De l’utilité des projections de population en France à la lumière du dernier exercice de l’Insee (2021-2070)

 

3 avril 2022

 

L’Insee a mis en ligne, en novembre 2021, la documentation technique et les résultats de son nouvel exercice de projections portant sur la période 2021-2070. La documentation technique présente les hypothèses retenues, éclairées par les avis des experts consultés et un recueil de ces avis[1].

Périodicité des exercices de projection

Les précédentes projections avaient été publiées en 2016 et portaient sur la période 2013-2070. Dans les deux cas, trente variantes de ces projections ont été examinées. La variante dite centrale, jugée la plus plausible, est généralement privilégiée. Avant cela, des projections avaient été réalisées sur la période 2007-2060. La périodicité a donc été variable, avec un écart particulièrement long entre les deux dernières (huit ans). 

Par comparaison, Statistics Sweden conduit des projections de population tous les ans. Tous les trois ans, il ajoute à la projection centrale des projections alternatives fondées sur d’autres hypothèses (plus ou moins d’immigration, une fécondité plus forte ou plus faible, des gains d’espérance de vie plus ou moins importants). Chaque année, dans un rapport détaillé, Statistics Sweden compare la projection avec les résultats effectivement enregistrés et ajuste ses hypothèses[2]. Mais il est vrai que Statistics Sweden possède une richesse d’informations régulières inaccessibles en France.

Interrogé, comme tous les experts consultés, sur la diffusion des résultats, Philippe Louchart, de l’Institut Paris Région, a justement fait remarquer qu’ « il s’agirait moins d’améliorer la diffusion selon moi que de mettre à jour plus facilement les projections réalisées, en actualisant régulièrement le point de départ, voire les hypothèses retenues, pour éviter les décalages importants qui pourraient survenir dès les premières années, en particulier dans ce contexte fortement incertain ». D’après l’Insee, la multiplicité des variantes envisagées permettrait aux utilisateurs de trouver, parmi elles, des alternatives à la variante centrale lorsque celle-ci apparaît trop vite périmée. Par ailleurs, la charge de travail serait trop importante pour que l’Insee réalise ce qu’arrive à faire Statistics Sweden. En réalité, la trentaine de variantes sert à balayer l’univers d’incertitudes liées à l’exercice de projection. L’Insee espère ainsi que si la variante centrale est défaillante, les utilisateurs, notamment institutionnels, pourront se tourner vers une variante plus proche, dans l’attente de nouvelles projections. Il me semble pourtant que, sans multiplier les variantes tous les ans, un examen annuel de la projection centrale permettrait de nourrir la réflexion et d’ajuster le « tir ».

Un exercice technique qui doit entrer dans de nombreux détails

La projection démographique sert à éclairer les décideurs sur l’évolution de la population et de sa composition par sexe et âge. Trois phénomènes démographiques participent à son évolution : la fécondité, la mortalité et les migrations. Les deux premiers sont mieux connus et ils le sont sur longue période. Il n’est donc pas très difficile de se fonder sur l’évolution passée pour élaborer des hypothèses. Mais la disponibilité de ces données n’élimine pas l’incertitude sur la manière dont évolueront la fécondité et la mortalité au cours des années de projection. D’autant que ce sont ces variables démographiques qui pèsent le plus lourd. Comme il est difficile de prévoir les évolutions possibles de ces deux facteurs, on se contente généralement de trouver, pour la fécondité, une distribution de taux de fécondité par âge qui, lorsqu’elle est atteinte reste constante sur l’ensemble de la projection. Pour la mortalité, l’Insee vise l’amélioration de l’espérance de vie à la naissance qui sera atteinte lors de la dernière année de projection.

Des hypothèses de fécondité et d’espérance de vie à la naissance revues à la baisse

Les tendances observées depuis 2013, hors pandémie, ont conduit l’Insee à réviser ses hypothèses de fécondité et d’espérance de vie. Ainsi, l’indicateur conjoncturel de fécondité pressenti pour 2023 et maintenu tout le long de la projection est cette fois de 1,80 enfant par femme, au lieu de 1,95 dans le précédent exercice, avec ±0,20 dans les variantes haute et basse. De même, les gains d’espérance de vie à la naissance ont été revus à la baisse, avec une hypothèse centrale inférieure de 3 ans pour les femmes et de 2,6 ans pour les hommes à celle précédemment projetée en 2070. En 2070, l’espérance de vie à la naissance atteindrait ainsi 90 ans pour les femmes et 87,5 ans pour les hommes. Les variantes haute et basse se démarquant de ± 3,5 ans pour les femmes et les hommes.

Le paradoxe d’informations défectueuses sur les migrations qu’il faut pourtant formater dans un grand détail

Des informations sur les flux migratoires (entrées et sorties) sont obtenues de façon indirecte par estimation à partir des enquêtes annuelles de recensement. Il n’est sans doute pas inutile d’insister à nouveau sur le fait que les entrées sont mieux estimées que les sorties[3]. Les premières le sont à partir de la question sur la résidence antérieure un an auparavant figurant dans les enquêtes annuelles de recensement depuis 2011[4], les secondes en retranchant le solde migratoire des entrées. Rappelons que ce solde n’est pas mesuré. Il n’est qu’un résidu de l’équation démographique de l’année. C’est ce qui reste, une fois qu’on a ajouté les naissances et retiré les décès. Que peut valoir un solde migratoire estimé à quelques dizaines de milliers pour une population de 66 à 67 millions de personnes ? La fragilité globale de la mesure des flux migratoires repose donc entièrement sur celle du solde migratoire qui est pourtant la grandeur choisie par l’Insee pour réaliser ses projections.

C’est sans doute pourquoi Jean-François Léger, consulté par l’Insee, a proposé de n’introduire des hypothèses migratoires qu’après avoir projeté la population sous l’influence du mouvement naturel (naissance décès), dans la perspective d’en corriger la trajectoire : « Selon moi, le solde migratoire devrait être intégré a posteriori, comme une composante dépendant de la dynamique naturelle et d’objectifs démographiques, et non comme une composante définie a priori. »[5]

Synthétiser les flux migratoires par un solde migratoire global empêche de distinguer deux phénomènes pourtant bien différents : mobilité internationale des natifs et immigration étrangère nette. Cela revient à mettre en équivalence toutes les entrées et sorties du territoire. Il n’est pourtant pas anodin qu’un solde migratoire soit le résultat d’une émigration nette de natifs et d’une immigration nette d’immigrés.

L’Insee a refusé de s’engager dans une projection séparée des immigrés et des natifs (qu’il appelle non-immigrés), en raison de l’incertitude globale qui pèse sur la connaissance des flux, telle qu’elle ressort des enquêtes annuelles de recensement. Pourtant, le solde migratoire global, tout en faisant la synthèse de ces incertitudes, ne les élimine pas. En effet, même s’il est mal connu, ce solde migratoire doit être réparti, par l’Insee entre hommes et femmes pour chaque âge. Il utilise, pour ce faire, la répartition par sexe et âge de 2015-2017 déduite des enquêtes de recensement, corrigée du sous-enregistrement aux bas âges (voir détail en annexe). La répartition atteinte en 2030 est censée se maintenir jusqu’en 2070. À certains âges les effectifs sont positifs et à d’autres ils sont négatifs. Pour les variantes basse et haute, l’Insee joue sur la répartition par âge tirée des années 2015-2017 d’une manière pas très heureuse (voir l’annexe). Par ailleurs, la répartition par sexe a été fixée arbitrairement, la poursuite de la tendance semblant impossible à tenir, sauf au prix d’un déséquilibre entre les sexes trop grand. Le solde migratoire positif est ainsi composé d’environ un tiers d’hommes. Une fois que ce solde a atteint la cible visée (ici 2030), il est maintenu tout le long de la projection

Hypothèses migratoires finalement retenues

L’Insee a conservé exactement les mêmes soldes migratoires que dans le précédent exercice (2013-2070) : « compte tenu de la très forte incertitude pesant sur cette hypothèse et des données récentes (un solde migratoire moyen de 73 000 de 2014 à 2017, dernière année où le solde est disponible), le niveau du solde migratoire a été maintenu à +70 000 comme dans la projection précédente. »[6] Les hypothèses alternatives aussi, avec ± 50 000.

On sait déjà qu’en ajoutant l’estimation du solde migratoire de 2018, aujourd’hui disponible (200 500), on obtiendrait un solde moyen sur cinq ans proche de 100 000. C’est d’ailleurs ce qu’avait proposé Jérôme Lê, chef de la cellule Études et Statistiques sur l’Immigration à l’Insee, lorsqu’il avait été consulté pour ces projections : « [70 000] me semble trop faible. Même s’il est très fluctuant, depuis 15 ans, le solde migratoire présente quand même des tendances bien marquées. […] Une hypothèse centrale a minima de +100 000 me semble plus réaliste. »[7] Les fluctuations dont parle Jérôme Lê sont principalement dues à celles du solde migratoire négatif des natifs (graphique ci-dessous).

Evolution du solde migratoire (en milliers), décomposé entre immigrés et natifs*, de 2006 à 2017 (2018 pour le solde total).
* Ces natifs comprennent en fait une petite minorité de personnes nées françaises à l’étranger.
Source : Insee, enquêtes annuelles de recensement, https://www.insee.fr/fr/statistiques/4176348#tableau-figure1_radio2.

Un apport démographique de l’immigration bien difficile à évaluer correctement

L’Insee a, cette année encore, réalisé une projection « de travail » qui garde les hypothèses centrales de fécondité et d’espérance de vie, mais avec un solde migratoire à zéro. Il est donc possible de comparer les résultats de la projection sans migration avec celles avec migration selon que le solde atteint +20 000, +70 000 ou +120 000. Comme il est impossible d’attribuer une fécondité particulière à une « immigration nette », les natives comme les immigrées sont censées avoir la même fécondité : 1,8 enfant par femme pendant près de 50 ans (de 2023 à 2070)[8].

Regardons ce que donnent ces projections, avec ou sans migrations, et comparons leurs résultats à ceux obtenus lors du jeu de projections précédent, plus optimiste, on l’a vu, sur l’évolution de la fécondité et de l’espérance de vie à la naissance. Les différences entre les deux jeux de projections proviennent essentiellement des différences d’hypothèses en matière de fécondité et d’espérance de vie à la naissance. Mais les « tripatouillages » de la répartition par sexe et âge des soldes migratoires ont conduit à des résultats contre-intuitifs.

En près de cinquante ans, si l’on en croit les projections récentes, sans migration, la population pourrait diminuer de 3,5 millions d’ici 2070 (colonne de droite du tableau ci-dessous). Elle diminuerait aussi avec un solde migratoire de seulement +20 000 par an (-3,3 millions), augmenterait quelque peu avec un solde de + 70 000 par an (+ 696 455) et gagnerait 4,8 millions avec un solde à + 120 000 par an. Ces résultats contrastent singulièrement avec ceux tirés du précédent exercice de projections dans lequel la population augmentait, même sans migrations, de près de 2,4 millions et, au maximum, de 12,2 millions (colonne de gauche du tableau ci-dessous).

Comparaison de l’accroissement de population et de l’apport démographique des migrations de 2021 à 2070 (en milliers), dans les deux exercices de projection successifs de l’Insee : 2013-2070 et 2021-2070.
Source : Insee, projection centrale pour la fécondité et l’espérance de vie à la naissance, https://www.insee.fr/fr/statistiques/5893639?sommaire=5760764.

Le point d’arrivée en 2070 de l’hypothèse migratoire haute correspond à celui de l’hypothèse migratoire basse du précédent exercice, avec un écart de solde migratoire de 100 000 par an (graphique ci-dessous). Dans l’exercice 2013-2070, c’est seulement en cas d’absence de migrations que la population commençait à régresser (et encore légèrement) à partir de 2050. Dans le nouvel exercice, une régression s’amorce dès 2045, avec un solde migratoire à +70 000 par an, et même dès le milieu des années 2030 avec moins ou pas du tout de migrations.

L’apport démographique des migrations, on le voit, est évidemment sensible aux hypothèses de fécondité et de mortalité. En cas de solde migratoire à + 120 000, il ne serait plus que de 8,3 millions, contre 9,8 millions dans l’exercice précédent. Par contre, le résultat obtenu en cas de solde migratoire à + 20 000 (+162 000), s’il paraît peu crédible, tient d’après l’Insee, que j’ai consulté à ce sujet, au fait que « le solde migratoire est plus fortement négatif dans le cas du scénario de solde migratoire bas, par rapport au scénario central, avec l’hypothèse sous-jacente que les comportements des jeunes sont les plus variables et que des soldes faibles dans le futur seront liés à des soldes plus faibles aux jeunes âges ». D’où une évolution de la population collée à celle observée en l’absence de migrations. Ce solde migratoire bas, tel qu’il a été décomposé par sexe et âge, ne permet pas de regagner beaucoup de ce qui est perdu en naissances.

Évolution du nombre d’habitants (en millions) de 2021 à 2070, telle qu’elle apparaît dans les deux exercices de projection, en fonction des hypothèses migratoires retenues.
Source : Insee, projection centrale pour la fécondité et l’espérance de vie à la naissance, https://www.insee.fr/fr/statistiques/5893639?sommaire=5760764.

L’examen de l’évolution du nombre de naissances jusqu’en 2070, révèle la volatilité des résultats, d’un exercice de projections à l’autre, en fonction des anticipations de l’Insee. Dans le nouvel exercice, avec un solde migratoire à + 120 000, la projection conduirait la natalité au niveau atteint en l’absence de migration dans le précédent jeu de projections ! Mais avec un solde migratoire à + 20 000, à fécondité et mortalité constantes, le nombre de naissances serait plus faible qu’en l’absence de toute migration ! D’un point de vue démographique, mieux vaudrait ne pas avoir de migrations du tout (graphique ci-dessous).

Évolution du nombre de naissances (en milliers) de 2021 à 2070, telle qu’elle apparaît dans les deux exercices de projection, en fonction des hypothèses migratoires retenues.
Source : Insee, projection centrale pour la fécondité et l’espérance de vie à la naissance, https://www.insee.fr/fr/statistiques/5893639?sommaire=5760764.

Cette comparaison à huit ans d’écart, outre qu’elle signale la fragilité de l’exercice, a le mérite de confirmer le poids important des hypothèses de fécondité et de mortalité, conclusion qui apparaissait déjà lors de l’examen des trente projections lors du précédent exercice (http://www.micheletribalat.fr/439133848).

Quelle que soit l’hypothèse migratoire, le vieillissement de la structure par âge apparaît inéluctable. La hauteur du solde migratoire et sa composition, telles qu’envisagées par l’Insee, changent très peu les données du problème (graphique ci-dessous). Mais il est probable que ce résultat serait légèrement modifié si l’Insee acceptait de traiter séparément, dès le début de la projection, les immigrés et les natifs.

Comparaison de la structure par âge de la population en 2070 par rapport à celle observée en 2021, en fonction de l’hypothèse migratoire retenue.
Source : Insee, projection centrale pour la fécondité et l’espérance de vie à la naissance, https://www.insee.fr/fr/statistiques/5893639?sommaire=5760764.

Il semble donc paradoxal qu’avec des projections pareilles l’on s’échine encore à convaincre l’opinion publique de l’effet formidablement positif de l’immigration sur la structure par âge et du soulagement qu’elle pourrait ainsi apporter pour affronter les dépenses futures liées au vieillissement. Peut-être que, comme le recommande Jean-François Léger, des projections qui essaieraient de modéliser, un peu comme l’avaient fait les Nations unies en 2000, les hypothèses migratoires susceptibles de changer quelque peu la donne seraient plus utiles, en effet. Notamment pour nous désillusionner collectivement sur les vertus d’un sauvetage par l’immigration.

Enfin, on se demande quel peut bien être l’intérêt des projections avec un solde migratoire bas, tel que fabriqué par l’Insee dans l’exercice 2021-2070. Il est peu vraisemblable et n’a aucune vertu pédagogique. Plus généralement, la simplification des flux migratoires par la prise en compte du solde global n’apporte rien sur le rôle que pourrait jouer l’immigration étrangère dans la démographie du pays. Alors même que la question du « grand remplacement » taraude les esprits, il est regrettable que l’Insee refuse de traiter différemment les natifs qui quittent la France des immigrés qui s’y installent. Le solde migratoire, s’il synthétise les failles dans la connaissance des flux migratoires, ne les élimine pas.

 

Références

« Projections de population 2021-2070 , Résultats et pyramides des âge », Insee-Résultats, 29 novembre 2021, https://www.insee.fr/fr/statistiques/5760764.

Élisabeth Algava, Nathalie Blanpain, « 68,1 millions d’habitants en 2070 : une population un peu plus nombreuse qu’en 2021 mais plus âgée », Insee Première, n° 1881, 29 novembre 2021, https://www.insee.fr/fr/statistiques/5893969.

Laurent Toulemon, Élisabeth Algava, Nathalie Blanpain, « La population française devrait continuer de vieillir d’ici un demi-siècle », Population & Sociétés, N°597, février 2022, https://www.ined.fr/fichier/s_rubrique/32450/597f.population.france.projections.vieillissement.fr.pdf.

Division de la Population, Département des Affaires économiques et Sociales, Nations Unies, Les migrations de remplacement : S’agit-il d’une solution face au déclin et au vieillissement des populations. Chapitre 4 consacré à l’Union européenne p. 89-95, https://www.un.org/en/development/desa/population/publications/pdf/ageing/replacement-chap4-eu.pdf. Texte consacré à La France, p. 35-40, https://www.un.org/en/development/desa/population/publications/pdf/ageing/replacement-chap4-fr.pdf.

ANNEXE

Un solde migratoire global qui donne l’impression d’une immigration très féminine

Le solde migratoire global, tout en faisant la synthèse des incertitudes liées à son estimation, ne les élimine pas[9]. Il donne l’impression d’une immigration nette faible et très féminine, en raison de départs de natifs qui sont surtout des hommes. D’ailleurs, l’Insee n’a pas retenu l’évolution du sex ratio constaté en 2014-2017 : « La prolongation des tendances récentes sur 4 ans (2014-2017) conduirait à avoir un solde migratoire positif composé de 83 % de femmes et 26 % d’hommes, donc sur 70 000 personnes, 12 000 hommes et 58 000 femmes. Cela fait un écart de 46 000 par an, soit au bout de 50 ans plus de 2 millions de femmes présentes en surcroît par rapport aux hommes, contre 500 000 dans les précédentes projections car l’excédent migratoire annuel de 70 000 personnes (hypothèse centrale) était constitué de 40 000 femmes et 30 000 hommes »[10].

Un sous-enregistrement aux bas âges corrigé par l’Insee de façon peu appropriée

Le sous-enregistrement des enfants en bas âge lors des recensements est bien connu et pas spécifique à la France[11]. Ceux-ci ne sont pas toujours déclarés, sous-déclaration qui se constate facilement à partir des données d’état civil. Ils manquent donc dans les opérations de recensement. Ce qui aboutit à une émigration nette apparente très forte (courbe jaune, graphique ci-dessous). Au lieu de rectifier ce sous-enregistrement en redressant les effectifs, l’Insee a choisi, pour ne pas toucher au nombre d’habitants, en réalité légèrement sous-estimé, de reporter ce sous-enregistrement sur la tranche d’âges 0-8 ans (courbe noire, graphique ci-dessous). Ceci pour éviter d’avoir une émigration peu vraisemblable des enfants en bas âge (notamment à zéro an) pendant 50 ans de projection, comme c’était le cas dans le précédent exercice de projection où la correction n’avait porté que sur les 0-2 ans. C’est un choix peu raisonnable. Il eut bien mieux valu corriger du sous-enregistrement, au prix d’un léger décalage entre les données diffusées sur la population et celles figurant au départ des projections.

Source : capture d’écran, Insee, https://www.insee.fr/fr/statistiques/5893639?sommaire=5760764, page 105.

Des variantes migratoires à la répartition par sexe et âge surprenante et peu judicieuse

La variante à solde migratoire de + 20 000 a été établie en modifiant la répartition par âge du solde migratoire. Le solde migratoire des femmes doit passer de +45 000 à +13 000 de la variante centrale à la variante basse quand celui des hommes doit passer de +25 000 à +7 000. Pour cela, l’Insee a surtout opéré beaucoup plus de sorties nettes à 17-26 ans. Alors que le déséquilibre hommes/femmes est censé s’expliquer par les départs plus nombreux de jeunes hommes, dans cette variante à solde migratoire bas, l’Insee à remonté les départs nets des femmes âgées de 17-26 ans au niveau de ceux des hommes du même âge (tableau et graphique ci-dessous). L’Insee a également boosté le solde migratoire féminin positif, relativement aux hommes à tous les autres âges, sauf à 10-16 ans (mineurs isolés ?) et à 0-5 ans. Ce dernier choix est bien étrange. Les 0-5 ans se déplacent rarement tout seuls et on ne voit pas pourquoi cette tranche d’âges verrait partir des filles et gagner des garçons. Ces choix ont eu, nous l’avons vu, des conséquences visibles sur les résultats des projections.

Dans la variante à solde migratoire haut (+120 000), il faut ajouter 35 000 femmes, mais seulement 15 000 d’hommes au solde migratoire de la projection centrale. L’Insee y parvient avec le même type de choix : réduire les sorties nettes aux âges jeunes de manière disproportionnée pour les femmes et booster les entrées de femmes, relativement à celles des hommes, avec toujours des entrées nettes de femmes bien supérieures à celles des hommes à partir de 41 ans.  Quant au solde migratoire à 0-5 ans, il devient, du coup, beaucoup moins déséquilibré.

On ne voit pas bien pourquoi des soldes migratoires si différents obéiraient à la même logique de répartition par sexe et âge. Pourquoi faudrait-il qu’avec un solde migratoire de + 20 000, on ait un sex ratio équivalent à celui correspondant à un solde migratoire plus important ?

Répartition par groupe d’âges du solde migratoire des hommes et des femmes, en fonction de l’hypothèse migratoire.
Source : Insee, hypothèse centrale pour la fécondité et l’espérance de vie à la naissance, https://www.insee.fr/fr/statistiques/5893639?sommaire=5760764.

Répartition par année d’âge du solde migratoire des hommes et des femmes, en fonction de l’hypothèse migratoire.
Source : Insee, hypothèse centrale pour la fécondité et l’espérance de vie à la naissance, https://www.insee.fr/fr/statistiques/5893639?sommaire=5760764.

Impact de la décomposition par sexe et âge du solde migratoire sur le nombre de femmes en âge d’avoir des enfants

La décomposition par sexe et âge du solde migratoire bas a un impact sur le nombre de femmes en âge d’avoir un enfant, notamment entre 25-35 ans. C’est entièrement dû au choix parfaitement arbitraire de l’Insee  (graphique ci-dessous). Ce qui ne manque pas d’avoir des conséquences sur le nombre de naissances comme me l’a indiqué Nathalie Blanpain de l’Insee, dans sa réponse : «  Le nombre de femmes de 25 à 35 ans est par conséquent inférieur dans le scénario de solde migratoire bas par rapport au scénario nul, ce qui se traduit par des naissances inférieures comme vous l’observez ».

Évolution du nombre de femmes âgées de 25-35 ans, en fonction de l’hypothèse migratoire.
Source : Insee, hypothèse centrale pour la fécondité et l’espérance de vie à la naissance, https://www.insee.fr/fr/statistiques/5893639?sommaire=5760764.

 


[4] Jusqu’en 2010, la question sur la résidence antérieure portait sur cinq ans au lieu d’un an. De 2006 à 2010, les estimations ont donc été menées en conjuguant l’année d’entrée en France et la résidence cinq ans auparavant pour les nés à l’étranger et une estimation à partir des déclarations sur cinq ans pour les autres.

[5] https://www.insee.fr/fr/statistiques/5893639?sommaire=5760764, Volume 1, Méthode et hypothèses, p. 28.

[6] https://www.insee.fr/fr/statistiques/5893639?sommaire=5760764, Volume 1, Méthode et hypothèses, p. 4.

[7] https://www.insee.fr/fr/statistiques/5893639?sommaire=5760764, Volume 1, Méthode et hypothèses, p. 93.

[8] Rappelons simplement que, en 2017, les femmes immigrées avaient en moyenne 2,60 enfants, contre 1,77 pour les natives. Cf. Population & Sociétés, N° 568, du 10 juillet 2019, dont le contenu laisse par ailleurs à désirer (http://www.micheletribalat.fr/442949794).

[9] Jérôme Lê : « Pour le solde migratoire de 2017, l’effet observé (chute des départs de non immigrés) me semble être surtout un effet de questionnaire ou de protocole. Il est possible qu’il soit en partie réel mais plusieurs indicateurs semblent montrer qu’il est largement surestimé ». https://www.insee.fr/fr/statistiques/5893639?sommaire=5760764Volume 1, Méthode et hypothèses, p. 96.

[10] https://www.insee.fr/fr/statistiques/5893639?sommaire=5760764, Volume 1, Méthode et hypothèses, p. 89.

[11] « Les comparaisons entre les effectifs des jeunes enfants et ceux des naissances enregistrées en France à l’état civil suggèrent de possibles omissions dans le recensement, plus particulièrement pour les nouveau-nés, mais également, de manière plus générale, pour les enfants en bas âge. Ce déficit de jeunes enfants au recensement n’est pas spécifique à la France ». https://www.insee.fr/fr/statistiques/5893639?sommaire=5760764, Volume 1, Méthode et hypothèses, p. 104.