POPULARITÉ DE LA  « THÉORIE DU GRAND REMPLACEMENT » ET

AUTRES IDÉES DITES D’EXTRÊME DROITE AUX ÉTATS-UNIS

 

7 Juillet 2022

 

La polarisation politique semble à son comble aux Etats-Unis et les questions identitaires jouent un rôle important dans l’hostilité réciproque que se vouent les deux blocs affinitaires des Républicains et des Démocrates. Grand remplacement, féminisme, transgenrisme alimentent cette polarisation. Une enquête américaine récente menée par une association très partisane donne une idée de cette polarisation,  pas seulement affinitaire mais également générationnelle.

 

 

Un article de Cassie Miller, publié le 1er juin 2022 par le Southern Poverty Law Center (SPLC), examine le succès remporté par diverses idées qualifiées d’extrême droite dans le titre de l’article et dans le corps du texte auprès du public américain[1].

Le SPLC est une association très engagée fondée en 1971, sur laquelle Wikipédia donne quelques informations qu’il faut garder en tête lorsqu’on aborde ses écrits. Ainsi, le SPLC promeut « la pédagogie de la tolérance » et la lutte contre la haine[2]. Il surveille de près l’extrême droite, les associations et les personnalités qu’il accuse de propager une philosophie de la haine, dont il a une définition extensive. Figuraient ainsi, parmi ceux qu’il appelle « extrémistes » ou « faux patriotes », Ayaan Hirsi Ali[3] et Maajid Nawaz[4] ! Mais, le SPLC a dû verser 3,375 millions de dollars à ce dernier et à son think-tank lors d’un accord, après avoir reconnu s’être trompé[5]. On reproche au SPLC d’aimer un peu trop l’argent et d’en dissimuler dans les Iles Caïmans. Il est suspecté d’être partial et fortement engagé à gauche dans le choix de ses cibles et dans ses analyses et d’amalgamer une bonne partie de la droite américaine dans l’extrémisme afin de plaire aux donateurs de gauche[6]. Il publie des rapports et des analyses, très marquées à gauche. C’est le cas du texte écrit par Cassie Miller. Elle y analyse les résultats d’une enquête en ligne du 18 au 25 avril 2022 auprès de 1 500 Américains âgés d’au moins 18 ans tirés d’un panel et réalisé par l’institut de sondage Tulchin Research[7]. Examinons quelques résultats de cette enquête qui en disent au moins autant sur les commanditaires que sur les Américains interrogés, en gardant à l’esprit le caractère limité de l’échantillon.

 

LE GRAND REMPLACEMENT VU D’AMÉRIQUE

 

Définition du grand remplacement par le SPLC

La définition donnée par le SPLC du grand remplacement est la suivante :

Le grand remplacement est une théorie conspirationniste raciste qui prétend qu’existe une tentative mondiale systématique de remplacer les Blancs, les peuples européens, par des non-Blancs, des populations étrangères. Des Démocrates, gauchistes, multiculturalistes, auxquels on ajoute parfois les Juifs, chercheraient ainsi à réduire le pouvoir politique des Blancs et, au final, à éradiquer la race blanche.

D’après le SPLC, cette théorie imprègne désormais de nombreux commentateurs à droite et une partie croissante du parti Républicain. Lorsque l’ancien président de la Chambre des Représentants, Newt Gingrich, déclara qu’il y avait un combat culturel légitime - mais non racial - à livrer contre l’érosion de la culture américaine promue par la gauche et l’affaiblissement du modèle d’assimilation par un système d’immigration complètement débordé, il aurait ainsi donné crédit à cette théorie, tout en essayant d’en dissimuler le caractère foncièrement raciste.

Alors qu’en France les contempteurs de la notion de grand remplacement, qualifiée également de raciste et complotiste, cherchent très souvent à en montrer la fausseté par une preuve statistique, leurs homologues américains embrassent plus volontiers l’évolution démographique et stigmatisent ceux qui s’en inquiètent. C’est le cas du SPLC.

La perspective de mise en minorité des Blancs… une bonne nouvelle ?

Pour ne pas être suspecté de racisme, les Américains devraient se réjouir de l’évolution démographique, comme ce fut le cas dans Tonight Show le 13 août 2021, lorsque Jeremy Fallon déclara que, « pour la première fois dans l’histoire de l’Amérique, le nombre de Blancs a diminué », sous les acclamations du public[8]. C’est un peu l’impression que donne la première question examinée par le SPLC sous l’étiquette « Grand Remplacement ». Elle se présente ainsi :

Il est difficile de savoir, le questionnaire n’étant pas accessible, s’il a été question de grand remplacement ouvertement ou si l’inscription en rouge n’est qu’un titre donné a posteriori à la question posée. Personnellement je penche pour la deuxième hypothèse. Mais la formulation elle-même est problématique. Elle entérine, de fait, l’idée de grand remplacement d’un point de vue statistique et demande aux Américains interrogés s’ils s’en réjouissent ou le déplorent. Mais pourquoi faudrait-il absolument s’en réjouir ? Sauf à penser que les Blancs posent un problème en soi. Et pourquoi les Blancs devraient-ils se réjouir de leur propre déclin numérique ?

63 % des Démocrates interrogés jugent l’évolution positive quand ce n’est plus le cas que de 35 % des Républicains et 39 % des Indépendants[9]. Un pourcentage assez important déclare ne pas savoir (respectivement 19 %, 25 % et 28 %). On les comprend, compte tenu de la formulation de la question. On aurait aimé disposer séparément des déclarations de ceux qui se déclarent Blancs, dont on sait qu’ils sont beaucoup plus nombreux chez les Républicains. En 2012, Gallup estimait que 89 % des Républicains étaient des Blancs non hispaniques, contre 70 % pour les Indépendants et 60 % pour les Démocrates[10]. Le Pew Research Center publie des données sur la composition raciale des électeurs d’après leur penchant politique, Républicains (leaning Republicans) ou Démocrates (leaning Democrats), Indépendants compris. À la veille des dernières élections présidentielles, en 2019, 81 % des premiers étaient des Blancs non hispaniques contre 59 % des seconds[11]. À l’évidence, les différences de composition raciale expliquent une partie des écarts constatés.

De même, si 25 % des Démocrates déclarent que le changement démographique représente une menace plus ou moins grande pour les Américains blancs, leur culture et leurs valeurs, c’est le cas de 34 % des Indépendants et de 58 % des Conservateurs. Là encore, on aurait aimé disposer de ce qu’en pensent les Blancs de chaque affiliation politique.

 

Une stratégie de la gauche pour en bénéficier politiquement ?

Il était également demandé, dans cette enquête, d’approuver ou de désapprouver l’énoncé suivant :

Le changement récent dans la composition démographique du pays n’est pas naturel mais s’explique par l’activisme des dirigeants, progressistes et « libérals », qui cherchent à s’emparer du pouvoir politique en remplaçant davantage d’électeurs conservateurs blancs[12].

Toujours sans tenir compte des différences de composition raciale, on retrouve le même type d’écarts que précédemment (68 % des Républicains sont d’accord, contre 42 % des Indépendants et 35 % des Démocrates). Mais les différences selon l’affiliation politique s’expliquent surtout par les attitudes des plus vieux. Parmi ces derniers, le désaccord entre Républicains et Démocrates est énorme. Il l’est beaucoup moins parmi les plus jeunes. Plus de la moitié des hommes, Démocrates comme Républicains, âgés de moins de 50 ans adhèrent à l’idée que l’évolution est encouragée par la gauche pour en tirer partie politiquement, les premiers pour s’en désoler, les seconds pour s’en féliciter peut-être. Si l’on caricature un peu la position exprimée par les hommes de moins de 50 ans, 63 % des Républicains pensent que la gauche complote pour réduire le poids politique des Blancs, mais 54 % des Démocrates de moins de 50 ans consentent à dire que tel est bien le cas (tableau ci-dessous) !

Avis sur la proposition : Le changement récent dans la composition démographique du pays n’est pas naturel mais s’explique par l’activisme des dirigeants, progressistes et « libérals », qui cherchent à s’emparer du pouvoir politique en remplaçant davantage d’électeurs conservateurs blancs

Sans surprise, l’idée selon laquelle c’est la gauche qui est à la manœuvre pour se fabriquer un électorat à sa botte domine très nettement chez ceux qui pensent que les élections ont été truquées ou que le gouvernement utilise les événements du 6 janvier pour persécuter les conservateurs.

 

FÉMINISME ET IDENTITÉ DE GENRE

 

Le chapitre consacré aux rôles et à l’identité des genres aborde les avis sur le féminisme en demandant aux enquêtés s’ils sont d’accord pour dire que le féminisme a fait plus de mal que de bien ?

Si le féminisme déplaît plus aux Républicains qu’aux Démocrates, l’avis sur son bilan dépend aussi fortement de l’âge, tout particulièrement chez les hommes. Chez les Démocrates, alors que les hommes âgés d’au moins 50 ans sont très peu nombreux à trouver que le féminisme a fait plus de mal que de bien (4 %), c’est le cas de près de la moitié des plus jeunes (tableau ci-dessous). Chez les Républicains, l’écart est moins important mais quand même de 20 points de pourcentage (62 % contre 42 %). Chez les hommes, il y aurait donc un effet de génération qui touche massivement les jeunes Démocrates et les rapproche ainsi des Républicains du même âge. Les plus âgés gardent plus volontiers en mémoire les acquis d’un féminisme qui ne ressemble pas à celui que connaissent les plus jeunes aujourd’hui. Comme l’écrit Nate Hochman dans National Review, les plus jeunes, même parmi les Démocrates, ont expérimenté un féminisme triomphant beaucoup plus dur et intransigeant, notamment sur les campus et les réseaux sociaux, que celui qu’avaient connu les plus vieux dans leur jeunesse[13].

Avis sur la proposition : Le féminisme a fait plus de mal que de bien.

Des hommes insuffisamment valorisés ?

Le SPLC a inclus une question provocatrice à laquelle il a reçu des réponses surprenantes s’agissant, là encore, des Démocrates les plus jeunes :

Êtes-vous d’accord pour dire que les hommes devraient être davantage représentés et valorisés dans notre société ?

Si les Républicains, hommes et femmes, approuvent majoritairement quel que soit leur âge, ils se retrouvent en compagnie des hommes démocrates de moins de 50 ans, dont six sur dix souhaiteraient que les hommes soient mieux représentés et valorisés dans la société américaine. Ces résultats laissent penser qu’un malaise existe chez les jeunes hommes, quel que soit leur engagement politique, dans un contexte qui valorise la promotion des femmes et combat une masculinité dite toxique.

Êtes-vous d’accord pour dire que les hommes devraient être davantage représentés et valorisés dans notre société ?

Plus de méfiance à l’égard du transgenrisme chez les Républicains et les hommes de moins de 50 ans en général

Pour le SPLC, les réactions observées aux États-Unis à l’égard de ce que certains parents considèrent comme les excès causés par l’introduction à l’école de mesures favorisant l’expression des transitions de genre, attisent la peur au prétexte de protéger des enfants, recyclant les tactiques anciennes du mouvement anti-LGBTQ visant ainsi à dénier toute égalité entre les orientations sexuelles et les identités de genre. 

Les questions posées ne font pas dans la nuance. C’est le cas lorsque le SPLC demande aux enquêtés si les transgenres sont une menace pour les enfants. Ce ne sont pas les idées ou le militantisme de transgenres dont il s’agit mais bien des personnes. Ainsi, 30 % des Américains seraient d’accord pour dire que les transgenres sont une menace pour les enfants : 23 % des Démocrates, 27 % des Indépendants et 39 % des Républicains. Si, chez les démocrates,  autour de neuf Américains sur dix âgés de 50 ans ou plus repoussent cette allégation, ce n’est plus le cas, chez les plus jeunes, que de 73 % des femmes mais surtout 51 % des hommes. 42 % des ces derniers sont d’accord pour dire que les transgenres sont une menace pour les enfants (57 % chez les Républicains du même âge ; tableau ci-dessous).

La question plus précise sur l’activisme des transgenres auprès des enfants recueille l’accord de plus de 60 % des Républicains. Mais, chez les Démocrates de moins de 50 ans, 40 % des hommes et 34 % des femmes sont aussi d’accord pour dire que les transgenres essaient d’embrigader les enfants dans leur mode de vie (tableau ci-dessous). Si la très grande majorité des Républicains se retrouvent pour dire que l’idéologie transgenre a corrompu la culture américaine, notamment chez les plus âgés, c’est aussi le cas de 40 % des Démocrates masculins âgés de moins de 50 ans (tableau ci-dessous).

Pour le SPLC, c’est le signe que la rhétorique de la peur de l’extrême droite a un impact chez beaucoup d’Américains et non le signe que cette rhétorique rencontrerait un écho chez nombre d’Américains. L’extrême droite endoctrine, pervertit, contamine, mais ne révèle pas les inquiétudes réelles des Américains. On connaît ce type de discours aussi en France.

Opinions sur le transgenrisme et l'idéologie de genre

VIOLENCES ET AFFILIATIONS PARTISANES

 

La division des Américains est extrême : 63 % des Républicains sont d’accord pour dire que les Démocrates sont une menace pour leur pays, mais la réciproque est vraie (67 %). 60 % des Républicains, dont près de la moitié pense que l’élection de 2020 a été bidonnée, souhaitent qu’on autorise les citoyens à superviser les élections et les bureaux de votes pour empêcher la fraude, même si cela est considéré comme de l’intimidation. Pour le SPLC, ce serait l’exemple même de propositions antidémocratiques dont les Républicains seraient coutumiers. C’est pourtant également le souhait de près de 40 % des Démocrates.

Si l’action violente ne tente guère les Américains âgés de 50 ans ou plus, quel que soit leur bord politique, un peu plus de 40 % des hommes plus jeunes, Républicains comme Démocrates, approuvent l’idée d’une révolution politique même si la violence est de la partie. À peu près autant ne voient pas d’inconvénient à ce que l’on menace un politique qui nuirait au pays ou à la démocratie. Parmi les moins de 50 ans, autour de 30 % à 40 % accepteraient l’idée que l’on assassine un politique pour les mêmes raisons (tableau ci-dessous). Pour l’ensemble des Américains, 20 % approuvent l’idée qu’on pourrait assassiner un politique qu’ils jugeraient dangereux pour leur pays. Pour donner une idée de l’acceptation de la violence vis-à-vis des politiques, c’est, d’après le SLPC, plus que l’approbation donnée aux protestations s’exprimant par destruction de biens privés ou publics.

Opinions sur la violence en politique

Si ces Américains ouverts à l’action violente ne sont pas forcément prêts à y être mêlés personnellement, la perspective d’une guerre civile n’est pas cantonnée aux franges extrêmes de l’opinion publique. 44 % des Américains sont d’accord pour dire que leur pays semble se diriger à brève échéance vers une guerre civile (53 % des Républicains et 39 % des démocrates). Le SPLC met en garde contre la tendance des politiques à recourir à une rhétorique violente, propice aux passages à l’acte. C’est une sage proposition dont tous les politiques seraient bien avisés de s’inspirer et pas seulement à droite, comme le laisse penser le tropisme gauchiste du SPLC, alors même que le souhait d’en découdre semble largement partagé, d’après les résultats mêmes du sondage qu’il a commandé. Les excès de langage des politiques ne sont pas réservés à la droite. On l’a vu avec Maxine Water, parlementaire démocrate de Californie, déjà connue pour avoir appelé à pourrir la vie des membres de l’administration Trump et les empêcher de mener une vie normale[14]. Elle s’est récemment signalée par la violence de ses propos après l’annulation de l’Arrêt Roe v. Wade sur l’avortement en déclarant : « Au diable la Cour Suprême, nous allons les défier »[15].


 

[3] Ayaan Hirsi Ali est une femme d’origine somalienne, réfugiée dans un premier temps aux Pays-Bas où elle travailla avec Theo van Gogh au scénario du court métrage Soumission dénonçant le sort des femmes en Islam. Theo van Gogh fut assassiné le 2 novembre 2004 par Mohammed Bouyeri et retrouvé avec deux couteaux plantés dans le corps accompagnés d’une lettre adressant des menaces de mort à diverses personnes, dont Ayaan Hirsi Ali qui finit par s’exiler aux Etats-Unis. https://fr.wikipedia.org/wiki/Ayaan_Hirsi_Ali.

[4] Maajid Nawaz  est un libéral-démocrate, confondateur de Quilliam, un think-tank opposé à l’islam radical. Il revient de loin puisqu’il a été membre du Hibz ut-Tahir. Il en est sorti en 2007 après un séjour en prison en Égypte. Il raconte ce périple douloureux dans très beau livre : Radical: My Journey from Islamist Extremism to Democracy Awakening, Virgin Digital, 2012, 400 p.

[5] https://www.splcenter.org/news/2018/06/18/splc-statement-regarding-maajid-nawaz-and-quilliam-foundation. Le SPLC s’est d’ailleurs fendu d’une excuse que l’on peut écouter en ligne sur son site : https://www.splcenter.org/splc-statement-video.

[9] Le Pew Research Center donnait, pour 2018/2019, les chiffres suivants : 34 % des électeurs enregistrés se déclaraient Indépendants, 33 % Démocrates et 29 % Républicains. Mais lorsqu’on leur demandait pour qui ils penchaient politiquement : 49 % se disaient favorables aux démocrates et 44 % aux républicains. https://www.pewresearch.org/fact-tank/2020/10/26/what-the-2020-electorate-looks-like-by-party-race-and-ethnicity-age-education-and-religion/.

[10] Ces résultats sont tirés des 338 000 entretiens menés lors de sondages quotidiens en 2012. https://news.gallup.com/poll/160373/democrats-racially-diverse-republicans-mostly-white.aspx.

[12] « The recent change in our national demographic makeup is not a natural change but has been motivated by progressive and liberal leaders actively trying to leverage political power by replacing more conservative white voters ».