WHAT DO WHITE AMERICANS OWE BLACK PEOPLE ?

RACIAL JUSTICE IN THE AGE OF POST-OPPRESSION

Jason D. Hill, Emancipation Books, 12 octobre 2021

 

14 Janvier 2022

Jason D. Hill est professeur de philosophie à DePaul University à Chicago. Son livre s’interroge sur les réparations qui seraient dues aux Noirs depuis l’esclavage jusqu’à aujourd’hui alors même qu’une Commission du Congrès (H. R. 40) a été mandatée pour étudier la question et proposer ce que pourraient être des excuses et des réparations. L’auteur a pour ambition de faire la lumière sur les arguments invoqués en faveur des réparations et leurs incohérences. Ainsi, en raison du rôle joué par les Africains eux-mêmes dans la traite transatlantique, pourquoi tous les pays africains ne contribueraient-ils pas, eux aussi, à ces réparations si réparations il doit y avoir ?

C’est un livre stimulant, un peu brouillon, plus intéressant par ses analyses historiques et contemporaines que par les solutions qu’il propose dans un dernier chapitre et qui se rapprochent un peu trop, à mon goût, d’un prêche évangéliste.

Comment l’Africain a fait de lui un esclave

Pour Jason D. Hill, l’esclavage et la colonisation par l’homme européen s’expliquent avant tout par la philosophie qui le séparait alors de l’homme africain.

L’homme européen a divorcé de la nature : « la subordination de la nature et son adaptation radicale aux besoins de l’homme est le point où l’histoire commence » (p. 18). Il se perçoit comme un sujet moral qui a une destinée manifeste. Le monde a été créé pour lui et lui appartient.

L’indigène africain n’avait pas à se libérer de la nature. Il en était partie prenante. Ses cosmogonies ne l’ont pas équipé pour devenir un homme universel, la mesure de toute chose. Son monde a été créé par des forces malveillantes qu’il lui faut en permanence apaiser. L’animisme ne sépare pas le monde spirituel du monde matériel, privant ainsi l’indigène africain d’une argumentation morale qui aurait pu le protéger du pillage et de l’expansionnisme européens. Si les humains ne sont rien de plus que les animaux et les objets, quelle peut être la motivation à défendre un peuple ?

D’après Jason D. Hill, ce que l’Européen a vu dans l’Africain, c’est la représentation archétypale du monde primordial dans lequel il a vécu il y a très longtemps, mais qu’il a dépassé, la métaphore de sa propre ombre. C’est lui fossilisé dans le temps, une sorte de monstruosité qu’il faut dominer et mettre au travail pour le faire progresser. Pour tout dire, les colonisateurs et esclavagistes européens ne voyaient pas l’indigène africain comme un être pleinement humain. Hegel lui-même admettait que, si l’esclavage était une injustice, il fallait en passer par là. L’indigène africain devait être privé de liberté pour avoir une chance de la conquérir. En Afrique, tout était exploitable, y compris les indigènes, privés de mécanismes de défense et présentés comme des objets fongibles vendus au plus offrant.

Les Européens n’ont pas inventé le racisme pour justifier leur entreprise. S’ils ont pu profiter de l’esclavage, ce n’est pas tant parce qu’ils avaient le pouvoir de dominer un continent entier que parce que les Africains (qui le pratiquaient déjà) l’ont permis, approuvé et en furent les complices. Pour Jason D. Hill, si l’Afrique est restée en dehors du processus historique (y compris jusqu’à aujourd’hui), c’est parce qu’elle manquait d’une philosophie humaniste appropriée. Pour lui, le problème central de l’Afrique a été, et reste, l’échec de ses habitants à domestiquer la nature et, surtout, de s’en abstraire. L’aboutissement logique de l’animisme est un agnosticisme moral peu propice à la réalisation de soi et à l’individuation.

La Déclaration d’Indépendance de 1776 et le discours de Gettysburg de 1863 : deux moments importants de la fondation des États-Unis

Jason D. Hill distingue trois moments fondateurs de la République américaine. Le premier, c’est la Déclaration d’Indépendance de 1776. Si l’esclavage ne fut pas aboli, en affirmant l’égalité naturelle de tous les êtres humains, la Déclaration posait les fondements de ce qui y conduira et l’architecture politique qui permettra aux Noirs de voir que cette égalité les concerne aussi, qu’ils ont été injustement mis à l’écart et victimes de discriminations. Les pères fondateurs, s’ils avaient compris que la réalisation des aspirations humaines nécessitait un système politique spécifique, étaient conscients de la contradiction qu’il y avait à en exclure les Noirs. Pourtant, ils craignaient les conséquences politiques d’une abolition, notamment pour la sécurité des Noirs eux-mêmes dans une société qui n’était pas prête à l’accepter. Mais, fonder le cadre d’un gouvernement sur des lois morales inspirées de Dieu conduirait nécessairement à l’abolition. La clause des trois cinquièmes, si elle était profondément dégradante, fut introduite en 1787 par le Congrès afin que le Sud esclavagiste ne pèse pas trop lourd, puis abrogée en 1868.

Dans son discours de 1863, Abraham Lincoln s’attaque à la contradiction morale qui taraude l’Amérique et ratifie ce dont étaient conscients les pères fondateurs sans pouvoir l’incarner dans la réalité. Ce fut un discours religieux voyant dans l’esclavage une profanation de créatures de Dieu. Paradoxalement, bien que d’inspiration divine, la Déclaration d’Indépendance tranchait avec la conception chrétienne d’un monde dans lequel l’homme est là pour souffrir en espérant le paradis après sa mort. Pour les pères fondateurs, l’Amérique est son propre paradis. Cette vision a créé une nouvelle civilisation qui cessa d’être marquée par la peur, une société cosmopolite ouverte à tous les peuples et dans laquelle chacun peut vivre à sa guise, pourvu qu’il développe une identité fine commune. Une société qui incite l’individu à privilégier l’avenir. Dans cette histoire, l’indigène africain fut certes un migrant involontaire, mais c’est grâce à ce qu’ont bâti les pères fondateurs qu’il a pu développer une personnalité morale universelle. D’où l’erreur de ceux qui promeuvent le retour à une identité africaine, retour impossible tant les Noirs américains ont plus en commun avec leurs compatriotes blancs qu’avec les Africains d’aujourd’hui.

Le troisième moment fondateur des Etats-Unis : les lois sur les droits civiques des années 1960 et l’Equal Employment Opportunity Act de 1972

Ces lois abolirent les discriminations et les exigences différentielles pour avoir le droit de voter. La loi de 1972 s’est focalisée sur la discrimination dans l’emploi des Noirs et autres minorités et a créé une commission autorisée à mener des actions en justice en cas de violation (l’EEOC, Equal Employment Opportunity Commission).

L’État fut le promoteur d’un racisme systémique (ségrégation dans les hôtels, prohibition de mariages interraciaux…) et c’est cette terrible injustice qu’il lui revenait de corriger. Le mouvement pour les droits civiques fut l’occasion, en dépit de la violence, d’une profonde introspection sur la conception de la république et d’une transformation de l’imaginaire blanc. Le racisme devint si ignoble que s‘afficher raciste « revenait, pour la première fois, à se présenter comme l’idiot du village » (p. 68). Ce qui fut une marque de l’identité américaine devenait ainsi une marque d’infamie. Les lois sur les droits civiques visèrent aussi la réhabilitation morale des Blancs et furent, en quelque sorte, une entreprise d’eugénisme moral cherchant à refaçonner leurs sensibilités morales.

Un nouvel eugénisme moral imposé par l’État

Jason D. Hill  qualifie de nouvel eugénisme moral l’action engagée par l’État revenant à faire primer les droits humains sur les droits de propriété pourtant au fondement de tous les autres droits dans la république, notamment en revenant sur l’autonomie des chefs d’entreprise.

Du temps de la ségrégation, c’est l’État qui interdisait d’objecter en conscience au statu quo en n’autorisant aucun écart par rapport aux normes racistes et en punissant les blancs non racistes de ne pas l’être. « L’État avait ainsi créé un environnement social dans lequel le racisme n’était pas seulement acceptable mais attendu. » (p. 77). Ayant été partie prenante de cette politique ignoble, il lui revenait de criminaliser le racisme et de contribuer à la réhumanisation des racistes qu’il avait contribué à fabriquer, pour en faire des créatures morales. Cette action nécessitait l’intervention de l’État, dans la sphère privée, sur les droits de propriété qu’il fallait contextualiser. C’était donc à l’État de réécrire le statu quo, lequel s’était apparenté trop longtemps à une forme d’Affirmative Action au profit des Blancs financée par les impôts des Blancs et des Noirs. Ce nouvel eugénisme moral fut, pour l’État, le moyen de démolir ce qu’il avait lui-même institué et de réparer ainsi les torts causés aux Noirs.

The Great Society de Lyndon Johnson : des programmes de réparations via la protection sociale

La déclaration de guerre à la pauvreté a été l’habillage des politiques de réparations deLyndon Johnson. Mais, ce qui devait aider les Noirs les enfonça en les privant du recours à leurs propres capacités, en brisant la famille noire par l’émasculation des hommes et la dépendance psychologique des femmes à l’État, « leur mari de substitution ». L’idée étant que, les individus ayant des dispositions identiques sans rapport avec la race de ceux-ci, l’État allait intervenir pour garantir une égalité de chances et de résultats. C’était viser une redistribution des valeurs et des aptitudes, « recette pour le totalitarisme » (p. 82). Tout le monde sait qu’un individu ne déploie pas ses efforts pour viser une part égale de richesses, mais tout le contraire. La redistribution massive de ces programmes sociaux sacrifia la fierté légitime que les Noirs auraient pu tirer de droits chèrement acquis et bien mérités. Pour des Noirs socialisés dans la croyance que les Blancs leur devaient plus que le simple respect de leurs droits, exploiter la sympathie nouvelle des Blancs était le moyen d’obtenir plus. Mais cela faisait du Noir un citoyen de deuxième classe vivant dans un monde où il lui est impossible d’améliorer sa condition par lui-même, cause d’un malaise et d’une dépression culturels contrastant avec l’effervescence et la vitalité qui furent ceux de beaucoup de Noirs avant les lois sur les droits civiques. Cet état d’esprit a convenu aux Blancs qui virent dans la perpétuation des souffrances à réparer la voie de leur rédemption et purent ainsi garder une identité salvatrice. Une charité non exempte de sadisme et source de pouvoir.

Alors que prenait fin l’âge de la suprématie blanche, que la lutte pour l’égalité était achevée et qu’il s’agissait d’intégrer les Noirs dans la société américaine, ces derniers connurent une crise de sens qui se manifesta par un mélange de dépendance et de désir d’autonomie radicale, notamment sur les campus avec les Black Studies. Ces rebelles, que Jason D. Hill décrit comme des semi-analphabètes menés par le goût du pouvoir, de la revanche et de la destruction, feront des petits dans d’autres disciplines. Ils trouveront, à leurs côtés, des bourgeois gauchistes en manque d’oppression personnelle, manque que ces derniers chercheront à compenser par une indignation vertueuse.

La prise de pouvoir sur les campus

La culpabilité et la gêne des Blancs ont donné des ailes à un noyau de militants consumés par le ressentiment et inspirés par l’Afrocentrisme et le Black Power. Ils sont entrés sur les campus armés d’un projet culturel et politique marxiste pour détruire le « système ». Ils surent comment arnaquer des Blancs en charge de l’administration des universités, terrorisés par les grèves et les émeutes des années 1960, pour mener une carrière lucrative, tout en politisant les salles de cours à l’extrême, y compris les départements d’anglais. On peut y voir une poursuite de cette politique de réparations visant à domestiquer la rage et qui s’étendra au-delà de la question noire, aux femmes, Queers…, dont les « Studies » seront fortement indexées sur le postmodernisme et le marxisme culturel. Les promoteurs des Blacks Studies ont obtenu le droit de délivrer des doctorats sans que leurs cours puissent être évalués autrement que par un noyau d’intellectuels militants. C’est le début du dorlotage des cerveaux américains par des progressistes et administrateurs blancs des universités, lesquels ont créé ainsi une sous-classe de Noirs sous-éduqués qui ne risquaient pas de leur faire concurrence. On pourrait presque parler d’une suprématie blanche à l’envers.

Ce mouvement enclenché sur les campus américains a remis en cause l’acquis des Lumières. Tout ce qui a été bâti du temps du pouvoir blanc est censé avoir été l’instrument du malheur des Noirs. Cela va jusqu’à l’invalidation du critère d’objectivité et de la logique, qualifiés d’impérialisme cognitif, quand ce n’est pas de racisme. Les Noirs installés à l’université ont réclamé l’exclusivité de la parole sur les Noirs, se sont inventés un passé africain paradisiaque et ont vu chez l’homme blanc celui qui cherchait à leur voler ce passé, manière de ressusciter une forme de suprématisme blanc. L’Amérique blanche qui a participé à cette imposture a cru ainsi payer la dette qu’elle croyait devoir aux Noirs. Alors que du temps de Martin Luther King l’aspiration à une réconciliation et à une solidarité indifférente à la race semblait pouvoir l’emporter, c’est un nationalisme culturel semant la discorde jusqu’à aujourd’hui qui a triomphé.

L’arnaque morale

L’arnaqueur moral cherche à acquérir une réputation, non par ce qu’il a accompli, mais en surfant sur le prestige d’un attribut (culture imaginaire au passé prestigieux par exemple) auquel il s’identifie. Le romantique ethnique cherche désespérément une affiliation à des racines anciennes. En s’identifiant à l’Afrique, les Noirs essaient de s’attribuer un prestige social d’une identité sans rapport avec leur vie.

Le tribaliste ne peut fonctionner que sur la caricature en jugeant les individus d’après ce qu’il croit en savoir avant même de les connaître. C’est le polylogisme qui régit le principe de subjectivité raciale. Chaque groupe a sa propre manière de raisonner, sa propre logique et sa propre vérité, qui ne valent pour aucun autre. Les « Studies », Black et autres, sont extrêmement narcissiques, avec chacune son propre mode de connaissance, sa propre vérité. D’où l’absence de compétition violente entre elles, quand chacune reste sur son créneau avec son propre mode de validité sans chercher à contester l’image que l’autre a de lui-même. Même si les autres porteurs de griefs, par leurs demandes, semblent annuler l’existence du sujet noir, ce sont les universalistes les véritables ennemis.

Se sont ainsi développés des mouvements d’auto-ségrégation sur les campus. Les bonimenteurs de la race « ont été encouragés par les institutions à se sentir bien accueillis sur les campus », mais surtout « à faire de l’université une extension de leur salle de séjour » (p. 110). Ils rêvent de créer un univers dans lequel ils auraient le pouvoir et pourraient s’appuyer sur des institutions racistes à l’inverse de celles connues par leurs ancêtres.

Mais, se servir de l’identité raciale pour asseoir un pouvoir est avant tout une tragédie qui risque de mal se terminer pour les participants à ce psychodrame. Les Etats-Unis sont un pays dont la majorité est blanche. Comment se fait-il que ces étudiants noirs en soient arrivés à penser qu'ils méritaient des vacances de luxe à l’écart des Blancs et à en convaincre ces derniers, s’interroge Jason D. Hill ? Les administrateurs et enseignants ont préféré « apaiser la bête ». En consentant à faire de la critique du « Black English » un racisme, ils ont été les complices de la destruction de l’intelligence chez leurs étudiants noirs. Aujourd’hui, ce sont les Blancs des campus et des entreprises qui sont les champions des nouveaux racistes.

L’abolition de la « blanchité », remède au sentiment persistant d’infériorité des Noirs ?

Des intellectuels noirs nihilistes et afro-pessimistes en sont venus à poser, comme pré-condition à l’existence d’un peuple noir, l’extinction de la race blanche. La réalité y est perçue par eux comme une conspiration contre les Noirs. Certains de ces Afro-pessimistes parlent même d’un « Post-Slavery Stress Disorder » qui résulterait de la malfaisance des Blancs. Ibram X. Kendi plaide ainsi pour une discrimination antiraciste qui s’exercerait contre les Blancs. En récitant le « canard académique » selon lequel toutes les cultures se valent, il s’adresse aux Blancs pour les faire taire et les empêcher de qualifier par eux-mêmes ce qu’ils observent. Il réduit la culture noire et la contribution des Noirs à une caricature car parler de leur réussite ce serait emprunter les standards de jugement des Blancs. C’est pourquoi il ne peut vanter la réussite de Mary W. Jackson, première femme noire ingénieur à la Nasa. Kendi et son acolyte Robin DiAngelo s’en prennent à toutes les institutions qu’ils associent à l’identité blanche (capitalisme, individualisme, raison, responsabilité...), quitte à entraîner les Noirs dans la chute. Et l’on assiste ainsi à une danse étrange entre ces avocats de l’annihilation des Blancs et ces Blancs qui plaident eux-mêmes pour leur propre destruction. Cette complicité blanche va de ceux qui craignent une guerre raciale et veulent se retrouver du bon côté aux cyniques qui attendent que cela se gâte pour les nihilistes noirs auprès desquels ils pourront jouer les protecteurs. 

Ces narcissistes raciaux en prenant les Blancs en otage prennent tout le monde en otage et entrainent la civilisation américaine vers la médiocrité. Jason D. Hill les compare à des enfants qui veulent qu’on s’occupe d’eux. Peut-être, écrit-il, faut-il simplement leur demander de grandir.

Renoncer à l’identité raciale

Les Noirs n’étaient pas des Noirs avant que les Européens ne le décident. Pourquoi tout Noir qui se respecte devrait-il être fier de ce qui lui fut imposé ? Internaliser avec zèle et passion cette identité raciale c’est, pour le Noir, abandonner sa souveraineté et son autonomie. Tous les Noirs n’y ont pas renoncé. Nombre de Caribéens et d’Africains se disent Noirs par pure stratégie. Mais beaucoup ont été les consommateurs passifs de cette identité fabriquée pour eux, n’ayant jamais eu l’audace de la jeter à la figure de son inventeur blanc. Pour Jason D. Hill, après les lois sur les droits civiques, les Noirs auraient dû accepter de se dire Noirs afin d’empêcher les discriminations, tout en se déprenant de l’identité raciale sur laquelle s’est fondée leur persécution pendant des siècles. Cette identité raciale est une forme de tribalisme dont la manifestation concrète est le racisme. Attribuer aux traits génériques d’un groupe une responsabilité morale, c’est faire preuve d’une fainéantise morale philosophiquement indéfendable.

La solution radicale de Jason D Hill : Le cosmoplitisme transracial

Le cosmopolite transracial est celui qui a percé le mensonge sur lequel se fondent les identités raciales. Il n’a aucune identité raciale historique ou biologique. C’est un orphelin qui s’est forgé d’après sa propre imagination morale. Il s’est donné naissance à lui-même, et a choisi d’être né. Il ne vénère ni la race, ni la famille, ni l’État, ni la nation. Il veut anéantir le continuum temporel et faire commencer l’histoire avec lui, avec un être post-humain qui a transcendé les contraintes du sang, de la race et de l’ethnicité. S’il aime l’humanité, c’est telle qu’elle devrait être dans un monde post-racial et post-ethnique. Il n’éprouve pas d’attachement spécial pour les amis ou les parents. Ils lui sont aussi étrangers que ceux qui parlent une autre langue. Il n’éprouve de nostalgie que pour ce qui est de nature universelle et se réfère à une commune humanité. Il sait que les hommes continueront de mourir d’une « orgie de tribalisme », « comme des animaux qui n’ont jamais levé leur museau du sol » (p. 155). Mais il sait aussi que, dans le monde tel qu’il évolue, avec des frontières poreuses, une immigration croissante et une identité fluide, ceux qui n’arriveront pas à s’adapter finiront par disparaître.

Le cosmopolite transracial vertueux qu’il décrit ne s’adresse pas seulement aux intellectuels. Il cherche aussi à socialiser tous les autres par l’apprentissage de vertus et de valeurs universelles. Jason D. Hill compare la vertu cosmopolite à une sorte de génuflexion morale dans une forme d’intersubjectivité radicale. Le cosmopolite transracial a choisi, contre ses origines, une identité non raciale, sans préférence pour ses semblables. Il est intéressé par le moi en formation (not yet self). Il rejette le grief qui rend dépendant et prône le pardon radical. Le cosmopolite transracial contribue ainsi à ouvrir la voie vers un nouveau type d’humanité dotée d’une éthique planétaire, débarrassée de l’amertume et ouverte à l’amour et au pardon. Il termine son livre sur une envolée lyrique qui résume un point de vue, un peu inquiétant à mon avis, sur le monde qu’il espère : Le cosmopolite transracial vertueux peut alors lever ses mains vers les cieux et déclarer au monde : « Je n’ai pas d’histoire. Je ne suis d’aucune race. Je n’ai que toi et l’avenir » (p. 160).

Pas de madeleine donc pour le cosmopolite transracial vertueux imaginé par Jason D. Hill.