NEVERGREEN

Andrew Pessin, Open Books, 16 août 2021, 218 p.

 

20 septembre 2021

Avant de parler du roman, dont Hollywood in toto a excellemment résumé le propos dans le titre de l’article qu’il lui a consacré – ‘Nevergreen’ Is the Satirical Novel the Woke Revolution Deserve[1] – il faut dire quelques mots de son auteur qui a été, en 2015, la cible de gardes rouges (gardes verts ?) particulièrement éveillés même si, comme on le verra dans le roman, cet éveil ne doit rien à la caféine.

L’auteur

Andrew Pessin est professeur de philosophie au Connecticut College. Il fut vilainement mis en cause en 2015 lorsque fut exhumé un post qu’il avait mis en ligne sur Facebook en 2014 à propos des attaques du Hamas sur Israël. Il avait fait usage d’une métaphore qui sera au cœur de la controverse : « une image résumant la situation à Gaza pourrait être celle-ci. Vous avez un pitbull enragé attaché dans une niche qui régulièrement se déchaîne pour s’en échapper »[2].

Quelques mois s’écoulèrent avant qu’une étudiante ne s’en saisisse. Elle se plaignit de la teneur raciste de sa déclaration dans un courriel qu’elle lui adressa, ce qui donna au professeur de philosophie l’occasion de préciser sa pensée. Sa métaphore canine, lui expliqua-t-il, ne concernait pas les Palestiniens en général, mais le Hamas. Il s’excusa s’il avait été mal compris et avait blessé certains étudiants et promit de faire des efforts à l’avenir pour mieux s’exprimer. Ce qui ne fit rien pour calmer l’étudiante.

Cette dernière manifesta publiquement son insatisfaction et l’affaire fut relancée par trois publications dans le journal universitaire - College Voice – en mars 2015, suivies d’une pétition, qui accusaient Andrew Pessin de racisme haineux. L’un de ces articles l’accusa même de cautionner l’extermination d’un peuple. La rédactrice en chef du journal se garda bien de contacter Andrew Pessin pour qu’il s’explique.

Sans doute incité par son administration, Andrew Pessin s’excusa, cette fois dans une lettre rendue publique. Comme l’explique David Bernstein dans le Washington Post, les excuses ont tendance, non pas à désamorcer les griefs mais à les exacerber car elles sont interprétées comme un aveu. C’est ce qui se passa avec Andrew Pessin qui subit des menaces ainsi que sa famille et put constater la lâcheté de collègues dénonçant eux aussi son racisme supposé. Ce fut notamment le cas lors d’un forum intitulé “Community conversations on free speech, equity and inclusion”, censé examiner l’affaire. Le forum draina un millier d’étudiants, des douzaines de professeurs et de membres de l’administration, y compris la présidente de l’université. Celle-ci dénonça le propos d’Andrew Pessin et déclara sa solidarité avec les étudiants, sans toutefois retenir l’accusation de porteur de haine[3].

Dans son article paru le 2 avril 2015 dans le Washington Post, David Bernstein trouvait la comparaison d’Andrew Pessin injuste pour les pitbulls enragés qui, écrivait-il, « n’ont pas le contrôle de leurs actions, contrairement au Hamas composé d’êtres humain entièrement responsables de leurs actes ». Il rappelait aussi que l’étudiante qui avait porté l’accusation est bien connue pour son militantisme en faveur de la Palestine (elle avait notamment fondé une section du SJP, Students for Justice in Palestine). Au moment de son attaque contre Andrew Pessin, celle-ci représentait les étudiants dans la mission “Diversity and Equity”.

L’accusation s’est focalisée sur la déshumanisation raciste qu’impliquerait forcément l’emploi de toute métaphore animale. David Bernstein rappelle opportunément que le Hamas, défendu par des étudiants et le journal du campus, a couché, dans sa charte, des propos peu amènes à l’égard des juifs, lesquels seraient « les descendants des singes et des porcs » [4], déshumanisation qui n’a pas l’air de gêner les accusateurs.

Andrew Pessin déclara que la campagne orchestrée contre lui, alors qu’il était en congé maladie jusqu’à la fin de l’année, cherchait « délibérément à essayer de le faire taire et de lui faire peur alors qu’il est à peu près le seul professeur juif qui, sur le campus, défend Israël. »[5]

Dans l’entretien donné à Hollywwod in toto, il raconta à quel point il avait été horrifié par la manière dont avait été traité Bret Weinstein sur le campus d’Evergreen. C’est ce qui, avec sa propre expérience des éveillés du campus du Connecticut College, l’avait incité à se documenter sur les ravages de cette culture des éveillés et à choisir le roman satirique pour dénoncer ce qui est à la fois un cauchemar et une farce. Il a lui-même des collègues qui sont eux aussi effrayés par les règles que cherchent à imposer les éveillés, mais ils ont trop peur des représailles pour dire ce qu’ils en pensent. Même si se sont les « barjots » qui parlent le plus fort aujourd’hui, dit-il, ce n’est pas une fatalité, pourvu qu’on arrive à motiver la majorité silencieuse des gens raisonnables[6]. C’est ce qu’il a essayé de faire dans son roman en montrant la monstruosité et le ridicule des éveillés de Nevergreen.

Nervergreen, c’est la logique d’Evergreen poussée à son paroxysme.

Le roman

C’est l’histoire de M. J, un médecin qui cultive une obsession morbide pour la représentation artistique des corps, des exécutions et des dissections. Il a même écrit une somme de 300 pages sur The anatomy lesson of Dr. Nicolaes Tulp de Rembrandt. Lors d’un voyage en avion qui le ramène chez lui, il voit s’installer à côté de lui une femme dont il cherche désespérément à éviter le bavardage, tout occupé qu’il est à lire un livre d’Umberto Eco. Il ne saura pourtant pas échapper à cette voisine envahissante qui veut absolument savoir qui il est. Pour brouiller les pistes, il se présente comme un philosophe et évoque son livre. Tout, y compris ses silences, a l’air de fasciner sa voisine qui l’invite à faire une conférence à l’Université Nevergreen, dont on apprendra plus tard qu’elle en est la présidente. Invitation à laquelle il va consentir bien imprudemment.

Cette université est installée sur une île dans des locaux qui étaient autrefois ceux d’un asile de fous. D’ailleurs, la première partie du livre s’intitule « Bienvenue chez les fous »[7]. Dès son débarquement sur l’île, tout lui semble étrange, les lieux, son chauffeur, dont il n’arrive pas à décider si c’est un homme ou une femme et qui lui demande de choisir son trajet tout en déclarant “tous les chemins mènent à l’asile”. Il reçoit un accueil frileux par quelques professeurs, boira (ou plutôt ne boira pas) un breuvage – pomo - censé remplacer le café, dînera vegan, la nouvelle politique du campus ayant supprimé les aliments de source animale.

Au moment de faire sa conférence, personne ne viendra y assister ! Le lendemain, dans l’attente du ferry qui lui permettrait de fuir les lieux, il déambule sur le campus et décide d’aller visiter une exposition composée de stands tenus par des clubs étudiants de toute sortes et sur des sujets les plus farfelus et les plus extrêmes : le club des révisionnistes de l’histoire, celui de la conspiration, le club des peuples indigènes côtoyant celui des colonisateurs, celui des peuples marginalisés à côté du club de l’appropriation culturelle, le club Black Lives Matter qui côtoie celui de White is a Color too, le club DIT (pour diversité, inclusion et tolérance)… Il y découvre même un club des martyrs du Djihad. Et, au paradis des vegans, existe aussi un club des carnivores qui, de temps en temps, se rôtissent un cochon de lait, les porcelets pullulant sur l’île. Des touristes qui, eux aussi déambulent dans l’exposition, s’extasient sur Nevergreen qui aurait réussi à inclure tout le monde. En effet, Nevergreen, dans sa politique d’affirmative action, a pensé à réserver un quota pour les suprématistes blancs.

Sa déambulation conduira M. J., pour son malheur, au stand occupé par le journal du campus surmonté d’une bannière sur laquelle on peut lire “The Howler” (littéralement celui qui hurle) et tenu par une jeune femme peu aimable qui croit avoir découvert en lui le visage de la haine. Visage qu’elle prendra en photo et diffusera largement. Pour lutter contre la haine qu’il incarne, elle lancera un mouvement de « résistance ». C’est là que commence réellement les ennuis de M. J., tant l’affaire va s’emballer avec une campagne appelant à haïr la haine, c’est-à-dire lui, sans que l’administration puisse véritablement la contrôler, préférant même prendre la poudre d’escampette et fuir l’île en douce. M. J. est accusé d’avoir transgressé le Code de Vertu de l’université lors de sa conférence à laquelle personne, pourtant, n’a assisté mais, comme le dira la présidente, personne ne peut arrêter la roue de la vertu lorsqu’elle tourne !

Un rêve de M. J., alors qu’il arrache un peu de sommeil, à la course dans laquelle il s’est lancé pour échapper aux éveillés qui sont à ses trousses, résume assez bien l’univers insane dans lequel il a plongé à Nevergreen. Un type lui tire dessus et, quoi et qu’il vise chez J., se trompe toujours de côté. Lorsque J. lui demande, paniqué, ce qu’il lui veut, l’agresseur lui demande de lui dire quel est le carré de 3, sinon il continuera à tirer. Lorsque J. répond 9, le type lui tire quand même dessus et lui brise la main droite. Encore manqué dit le type qui visait la main gauche. « Mais j’ai donné la bonne réponse », se plaint J.. Ce n’est pas la bonne réponse que je voulais entendre, mais 17 !

Melanie Phillips voit aussi dans ce roman, non sans arguments, une dénonciation du caractère antijuif des politiques identitaires dont se sont entichés les éveillés, même si le mot juif n’est jamais mentionné. Ainsi, alors qu’on connaît les prénoms des autres protagonistes, le bon docteur du roman n’a-t-il d’autre nom que J., Lettre majuscule qui est aussi le titre du roman dystopique de Howard Jacobson. « Le roman de Pessin montre, écrit-elle, comment l’irrationalité et une déconnexion totale de la réalité définissent à la fois notre guerre culturelle et l’esprit antisémite et comment les deux sont indissociables »[8].



[2] “One image which essentializes the current situation in Gaza might be this. You’ve got a rabid pit bull chained in a cage, regularly making mass efforts to escape.”

[3] La radio publique du Connecticut a rendu compte de ce forum : https ://www.ctpublic.org/education/2015-03-27/free-speech-limits-and-racism-highlight-connecticut-college-forum. Ce fut aussi l’occasion pour plus d’une vingtaine d’étudiants de différentes origines de se plaindre des micro-agressions et des discriminations qu’ils subissaient. Un étudiant pakistanais s’est plaint d’un professeur qui avait parlé de « culture de l’intolérance » à propos de son pays. On apprend, en lisant le compte-rendu de la radio, qu’une version antérieure donnait des informations sur le lieu de résidence d’Andrew Pessin, informations ensuite retirées.

[7] “Welcome to the Asylum”.

[8] Melanie Phillips, Jewish News Syndicate, 2 septembre 2021, https://www.jns.org/opinion/when-anti-semitic-lunatics-take-control-of-the-academic-asylum/.