L’ESSENTIEL de l’Insee sur les immigrés publié en mars 2022

 20 avril 2022

 

L’Insee a mis en ligne le 1er mars 2022 un Essentiel sur…  consacré aux immigrés et aux étrangers. La 1ère publication, dans cette collection, d’après mes recherches sur le site, date de janvier 2020 avec un numéro sur la mondialisation, suivi en 2021 d’un numéro sur la pauvreté et d’une série de numéros sur les régions. Cet Essentiel présente trois onglets : le premier « En quelques chiffres », parle de lui-même[1] ; le second « En six questions » présente quelques données sur l’emploi, la fécondité, les concentrations départementales, les personnes nées en France d’au moins un parent immigré, les arrivées récentes et une comparaison avec les autres pays de l’UE[2]. Le troisième onglet, « Comment l’Insee mesure », donne des explications méthodologiques[3]. Les données sont téléchargeables en fichier Excel.

C’est une excellente initiative, peu relevée par la presse. Je n’ai ainsi vu ou lu aucun écho sur cet Essentiel. C’est bien dommage car il apporte des estimations sur l’année 2021 et rassemble d’autres données plus difficilement accessibles autrement.

Certaines informations diffusées dans cet Essentiel sont des estimations provisoires, d’autres sont définitives.

Est provisoire l’estimation du nombre d’immigrés en 2021 d’habitude diffusée en juin

L’Insee parle de « données provisoires issues d’estimations avancées de la population ».

Ces « estimations avancées » sont tirées du bilan démographique annuel tel qu’il a été conduit par l’Insee. Pour donner le chiffre définitif de la population en 2021 le 18 janvier 2022, à l’évidence, l’Insee ne dispose pas des cinq collectes (2019, 2020, 2021, 2022 et 2023). En janvier 2022, celles de 2022 et de 2023 n’ont pas encore eu lieu. En attendant d’en disposer, l’Insee pratique une estimation « à l’ancienne », un peu comme il le faisait autrefois du temps des recensements exhaustifs espacés de cinq à neuf ans (voir Annexe). Par ailleurs, la collecte de 2021 n’a pas eu lieu pour cause de pandémie.

Les informations que l’Insee publie alors sur les immigrés sont obtenues en calquant une structure déduite des enquêtes annuelles déjà réalisées sur la population obtenue dans le bilan démographique. Si la proportion d’immigrés ainsi estimée est de 10,3 % pour 2021, alors la population immigrée déduite est proche de 7 millions[4]. J’avoue que cette opération reste un peu mystérieuse pour moi puisque l’enquête annuelle de 2021 a été annulée en raison de la pandémie.

En comptant les Français nés à l’étranger, la proportion passerait à 12,8 %. En 2020, elle était de 12,7 %, pour une moyenne de 12,2 % dans l’UE, loin derrière l’Autriche (20,1%), la Suède (19,7%) et l’Allemagne (18,2 %). Mais on sait qu’en Allemagne l’immigration a été plus souvent européenne qu’en France (cf. http://www.micheletribalat.fr/447769979). En Autriche aussi puisque, en 2019, 2020 et 2021, 81 % des personnes nées à l’étranger étaient nées en Europe[5]. En Suède, en 2021, 43 % des personnes nées à l’étranger étaient nées en Europe (44,5 % en 2019)[6].

En France, l’ajout des Français nés à l’étranger aux immigrés tels qu’on les définit (nés étrangers à l’étranger) augmente un peu la part des nés en dehors de l'Europe. Ces Français nés à l’étranger sont très souvent des rapatriés. En 2019, deux-tiers étaient nés en Afrique, principalement au Maghreb et 22 % seulement en Europe. La moitié avait plus de 61 ans en 2019 (contre 29 ans en 1968)[7]. Au total, en 2019, dernière année pour laquelle on dispose des informations sur la zone géographique de naissance, 31 % des personnes nées à l’étranger étaient nées en Europe (33 % pour les seuls immigrés).

D’après les données d’Eurostat sur les personnes nées hors d’Europe, la proportion était de 10,6 % en Suède et 3,7 % en Autriche en 2019, à comparer à 6,7 % en France (données Insee) la même année.

Estimation des flux d’entrées à partir des EAR/ premiers titres de séjour délivrés

L’Insee estime, à partir des enquêtes annuelles de recensement (EAR), les entrées en France, notamment celles des immigrés. Cette estimation repose sur les déclarations de l’année d’entrée en France et le lieu de résidence au 1er janvier de l’année précédente. Contrairement à la statistique sur la délivrance de 1ers titres de séjour, ces entrées d’immigrés comprennent aussi bien ceux qui sont obligés de détenir un titre de séjour que ceux qui ne le sont pas (dont les enfants et les citoyens de l’UE) et les clandestins qui ont été joints et ont bien voulu répondre au questionnaire de recensement. Le champ théorique est donc plus large à l’Insee, ce qui devrait conduire à comptabiliser plus d’entrées que celles enregistrées par le ministère de l’Intérieur. Mais l’estimation dépend de la bonne volonté des enquêtés à répondre et à le faire correctement et de la qualité de la collecte. Ceux qui sont entrés l’année précédente et sont repartis avant la date de l’EAR ne sont pas comptés, par définition. S’agissant du ministère de l’Intérieur, le champ est plus étroit et la statistique porte sur la délivrance d’un titre de séjour qui ne coïncide pas forcément avec l’année d’entrée sur le territoire. Les données diffusées portent sur la France entière, avec Mayotte depuis 2014, pour l’Insee, la France métropolitaine pour le ministère de l’Intérieur.

Le chiffre estimé par l’Insee devrait donc être assez largement supérieur à celui du ministère de l’Intérieur, sauf séjours courts et départs importants avant la date de l’enquête. Comme l’indique le graphique ci-dessous, il lui est bien supérieur jusqu’en 2018, mais de façon variable au fil du temps. Ce n’est bizarrement plus le cas en 2019 et 2020. Il est possible que des étrangers entrés en 2019 soient repartis précipitamment avant la date de la collecte (entre le 16 janvier et le 22 février 2020), en raison de la pandémie qui s’annonçait. Même chose en 2020, alors que la pandémie était installée, à moins que cette dernière n’ait opéré une sélection sur des séjours plus courts, plaçant ainsi les chiffres de l’Insee légèrement en dessous de ceux du ministère de l’Intérieur.

Ceci étant dit, les deux courbes affichent, sur longue distance, une allure comparable, avec une chute en 2020 imputable à la pandémie. Ce qui crédibilise l’estimation réalisée par l’Insee à partir des EAR. On ne peut pas en dire autant du solde migratoire dont l’évolution est extrêmement chahutée.

Évolution du nombre d’entrées et du solde migratoire des immigrés, estimés par l’Insee à partir des enquêtes annuelles de recensement et du nombre de 1ers titres de séjour délivrés par le ministère de l’Intérieur de 2006 à 2020 (en milliers).
Champ et sources : France entière, avec Mayotte depuis 2014 pour l’Insee et France métropolitaine pour le ministère de l’Intérieur.

Innovation : L’Insee présente dans un même tableau des données sur les immigrés et les personnes nées en France d’au moins un parent immigré, et ce par département !

 L’Insee estime la population immigrée et celle des nés en France d’au moins un parent immigré séparément à partir de sources différentes : les EAR pour les immigrés et une combinaison des enquêtes Emploi pour les 15 ans ou plus et des EAR pour les moins de 15 ans enfants d’immigré(s). L’estimation des immigrés porte sur l’ensemble de la population. Celle des nés en France d’au moins un parent immigré se limite aux populations vivant en ménage[8]. Ce qui, en toute rigueur empêche de faire l’addition des proportions d’immigrés et d’enfants d’immigré(s).

Dans la feuille Excel de son Essentiel, l’Insee présente un tableau où figurent dans deux colonnes, côte à côte, la proportion d’immigrés et la proportion de personnes nées en France d’au moins un parent immigré, par département en 2019-2020[9]. La 1ère est calculée dans la population totale, la 2ème dans celle des ménages ordinaires, soit respectivement 10 % et 11,6 % en France hors Mayotte. L’Insee n’en fait pas l’addition, tout en les présentant côte à côte. Si l’Insee ne saute pas le pas, il invite à le faire par sa présentation. Ce que j’ai fait, considérant que cela n’avait que peu d’incidence sur les résultats (cf. annexe). Cette addition constitue pourtant une bonne approximation de la population d’origine étrangère sur deux générations : 21,6 % en 2019-2020. C’est, à ma connaissance, la première fois que nous disposons de la proportion de personnes d’origine étrangère sur presque tous les départements français[10]. Bernard Aubry et moi-même avons, depuis longtemps, proposé des informations sur la population d’origine étrangère sur deux générations sur différents territoires (dont les départements) à partir des EAR, mais il s’agissait toujours des moins de 18 ans.

Comme l’indique le tableau ci-dessous consacré aux départements où au moins 20 % des habitants sont d’origine étrangère, tous les départements franciliens sont en tête, en compagnie de la Guyane. Sans surprise, c’est le département de la Seine-Saint-Denis qui compte la proportion de population d’origine étrangère sur deux générations la plus élevée (63 %, soit à peu près la proportion de jeunes de moins de 18 ans qui l’étaient également en 2017), suivi de la Guyane (près de 59 %). Dans tous les départements franciliens, la proportion d’habitants d’origine étrangère est proche ou bien supérieure au tiers. Si l’on trouve encore dans le haut du tableau la Moselle, l’écart entre la proportion d’immigrés et celle des enfants d’immigré(s), à la faveur de ces derniers, témoigne plus du passé migratoire que de flux récents. On retrouve un phénomène voisin dans le Vaucluse et dans l’Aude. Si l’on excepte le Lot-et-Garonne, aucun département des quatre régions de l’Ouest (Normandie, Bretagne, Pays de la Loire, Nouvelle-Aquitaine) ne comprend au moins 20 % de population d’origine étrangère.

Proportions d’immigrés et de personnes nées en France d’au moins un parent immigré (en %) en 2019-2020 dans les départements où la somme dépasse 20 %.
Champ : Immigrés en France hors Mayotte et personnes nées en France hors Mayotte d’au moins un parent immigré vivant dans un ménage.
Source : Insee, https://www.insee.fr/fr/statistiques/3633212#onglet-2.

Si l’Insee a franchi un pas en présentant côte à côte, dans un même tableau des données sur les immigrés et les personnes nées en France d’au moins un parent immigré, il pourrait conduire une vérification systématique du très faible biais introduit par la différence de champ (population totale, ménages) lors de l’addition des deux et sauter le pas lui-même, avec tous les avertissements de circonstance.

Par ailleurs, une acceptation par le Cnis et l’Insee des questions sur le pays et la nationalité de naissance des parents lors des enquêtes annuelles de recensement nous sortirait définitivement de ce problème, tout en permettant de descendre à un niveau local beaucoup plus fin. Des discussions sur l’introduction du seul lieu de naissance sont en cours au CNIS. J'y reviendrai dans un prochain texte

 

ANNEXE

Estimation du solde migratoire

Rappelons que le solde migratoire n’est jamais mesuré. Il est déduit de l’équation démographique de l’année, une fois les naissances ajoutées et les décès retirés. Par ailleurs, la population définitive est obtenue par un lissage, en retenant le point moyen de 5 collectes. Ainsi pour avoir le solde migratoire de l’année 2019, il faut avoir le point moyen au 1er janvier 2019 et celui au 1er janvier 2020. Ce qui nécessite de disposer de l’enquête annuelle de recensement du millésime 2022. Lors du bilan démographique de janvier 2022, celle-ci n’est pas encore réalisée a fortiori exploitée. Pour établir son bilan démographique, l’Insee doit donc estimer le solde migratoire pour les années manquantes. À chaque bilan, il lui manque trois estimations définitives du solde migratoire (tableau ci-dessous). Il doit les inventer. Pour ce faire il fait la moyenne des trois derniers soldes migratoires estimés de manière définitive. Ainsi, dans son bilan démographique de janvier 2022, cette moyenne est de 140 000 ((65+155+201)/3=140)[11].

Lors du bilan de janvier 2022, c’est le solde migratoire de 2018 qui est considéré comme définitif : 201 000. C’est très loin de celui qu’avait anticipé l’Insee : 58 000 dans son bilan de janvier 2019, puis 46 000 dans celui de 2020 et enfin 87 000 dans celui de 2021. La méthode retenue par l’Insee avait également conduit à une forte sous-estimation du solde migratoire définitif en 2017 dans son bilan de janvier 2021 (155 000 contre 46 000 anticipés un an auparavant).

Évolution des estimations du solde migratoire au fil des bilans démographiques de celui de janvier 2016 à celui de janvier 2022 (en milliers). Les estimations définitives sont en rouge.
Source : Insee, bilans démographiques.

Quel crédit accorder à l’addition de la proportion d’immigrés à celle des nés en France d’au moins un parent immigré sur deux champs légèrement différents ?

En 2018, la proportion de personnes vivant hors ménage était de 2,6 %. Supposons qu’il en aille de même en 2019-2020. La proportion d’enfants d’immigré(s) dans la population totale peut être changée à la marge en fonction de leur présence dans la population hors ménage.

En 2018, sur 1000 personnes, 974 habitent dans un ménage et 26 en dehors.

Sur ces 974 personnes, 11,6 % sont des enfants d’immigré(s) soit 113.

Supposons que la proportion d’enfants d’immigré(s) hors ménages atteigne le double (23,2 %), alors il faudrait ajouter 26*0,232=6 personnes. En population totale, nous aurions 113+6=119 enfants d’immigré(s) pour 1000 habitants, soit une proportion de 11,9 %. Sur deux générations, cela donnerait 21,9 %.

À l’opposé, si aucun enfant d’immigré(s) ne vit hors ménage, cette proportion serait de 11,3 % et, sur deux générations, la proportion de population d’origine étrangère serait de 21,3 %. L’addition des deux proportions, sur deux champs différents (21,6 %, France hors Mayotte), paraît donc un bon compromis, y compris pour les départements.

Prenons l’exemple de la Seine-Saint Denis. En 2018, 1,6 % des habitants du département étaient recensés hors ménage. Selon les mêmes hypothèses que précédemment, la proportion d’enfants d’immigré(s) dans le département serait comprise entre 32,2 % ou de 31,2 %. Sur deux générations, nous aurions alors entre 63,7 % et 62,7 % de personnes d’origine étrangère sur deux générations au lieu de 63,2 % que donne l’addition des deux proportions sur champs différents. Soit un bon compromis.

https://www.insee.fr/fr/statistiques/5397900?sommaire=5397932&geo=FE-1.

https://www.insee.fr/fr/statistiques/2012730#tableau-TCRD_044_tab1_departements.

https://www.insee.fr/fr/statistiques/5397916?sommaire=5397932&geo=DEP-93.


[3] https://www.insee.fr/fr/statistiques/3633212#onglet-3.

[4] Dans "Comment l'Insee mesure le nombre d'immigrés et d'étrangers ?", l'Insee écrit ceci : « Les résultats définitifs du recensement ne sont connus que 42 mois après la date de référence. Pour fournir des informations plus récentes, des estimations de populations sont effectuées. La population totale et sa répartition par sexe et âge sont tout d'abord estimées selon la méthode du bilan démographique. Les effectifs de chaque sous-groupe sont ensuite déduits de la structure des enquêtes annuelles de recensement. Ces estimations sont provisoires et ne permettent pas de calculer des évolutions d'une année sur l'autre ». L’Insee ne nous dit pas quelle(s( enquête(s) il a sélectionnées, puisque celle de 2021 n’a pas eu lieu.

[5] Données Eurostat extraites le 12 avril 2022.

[6] Données Eurostat extraites le 12 avril 2022.

[8] « Les personnes vivant dans des habitations mobiles, les bateliers, les sans-abris, et les personnes vivant en communauté (foyers de travailleurs, maisons de retraite, résidences universitaires, maisons de détention, etc.) sont considérées comme vivant hors ménage ». https://www.insee.fr/fr/metadonnees/definition/c1881#:~:text=Les%20personnes%20vivant%20dans%20des,consid%C3%A9r%C3%A9es%20comme%20vivant%20hors%20m%C3%A9nage.

[9] L’Insee a groupé deux années pour gonfler les effectifs de l’enquête Emploi et permettre ainsi de descendre à l’échelle du département.

[10] L’information sur Mayotte n’est pas disponible. D’après L’essentiel sur… Mayotte publié le 4 octobre 2021, en 2017, 48 % des habitants étaient de nationalité étrangère et 36 % étaient nés à l’étranger. https://www.insee.fr/fr/statistiques/4632225#en-six-questions. Les données sur Alpes-de-Haute-Provence, le Cantal, la Lozère et la Mayenne portent sur des effectifs trop petits dans l’enquête Emploi pour estimer de manière significative la proportion de personnes nées en France d’au moins un parent immigré.

[11] « Les évolutions de ce solde migratoire apparent peuvent refléter des fluctuations des entrées et des sorties, mais également l'aléa de sondage du recensement. Le dernier recensement disponible étant celui du 1er janvier de l'année N, les soldes migratoires de N, N+1 et N+2 doivent être estimés autrement. Le solde de l'année N est estimé par la moyenne des trois derniers soldes apparents définitifs. Ce solde est reporté pour N+1 et N+2 de façon provisoire. » 

https://www.insee.fr/fr/metadonnees/source/serie/s1169/documentation-methodologique.