Islam &Islamisme

Frères ennemis ou frères siamois ?

Marie-Thérèse Urvoy, Artège, 165 p.

 

 

Marie-Thérèse Urvoy est professeur émérite de l’Université Bordeaux 3 et de l’Institut catholique de Toulouse. Elle y a enseigné l’islamologie, l’histoire médiévale de l’islam, l’arabe classique et la philosophie arabe. Elle connaît donc si bien son sujet qu’elle ne se pose guère la question qui sous-titre ce livre, laquelle n’a plus de mystère pour elle. Ni pour son époux, Dominique Urvoy, qui l’a accompagnée dans la rédaction de ce livre. Ce sous-titre d’éditeur n’est pas très heureux parce qu’il laisse croire que l’islamisme, tel que nous l’entendons aujourd’hui, pourrait ne pas être une des forme que l’islam a prise au fil de son histoire.

 Marie-Thérèse Urvoy nous invite aussi à un usage plus rigoureux des termes : il y a des musulmans mais tout le reste est islamique (et non musulman). Nous allons donc nous y tenir dans ce petit compte-rendu de lecture.

 

L’usage moderne du terme « islamisme » n’a rien à voir avec celui du 19ème siècle. Il s’agissait alors de distinguer la religion (islamisme) de la civilisation (Islam). À partir de la fin des années 1970, « islamisme » désigne exclusivement une variante politique agressive de l’islam.

La tension entre islam et islamisme n’est pas nouvelle puisqu’on la retrouve dans le Coran lorsque, après l’hégire, Mahomet devient arbitre et chef de guerre. Cette évolution interne au Coran n’est pas un problème pour la plupart des musulmans puisque tout le Coran est d’origine divine et qu’il contient lui-même un principe d’abrogation, même si les juristes n’ont pas été d’accord sur la manière de l’appliquer, notamment en raison de chevauchements entre les périodes mecquoise et médinoise. Au début du 20ème siècle, on s’accorda pour privilégier les versets les plus conciliants. Les fondamentalistes d’aujourd’hui ont tendance à revenir à la conception classique de l’abrogation. Mais il ne s’est jamais agi d’éliminer des versets. Cela a mal fini pour ceux qui s’y sont essayé : le Soudanais Taha, qui proposait de ne garder que les versets de la période mecquoise, fut condamné pour apostasie et pendu à Khartoum en 1985.

Qu’est-ce qu’un vrai musulman ?

Les débats actuels sur ce qu’est un vrai musulman, et donc sur qui fait partie de la Umma, n’ont rien de nouveau et ont traversé l’histoire des sociétés islamiques. Pendant la conquête, une souplesse a été nécessaire afin d’étendre la domination à de vastes territoires. Il fallait concilier ordre et communauté. Mais il y eut périodiquement des radicaux pour s’élever contre ce qui leur paraissait trop laxiste, sans toutefois remettre en cause le système tant que les musulmans se sont gouvernés eux-mêmes. Et lorsque ces rebelles l’emportèrent, ce fut leur conception de la religion qui domina.

Le Wahhabisme, surgeon de l’école hanbalite, ne voulut pas s’en tenir à la profession de foi. Les prescriptions divines étant, pour eux, sans ambiguïté, ils rejetèrent toute interprétation, qualifiée d’innovation. En fait, le Wahhabisme a cherché à résoudre la contradiction entre le fait que les musulmans forment la meilleure des communautés et leur retard sur les Occidentaux. Il incrimine la tiédeur des musulmans, d’où le slogan « l’islam est “ la” solution ». Les autorités chiites, s’ils sont les ennemis des Wahhabites d’Arabie Saoudite, ont la même manière agressive de concevoir la défense de l’islam.

En raison de la nature même du Coran, de tous temps, les « gestionnaires » de l’islam sunnite et la hiérarchie religieuse chiite ont eu maille à partir avec les autorités administratives et politiques lorsque ces dernières étaient tentées de trouver des accommodements avec la loi religieuse.

Aujourd’hui, quand les islamistes prônent le retour à la charia, c’est au fiqh, plus étendu, qu’ils songent, celui d’avant la colonisation pendant laquelle l’importation de droits européens s’est accentuée, importation qui s’est poursuivie après. Si toutes les législations arabes admettent une pluralité des sources du droit (charia, droit positif, coutume), dont l’agencement varie, la charia est encore, dans presque tous les pays arabes, la source du droit de la famille et de succession. Les islamistes ont beau jeu lorsqu’ils parient sur l’attachement à l’authenticité islamique des peines légales figurant dans le Coran qui imprègne encore les mentalités islamiques.

La violence est-elle dans le Coran ou dans une interprétation par trop radicale que les islamistes en feraient ?

Si l’on trouve dans le Coran des versets appelant aussi bien à la paix qu’à la guerre, la tonalité change après l’hégire, lorsque Muhammad s’adresse aux musulmans et leur demande de faire triompher l’islam par les armes. La période médinoise est celle que salafistes et fondamentalistes préfèrent. L’islam n’est pas une religion, mais la seule religion, celle du parti de Dieu. La supériorité hiérarchique du musulman est totale et doit se voir. D’où la violence du statut de « protégé » (dhimmi) qui s’est abattue sur les non musulmans. Si certaines discriminations à leur égard ont disparu, leur surveillance a eu tendance à se focaliser sur le blasphème. Cette vigilance à l’égard du blasphème a été ressentie jusqu’en Europe, lors de l’affaire Rushdie notamment. Elle s’exerce aussi à travers l’activisme de l’Organisation de coopération islamique (anciennement Organisation de la conférence islamique) qui cherche à obtenir une condamnation du blasphème, sous couvert de lutte contre l’intolérance. Aujourd’hui, comme à d’autres périodes, le Coran et les hadiths sont source de justifications et d’encouragements de la violence : « jeter l’effroi » ; « lancer la terreur » ; frapper « par où ils ne s’attendent pas » ; conduire les incroyants à leur perte « par des voies qu’ils ignorent ».

Le concept de Umma à la source de ses difficultés d’adaptation en dehors des sociétés islamiques

Le concept de Umma se trouve dans le Coran lui-même. D’origine divine, il est immuable. Communauté d’exception, la Umma ne peut obéir aux « Gens du Livre » et cultive un esprit élitiste transmis de génération en génération. Sa genèse se trouve dans la Charte de Médine, document établi par Muhammad afin de remplacer la solidarité tribale par la solidarité islamique. Définissant à la fois une communauté religieuse et un parti politique, le concept ummatique est un sérieux obstacle à l’adaptation des musulmans dans les démocraties occidentales post-nationales qui leur offrent, au contraire, un écosystème favorable à la surenchère.  « Dans les faits, la Umma exploite à l’envi le filon occidental en vogue et hissé au rang de doctrine morale, nommé “diversité culturelle”» p. 108. C’est pourquoi « la modération d’un musulman sera toujours une démarche individuelle et personnelle, elle se mesurera à l’aune de la distance qu’il mettra entre lui et son groupe, et du recul critique qu’il aura vis-à-vis des fondamentaux de sa croyance » p. 106.

Les erreurs de l’Occident

L’Occident se trompe lorsqu’il s’imagine que « l’islamisme prend pour cible un pays en raison de la laïcité qu’il professe et non pas de sa faiblesse ostentatoire » (p. 113). Son ignorance crasse et prétentieuse du fait islamique, son « orientalisme académique »  sont une aubaine pour les revendications islamiques. L’écart entre la structure mentale islamique (l’homme n’a de valeur qu’en tant que croyant) et la structure mentale occidentale (l’homme est la valeur centrale et la foi n’est qu’une expérience) semble échapper aux Occidentaux, lesquels en viennent à croire que ce monde islamique se fondra volontiers dans la modernité occidentale. Ils ne perçoivent guère que cette modernité est vue comme un déclin et non comme un avenir enviable pour les musulmans. Selon la formule d’al-Qardâwi, « l’Occident a déposé le bilan ». Les Occidentaux oublient que l’islam n’est pas seulement le passé des musulmans, mais aussi leur présent et leur avenir. Pour les théoriciens de l’islam, celui-ci a pour vocation première de guider la communauté et rend ainsi la laïcité sans objet. L’erreur majeure de l’Occident est donc de ranger dans le religieux tout ce qui est islamique. Islamistes et musulmans ordinaires ont les mêmes références, quelle que soit l’intensité de leur pratique. Marie-Thérèse Urvoy juge totalement mérité le mépris à l’égard de l’invention, par les Occidentaux, de l’expression  « islamiste modéré », sans parler du leurre que représente la croyance dans l’avènement d’un « islam laïque ». Les Occidentaux s’illusionnent aussi sur les vertus d’un soufisme qui viendrait modérer l’islam légaliste, alors qu’il est souvent la voie empruntée par les convertis et peut constituer une porte d’entrée sur l’islamisme.

Les illusions occidentales sur la transition vers un « islam des Lumières »

Les promoteurs de cet islam des Lumières cherchent dans l’histoire, qu’ils enjolivent, des exemples qui leur permettraient de montrer que c’est possible puisque cela a déjà existé. Dans cet esprit, Averroès est un « bon client », alors qu’il a été un juge sourcilleux sur la légitimation religieuse de ses verdicts et un prédicateur incitant au djihad, idéologie de son époque. Même l’islam des Lumières dont a parlé Malek Chebel n’est guère engageant lorsqu’il insiste sur « l’effacement des valeurs doloristes du christianisme au profit des valeurs d’affirmation de l’islam » et sur la force démographique et la sécurité morale et physique que l’islam procure. Difficile d’y voir un antidote à l’islamisme. On est plutôt tenté d’y voir une corruption du sens historique des Lumières réduites à un « simple qualificatif laudatif ».

Une critique de la notion de séparatisme

Pour Marie-Thérèse Urvoy, l’usage de cette notion témoigne de l’ignorance de ce qu’est l’islam : « les musulmans conglomérés en communauté de croyants (Umma), lorsqu’ils sont hors du Domaine de l’islam, ne cherchent pas à se séparer mais à se substituer au pouvoir. Les musulmans sont islamistes lorsqu’ils obéissent à l’intégralité de leurs fondamentaux, lesquels sont les mêmes pour tous » (p. 144). D’après les traités islamiques, en terre d’infidélité, les engagements des musulmans n’ont aucune valeur. Dénoncer l’islam politique comme déviation de l’islam est un pur déni, alors qu’il est l’islam du Coran et des traditions prophétiques. Qui est prêt à expurger ces textes de tout ce qui lie les musulmans à la violence et à l’esprit de domination ? Pas même l’imam Chalgoumi en France. C’est à cette réforme que devraient pourtant s’atteler les musulmans s’ils veulent faire leur nid en France.

Qu’attendre du dialogue interreligieux ?

Pas grand-chose, tant la position des Églises et du judaïsme d’une part et celle des instances islamiques d’autre part sont asymétriques. Ces dernières pensent que le Coran dit tout de ce que doit savoir un musulman du christianisme et du judaïsme, religions qui ne sont que des versions régressives de La religion islamique. Ce dialogue ressemble à une « politique des sourires », selon l’expression d’‘Abd al-Majid Charfi, à « un vulgaire marchandage “paix contre concessions” » selon Marie-Thérèse Urvoy (p. 151-152). En fait, c’est l’Eglise qui courtise les « représentants » de l’islam pour qu’ils daignent lui parler, cour qui peut aller jusqu’à dénoncer l’évangélisation chrétienne pour leur plaire. Ainsi, le 11 janvier 2019, le site du diocèse de Saint-Denis a-t-il condamné le groupe Jésus le Messie qui annonce le Christ dans des forums itinérants, le traitant de « lobby islamophobe ». La Seine-Saint-Denis serait-elle devenue un territoire réservé au prosélytisme islamique ? Tant que l’islam ne sera pas réformé et visera le triomphe de la loi islamique, un vrai dialogue entre instances religieuses n’est guère possible. Il ne l’est qu’à l’échelle individuelle ou de groupes d’amis prévient Marie-Thérèse Urvoy.

 

En fin d’ouvrage, Marie-Thérèse Urvoy s’interroge sur la volonté d’un Occident miné par un multiculturalisme pénitentiel de tenir tête aux exigences islamiques. S’appuyer sur les « musulmans modérés », pire sur les « islamistes modérés » relève, au mieux, de la bêtise. C’est confondre la foi et l’engagement politique. « Nul ne peut enjoindre un croyant à modérer sa foi » (p. 161). Les Occidentaux ne peuvent compter que sur les musulmans qui ont abandonné toute velléité de peser sur le droit et sont prêts à cantonner leur croyance dans la sphère privée.