro ». Ce qui était absolument faux. Pour d’autres, on assisterait à une vague migratoire sans précédent. Pour étayer cette affirmation, ils se livrent à des calculs de coin de table, qui ont reçu la bénédiction de François Héran, professeur au Collège de France, en 2020. Dans un article du Monde du 26 avril, il a « évalué » à 540 000 le nombre d’entrées d’étrangers en France chaque année en ajoutant divers chiffres fantaisistes au nombre des 1ers titres de séjour délivrés en France en 2019. Les imperfections du système statistique français en matière d’enregistrement des flux migratoires suscitent donc des initiatives diverses, pas toujours heureuses, censées les corriger.

Par ailleurs, la comparaison du régime migratoire actuel avec d’autres vagues migratoires du 20ème siècle butte sur l’absence de données comparables sur les flux au fil du temps. Cependant, l’Insee a reconstitué la série historique retraçant l’évolution de la population immigrée en France métropolitaine au fil des recensements depuis 1911, ce qui permet de remonter le temps et de mener cette comparaison dans une définition identique (immigré = personne née à l’étranger encore de nationalité étrangère ou devenue française). On peut donc juger de l’exceptionnalité ou non de la période récente dans l’histoire migratoire de la France sur un peu plus de cent ans, en termes relatifs car la population française a beaucoup augmenté depuis 1911 (près de 65 millions en 2019 contre un peu plus de 39 millions en 1911). C’est donc l’évolution de la proportion d’immigrés qui renseigne le mieux sur l’évolution du régime migratoire en France. Trois vagues migratoires se dessinent nettement : celle des années 1920, celle des Trente Glorieuses et celle amorcée avec le XXIème siècle (graphique 1). Si aucune des deux dernières ne rivalise en intensité avec la vague des années 1920, le régime migratoire actuel ressemble assez à celui des Trente Glorieuses, avec même un taux d’accroissement moyen annuel de la proportion d’immigrés un peu supérieur. En 2019, le pourcentage d’immigrés est le plus haut jamais connu : un habitant sur dix est immigré.

Graphique 1.- Évolution de la proportion d’immigrés en France métropolitaine de 1911 à 2019.
Source : Recensements et enquêtes annuelles de recensement, Insee.

La stagnation observée sur le dernier quart du XXème siècle contraste avec un discours récurrent sur la mutation de l’immigration étrangère qui aurait eu lieu dans les années 1970. Cette contradiction apparente s’explique par une transformation des origines des immigrés qui se poursuit jusqu’à nos jours. En 1975, encore deux-tiers des immigrés étaient d’origine européenne. Vingt-quatre ans plus tard, ils ne pèsent plus que 45 % et, en 2017, un gros tiers. Ce sont les immigrés originaires d’Afrique qui s’approchent de la majorité grâce, notamment, à la multiplication par plus de dix depuis 1975 des originaires de l’Afrique hors Maghreb (93 000 en 1975, 962 000 en 2017). Le graphique 2 illustre cet effacement progressif de la présence immigrée européenne, en dépit d’un regain modéré depuis le début du XXIème siècle.

Mais l’immigration étrangère a des effets démographiques qui ne se limitent pas à l’installation d’immigrés en France. Ces derniers fondent des familles qui donnent naissance à des enfants en France, dont le dénombrement n’est pas encore satisfaisant. La chose est faisable à partir des enquêtes annuelles de recensement pour ceux qui sont encore en âge de vivre chez leurs parents. Sinon, l’Insee est obligé de recourir à l’enquête Emploi -qui pose des questions sur le pays et la nationalité de naissance des parents - pour les 15 ans ou plus afin de couvrir tous les âges. Cette estimation, il ne la juge pas assez fiable pour en présenter une série cohérente, ni même l’ajouter à l’estimation annuelle de la population immigrée qu’il recense par ailleurs. Scrupule que nous nous efforçons de dépasser, afin d’avoir une estimation globale de la population d’origine étrangère en France hors Mayotte. En 2019, il y aurait donc un peu plus de 14 millions de personnes d’origine étrangère (immigrés et personnes nées en France d’au moins un parent immigré), soit 21,4 % de la population. Près de 54 % d’entre elles sont nées en France et 46 % sont d’origine africaine : 4,5 millions d’origine maghrébine et près de 2 millions d’une autre origine africaine.

Graphique 2.- Accroissement du nombre d’immigrés (en moyenne annuelle) en France métropolitaine selon qu’ils sont originaires d’Europe ou non au cours de différentes périodes.
Source : Recensements et enquêtes annuelles de recensement, Insee.

Leur répartition est très inégale sur le territoire et inaccessible statistiquement, sauf pour les moins de 18 ans à partir des recensements. Les concentrations ethniques sont particulièrement importantes en Île-de-France où, en 2017, vingt et une communes d’au moins 20 000 habitants abritaient une jeunesse à 65 % d’origine étrangère ou plus. Une douzaine était localisée en Seine-Saint-Denis avec, en tête, La Courneuve (80 %), suivie de près par Clichy-sous-Bois et Aubervilliers, toutes trois en Seine-Saint-Denis. Mais on trouve aussi, dans ce palmarès, Grigny (74,5 %), qui partage avec Viry-Châtillon la cité de La grande Borne, dans L’Essonne et deux communes des Yvelines, Les Mureaux et Mantes-la Jolie, toutes deux autour de 65 %. Cette dernière a connu une transformation spectaculaire de son peuplement en près de cinquante ans puisqu’à la fin des années 1960, un peu moins de 10 % de sa jeunesse était d’origine étrangère.

Mais ces concentrations touchent aussi des villes restées un temps à l’écart de l’immigration étrangère. C’est le cas de Blois perçue, encore aujourd’hui, comme une ville paisible des bords de Loire, mais dont près de 48 % de sa jeunesse est d’origine étrangère en 2017, soit 10 points de plus en dix ans. À Blois, commune qui n’est pas un lieu d’implantation traditionnelle et qui a pris le train en marche, la jeunesse d’origine étrangère est rarement européenne.

 

La politique migratoire, qui ne mérite guère son nom, ne dispose pas des outils qui permettraient de donner un coup de frein à l’immigration étrangère propre à limiter l’expansion des concentrations ethniques en France. Lorsque l’immigration étrangère était impulsée par le travail, le regroupement familial s’opérait auprès des travailleurs. Avec une législation qui l’a transformée en une palette de droits, la migration familiale s’est autonomisée et a auto-engendré les flux familiaux. L’extension de la conception de l’asile a suscité l’espoir de candidats à l’immigration qui espèrent échapper à des conditions de vie sans comparaison avec ce que la France et plus largement l’Europe peuvent offrir. La possibilité, pour des mineurs isolés qui se verraient attribuer une protection, de faire venir leurs parents et frères et sœurs, renverse complètement la logique migratoire. Elle fait peser sur les ainés d’une fratrie, des garçons généralement, le projet migratoire des familles. La prise en charge par l’aide sociale à l’enfance de tout mineur étranger arrivé par ses propres moyens redistribue elle aussi, l’initiative migratoire dans les familles.

 

Échange de courriels avec Jean-Michel Quatrepoint 

COURRIEL ENVOYÉ LE 25 JUIN 2021

Monsieur,

Nous vous remercions pour l’envoi du numéro spécial consacré à l’immigration.

Cependant, notre article est précédé d’un chapô incompréhensible et d’un titre qui ne fait pas honneur à notre travail, c’est le moins qu’on puisse dire.

Par ailleurs, vous avez cru bon représenter notre graphique 1 en mettant une photo en arrière-plan qui est bien malvenue s’agissant d’un graphique qui représente une évolution depuis 1911. Avec une erreur en plus puisque le premier point qui devrait être 1911 : 2,37 % est renseigné ainsi : 1931 : 6,62 % ! Par ailleurs, ce graphique ne comporte ni ordonnée, ni abscisse, ce qui le rend illisible. Il n’y est d’ailleurs jamais fait référence puisque, quand il faudrait le faire (p. 41), c’est à l’autre graphique que vous avez renvoyé !

Notre graphique 2 est lui aussi erroné. Son titre est faux : Il s’agit de moyennes annuelles sur des périodes de durées différentes. Ce qui change tout. Vous avez remplacé un histogramme par une courbe et une aire (très mauvaise initiative), alors que vous avez gardé les histogrammes dans d’autres articles. Nous en déduisons que vous saviez faire un histogramme. Pourquoi avoir choisi une représentation graphique erronée ? Vous appelez ce graphique dans le texte sous notre titre (graphique 2), mais comme il n’y a pas de graphique 2, le lecteur ne peut s’y retrouver.

Enfin, plus grave, vous avez cru bon corriger notre texte (p. 41 deuxième colonne ligne 6), ce qui nous fait dire tout autre chose que ce que nous écrivions : 

 Il a « évalué » à 540 000 le nombre d ‘entrées d’étrangers en France chaque année en ajoutant divers chiffres fantaisistes au nombre des premiers titres de séjour délivrés en France en 2019.

Vous nous avez fait écrire :

Il a « évalué » à 540 000 le nombre d ‘entrées d’étrangers en France chaque année en ajoutant divers chiffres fantaisistes comme les  premiers titres de séjour délivrés en France en 2019.

Ce faisant vous nous faites dire une bêtise, dont François Héran pourrait à bon droit à se moquer, alors que cette bêtise est de votre fait.

Par votre faute, toutes ces erreurs deviennent les nôtres !

Il nous semble que vous aviez largement le temps de nous consulter sur ces interventions puisque nous vous avons envoyé notre texte il y a plus d’un mois et demi (3 mai) !

Nous vous serions donc reconnaissants de prévoir un erratum alertant sur ces erreurs et renvoyant à notre texte, non rectifié par vos soins et précédé d’un avertissement, en ligne sur nos sites :
 
 https://www.apr-strasbourg.org/blog-membre/m-2054/aubry-bernard/.
 
Bien cordialement.
 
 
Michèle Tribalat et Bernard Aubry

 

RÉPONSE DE JEAN-MICHEL QUATREPOINT DU 27 JUIN 2021

Madame, 

Vous n’êtes pas sans savoir que Marianne – et ses Hors Série – sont un magazine grand public. Et non une revue trimestrielle spécialisée. Vous n’êtes pas sans savoir non plus que de tels hors série visent un public plus large qu’il s’agit de capter sur des sujets parfois arides.  

Le titre que nous avons mis à votre article n’a rien de scandaleux. Comme le chapo,  qui est au contraire fort compréhensible, et  recouvre des faits qui sont au centre de votre article. En aucun cas  cela ne dénature votre travail .  Bien au contraire. 

Pour les graphiques il y a effectivement une erreur  sur le point bas de  1911. Mais le fait de le mettre en surimpression sur une photo est un choix artistique et de mise en page que j’assume. Pour le second graphique ce sont vos données, vos sources et votre titre. Le fait que le graphiste n’ait pas repris « moyenne annuelle » est de peu d’importance. Ce qui compte , encore une fois en termes d’illustration,  ce sont les grandes évolutions. Or le graphiste  n’a en rien trahi votre tableau.

Enfin il y a « la » correction : la seule au demeurant. Il se trouve qu’en lisant et en relisant votre texte je me suis interrogé sur le sens exact  de votre phrase et du terme « au nombre ».  Ce n’était pas très clair pour un lecteur moyen . J’ai décidé de la laisser telle quelle, ne voulant pas précisément modifier votre texte. Las. Une fois mis en page, maquetté, nous avons l’intervention ultime d’un correcteur. Et lui n’ayant pas compris le sens de votre phrase a effectivement transformé « au nombre » en « comme ». Nous en sommes désolés. 

J’avoue avoir été surpris par le ton de votre mail. Et encore plus par le texte sur votre blog. Nous aurions pu en parler de vive voix. Ce sera, peut être , pour une autre fois…

Jm Quatrepoint