CONVENTIONS NÉCESSAIRES AU DÉNOMBREMENT DES POPULATIONS D’ORIGINE ÉTRANGÈRE

 

1er septembre 2022

 

 

L’Insee a publié un Insee-Première[1] sur les populations d’origine étrangère en France métropolitaine qui conjugue l’exploitation de deux enquêtes Emploi (2019 et 2020), collectant le pays et la nationalité de naissance des parents des enquêtés, avec celle de l’enquête Trajectoires et origines (TeO2) réalisée au cours de ces deux années et qui a recueilli, en plus, le pays et la nationalité de naissance des quatre grands-parents des enquêtés âgés de 18-59 ans. Le recours à l’enquête Emploi permet de dénombrer les populations d’origine étrangère sur deux générations de tous âges à partir d’échantillons plus importants que celui de TeO2. Il permet même d’estimer le nombre de petits-enfants d’immigrés de 0-17 ans qui, ajoutés à ceux de 18-59 ans enquêtés de l’Enquête TeO2, conduit à dénombrer la génération des petits-enfants d’immigrés de moins de 60 ans. Il est donc possible d’estimer la population d’origine étrangère sur trois générations chez les moins de 60 ans. J’avais moi-même réalisé ce type d’estimation, selon une autre méthode, à partir de l’enquête Famille de 2011[2]. Sous l’apparente simplicité de la formulation, le dénombrement des populations d’origine étrangère pose des problèmes techniques qu’il convient de soulever. Ce ne sont donc pas des résultats dont il sera question ici mais des conventions indispensables pour tenter tout dénombrement des populations d’origine étrangère sur deux, voire trois générations.

 

Les bases de données utilisées

L’Insee a groupé les deux enquêtes Emploi de 2019 et de 2020 pour disposer d’effectifs suffisants[3], comme il l’a déjà fait lors d’une publication par département[4]. Les enquêtes Emploi sont menées auprès des personnes âgées de plus de 15 ans vivant en France en ménages ordinaires et non dans des ménages collectifs (foyers, hôpitaux, prisons…). Ne sont retenues ici que les données France métropolitaine. Les enquêtes Emploi permettent d’identifier les immigrés et les enfants d’immigrés âgés de 18 ans ou plus. C’est à partir des déclarations sur les enfants du ménage que l’Insee estime le nombre d’immigrés, d’enfants d’immigrés et de petits-enfants d’immigrés de moins de 18 ans.

L’enquête Trajectoires et Origines n°2 (TeO2) menée en France métropolitaine en 2019-2020 a permis de repérer 780 petits-enfants d’immigrés âgés de 18-59 ans (champ de l’enquête) par des questions sur le pays et la nationalité de naissance des grands-parents. Enquête Emploi et enquête TeO2 portent sur le même univers des ménages ordinaires. Dans les deux cas, Emploi et TeO2, la sélection des enfants d’immigré(s) se fonde sur le pays et la nationalité de naissance des parents et celle des petits-enfants d’immigré(s) sur l’origine de leurs parents.

 

Principes de hiérarchisation au fondement de la caractérisation des origines

Pour dénombrer les populations d’origine étrangère, il faut définir des catégories exclusives et faire des choix qui sont forcément, en partie, arbitraires.

Puisqu’un immigré est caractérisé par le fait d’être né à l’étranger avec une nationalité étrangère, son origine peut être son pays de naissance ou sa nationalité de naissance.

L’Insee a choisi le pays de naissance. Au point même d’avoir acté la disparition prochaine de la question sur la nationalité de naissance dans le bulletin individuel des enquêtes annuelles de recensement[5]. Les immigrés sont ainsi des étrangers ou Français par acquisition nés à l’étranger dont l’origine est connue par le pays de naissance. Cela aurait pu être, tout aussi bien, des personnes nées à l’étranger dont l’origine aurait été définie par la nationalité de naissance.

Prenons un exemple. Un Turc né en Allemagne naturalisé qui s’installe en France sera un immigré d’origine allemande dans le 1er cas, d’origine turque dans le second[6]. Mais les cas ambigus sont sans doute assez rares pour se satisfaire de la classification Insee.

L’attribution d’une origine se complexifie dès que l’on considère la première, mais surtout la deuxième génération née en France.

Contrairement à l’Ined et à l’Insee, je numérote les générations ainsi : immigrés (G1 à l’Insee), 1ère génération née en France G1 (G2 à l’Insee), 2ème génération née en France G2 (G3 à l’Insee). Cette dénomination fait la césure entre les immigré(s) et leurs descendants et évite de se retrouver trop souvent avec des formulations oxymoriques du type « deuxième génération d’immigré(s) ».G3+ comprend tous ceux qui sont sans ascendance migratoire au 1er ou au 2ème degré. Ils n’ont aucun parent ou grand-parent immigré. Ils peuvent avoir un arrière, un arrière-arrière grand-parent… immigré. On ne les compte plus comme descendants d’immigrés.

Un principe de hiérarchisation est indispensable si l’on veut dénombrer les générations nées en France par origine. Lorsque l’origine est connue pour un seul parent, mère ou père, c’est elle qui est conservée. Mais il faut pouvoir donner un pays d’origine à une personne née en France de deux parents immigrés nés dans des pays différents. Cette hiérarchisation peut être directement celle des pays d’origine. C’est la solution la plus simple dès que l’on travaille sur les enfants (G1 selon ma notation) et les petits-enfants d’immigrés (G2 selon ma notation). Elle a l’avantage d’être identique au fil des générations[7]. Une autre solution revient à privilégier le père ou la mère dans l’attribution d’une origine aux enfants.

Mais, il faut d’abord hiérarchiser les générations.

Il y a deux manières de procéder :

-       en descendant les générations à partir de l’événement qui déclenche le processus de succession des générations, l’immigration ;

-       en remontant les générations jusqu’à l’événement immigration.

On pourrait aussi ne pas hiérarchiser les générations et donner une préférence systématique au père ou à la mère. Ce que je n’ai vu faire nulle part. Examinons succinctement ce que cela donnerait avant de considérer les classifications descendante et ascendante.

Priorité au père

Définition des immigrés, des enfants et des petits-enfants d’immigrés si priorité est donnée au père.
Note de lecture : ligne 1 : le père est immigré, ses enfants sont enfants d’immigré dans tous les cas ;
ligne 2 : le père est fils d’immigré. Ses enfants sont petits-enfants d’immigré même si la mère est immigrée;
ligne 3 : le père est un petit-fils d’immigré. Ses enfants sont G3+ dans tous les cas ;
ligne 4 : le père n’a pas d’ascendance migratoire ni au 1er ni au 2ème degré, ses enfants sont sans ascendance migratoire au 1er ou au 2ème degré (G3+) dans tous les cas.

Priorité à la mère

Définition des immigrés, des enfants et des petits-enfants d’immigrés si priorité est donnée à la mère.
Note de lecture : colonne 1 : la mère est immigrée, ses enfants sont enfants d’immigré dans tous les cas ;
Colonne 2 : la mère est fille d’immigré. Ses enfants sont petites-enfants d’immigré même si le père est immigré ;
colonne 3 : la mère est petite-fille d’immigrée. Ses enfants sont G3+ dans tous les cas ;
colonne 4 : la mère n’a pas d’ascendance migratoire ni au 1er ni au 2ème degré, ses enfants sont sans ascendance migratoire au 1er ou au 2ème degré (G3+) dans tous les cas.

Si l’on descend les générations, l’immigré l’emporte toujours, puis la première génération née en France G1. Dès qu’un des deux parents est immigré son enfant appartient à la génération G1, même si l’autre parent appartient à G1 ou G2. 

Définition des immigrés, des enfants et des petits-enfants d’immigrés à laquelle conduit une hiérarchisation descendante des générations.
Note de lecture : ligne 1 : le père est immigré, ses enfants sont enfants d’immigré (G1) que la mère soit G1 G2 ou G3+ ;
ligne 2 : le père est fils d’immigré. Ses enfants sont enfants d’immigré si la mère est immigrée, petits-enfants d’immigré si la mère est G1, G2 ou G3+ ;
ligne 3 : le père est un petit-fils d’immigré. Ses enfants sont enfants d’immigrés si la mère est immigrée, petits-enfants d’immigré si la mère est G1 mais G3+ si la mère est G2 ou G3+ ;
ligne 4 : le père n’a pas d’ascendance migratoire ni au 1er ni au 2ème degré, ses enfants sont enfants d’immigré si la mère est immigrée, petits-enfants d’immigré si la mère est enfant d’immigré, mais sans ascendance migratoire au 1er ou au 2ème degré (G3+) si la mère est G2 ou G3+.

Cette hiérarchisation descendante est celle qui a été privilégiée en France par l’Insee.

Si l’on hiérarchise les pays d’origine, l’attribution du pays d’origine est résolue de façon identique au fil des générations. Sinon, il faut aussi hiérarchiser les parents, lorsque les deux sont connus. C’est ce que fait l’Insee. Le père l’emporte toujours sur la mère. Pour la première génération née en France, si un seul parent est immigré ou s’il est le seul parent connu c’est évidemment son pays de naissance qui est sélectionné. Si les deux sont immigrés et de pays de naissance différents, c’est celui du père qui est retenu. L’Insee a gardé le même raisonnement pour la deuxième génération née en France (tableau ci-dessous).

Origine des enfants et des petits-enfants à laquelle conduit une hiérarchisation descendante des générations avec priorité au père.
Note de lecture : ligne 1 : Le père est immigré. C’est le pays de naissance du père qui est retenu ;
ligne 2 : Le père est fils d’immigré. C’est son pays de naissance qui est retenu sauf si la mère est immigrée ;
ligne 3 : Le père est petit-fils d’immigré. C’est le pays de naissance de la mère qui est retenu si elle est immigrée ou fille d’immigré. Si elle est, comme lui, petit-enfant d’immigré ou si elle n’a pas d’ascendance migratoire ni au 1er ni au second degré leurs enfants sont G3+ ;
ligne 4 : le père n’a pas d’ascendance migratoire ni au 1er ni au 2ème degré. C’est le pays de naissance de la mère qui est retenu si la mère est immigrée ou enfant d’immigré. Sinon ils sont G3+.

Néanmoins, il arrive à l’Insee de faire des exceptions à cette hiérarchisation descendante. C’est le cas dans le tirage d’échantillons de l’enquête TeO2 (cf. encadré ci-dessous).

Hiérarchisation « mixte » dans TeO2

L’introduction d’un échantillon d’enfants de Domiens, comme c’était le cas lors de TeO1, a amené l’Insee à faire une exception à la hiérarchisation descendante. Alors qu’un enfant d’un parent parisien de naissance et d’une immigrée d’Algérie sera traité comme un enfant d’immigré, celui d’un Martiniquais résidant en métropole et d’une immigrée d’Algérie le sera comme un enfant de Domien. Citons, pour plus de clarté, les explications de l’Insee :

« un individu peut avoir deux parents d’origines géographiques différentes. Dans ce cas, comment sera exploitée sa réponse pour la diffusion de l’enquête ? Sera-t-il intégré dans les exploitations concernant les deux origines ou seulement dans les exploitations d’une seule des deux ?

Cette question est structurante pour le tirage. En effet, pour atteindre la cible du nombre de descendants d’immigrés et de Domiens répondants, il est nécessaire d’affecter la bonne origine aux individus dès la phase de tirage [je souligne].

L’origine d’un individu est définie par convention de la manière suivante :

- si un des deux parents est né dans les DOM, l’individu est considéré comme descendant de Domien ;

-sinon, si les deux parents sont nés à l’étranger, l’individu est considéré comme descendant de l’origine géographique du père ;

- sinon, si un des deux parents est né à l’étranger, l’individu est considéré comme de l’origine géographique de ce parent. »[8]

Dans l'enquête TeO1, la priorité avait été donnée à l'ascendance immigrée (voir https://www.ined.fr/fichier/s_rubrique/19558/dt168_teo.fr.pdf, page 141. 

Une imputation des origines qui ne garantit pas l’homogénéité des origines des petits enfants

La convention privilégiée par l’Insee n’est pas universelle. Ainsi, l’Allemagne a décidé de ne pas se prononcer lorsque les deux pays de naissance diffèrent. Leurs descendants sont alors notés, dans les tableaux tirés des Mikrozensus, comme d’origine indéterminée. En 2021, ils représentent 3,2 % de la population des ménages ordinaires (7,2 % si l’on y ajoute les non déclarations).

En quatrième page de l’Insee Première 1910, il est indiqué que la hiérarchisation entre père et mère n’a que peu d’incidence car, dans 80 % des cas, les deux parents ont la même origine. C’est encore plus vrai dans les regroupements d’origine pratiqués dans leur publication (90 %).

Il faut quand même signaler que ce mode d’imputation de l’origine ne garantit pas l’homogénéité des origines des petits-enfants, comme l’indique le schéma suivant. Un couple hispano-marocain peut ainsi se retrouver avec des petits-enfants d’origine marocaine du côté de leur fils et italienne du côté de leur fille alors que leurs deux enfants sont en couple avec un conjoint d’origine italienne. Supposons que l’on ait choisi une hiérarchisation des origines du type Maroc puis Espagne, puis Italie, tous les petits-enfants s’en seraient trouvés d’origine marocaine.

Descendance d’un couple formé d’un homme immigré du Maroc et d’une femme immigrée d’Espagne si l’origine est déterminée par le père.
Note de lecture : Ce couple a un garçon et une fille, tous deux d’origine marocaine. Ceux-ci fréquentent les enfants des voisins venus d’Italie avec lesquels ils se marieront. Les enfants du garçon seront d’origine marocaine et ceux de la fille d’origine italienne.

Mais même lorsque l’on a affaire à un couple d’immigrés de même origine, ce dernier peut avoir des petits-enfants d’origine différente selon qu’ils sont les enfants de leur fils ou de leur fille comme l’indique le schéma ci-dessous.

Descendance d’un couple formé de deux immigrés d’Afrique subsaharienne si l’origine est déterminée par le père.
Note de lecture : Ce couple a un garçon et une fille, tous deux d’origine subsaharienne. Ceux-ci se mettent en couple avec un conjoint d’origine européenne. Les enfants du garçon seront d’origine subsaharienne et ceux de la fille d’origine européenne.

Hiérarchisation descendante adoptée aussi aux Pays-Bas

Les Pays-Bas n’ont pas la même définition de l’immigré que la France, mais ils ont adopté une classification sur deux générations qui descend les générations. Leur définition des immigrés et de la 1ère génération née sur place est la même : les immigrés sont nés à l’étranger d’au moins un parent né à l’étranger. La 1ère génération née aux Pays-Bas regroupe les personnes nées d’au moins un parent né à l’étranger. Contrairement à la France, la priorité est donnée à la mère.

Si l’on remonte les générations, celui qui n’a pas d’ascendant immigré ni au 1er ni au 2ème degré (soit G3+) l’emporte sur tous les autres. Dès qu’un parent est petit-enfant d’immigré sa progéniture est en G3+, quelle que soit la position de l’autre parent. Dès qu’un parent est enfant d’immigrés (G1), sa progéniture est classée dans les petits-enfants d’immigrés (G2), même si l’autre parent est immigré. De sorte que la 1ère génération née dans le pays, G1, ne peut avoir que deux parents immigrés.

Définition des immigrés, des enfants et des petits-enfants d’immigrés à laquelle conduit une hiérarchisation ascendante des générations.
Note de lecture : ligne 1 : le père est immigré. Si la mère est immigrée, leurs enfants sont G1. Si la mère est fille d’immigré, leurs enfants sont G2. Si la mère est petite-fille d’immigrés ou sans ascendance migratoire au 1er ou au 2ème degré, leurs enfants sont G3+.
Ligne 2 : le père est fils d’immigrés. Ses enfants sont G2, sauf si la mère est aussi fille d’immigrés ou sans ascendance migratoire au 1er ou au 2ème degré. Ses enfants sont alors G3+.
Ligne 3: si le père est petit-fils d’immigré, ses enfants sont G3+, quel que soit le statut migratoire de la mère.
Ligne 4 : le père est sans ascendance migratoire au 1er ou au 2ème degré. Tous ses enfants le sont aussi quel que soit le statut migratoire de la mère.

Hiérarchisation ascendante privilégiée en Suède

C’est la définition privilégiée par la Suède. L’immigré y est celui qui est né à l’étranger et l’enfant d’immigrés celui qui est né en Suède de deux parents nés à l’étranger[9]. Mais  Statistics Sweden met à disposition des données permettant d’élargir aux personnes nées d’un seul parent immigré et de se caler ainsi sur une hiérarchisation descendante. 

Autres variantes scandinaves de classification de type ascendant : Danemark et Norvège

On trouve ce type de définition aussi au Danemark, en un peu plus compliqué. Pour être immigré, il faut non seulement être né à l’étranger, mais aussi que ses deux parents soient eux-mêmes étrangers ou nés à l’étranger (ou un seul si l’autre parent n’est pas connu). Si aucune information n’est disponible sur aucun des parents, la personne née à l’étranger est aussi classée comme immigrée. Ceux que la statistique danoise appelle « descendants » sont nés au Danemark et ont leurs parents immigrés ou descendants d’immigrés de nationalité étrangère. Si un seul parent est connu, c’est l’information sur ce parent qui est considérée. Si aucun des parents n’est connu et que la personne est née au Danemark de nationalité étrangère, elle est considérée également comme un « descendant ». Sont dits d’origine danoise, les personnes nées au Danemark ou à l’étranger dont au moins un parent est un Danois né au Danemark. Cette classification, si l’on retient ceux dont les deux parents sont connus, peut se représenter ainsi :

Définition danoise des immigrés, des descendants d’immigrés et des personnes d’origine danoise.
Note de lecture : Si une personne est née à l’étranger et que ses deux parents le sont aussi, elle est immigrée quelle que soit sa nationalité. Elle l’est aussi si elle est née à l’étranger, si son père est né à l’étranger et sa mère est une étrangère née au Danemark ou l’inverse. De même si la personne est née à l’étranger de deux parents nés au Danemark, mais tous deux de nationalité étrangère.
Pour être descendant d’immigré, les deux parents doivent être immigrés ou descendants d’immigrés de nationalité étrangère.
Les Danois d’origine sont donc ceux qui ont un père ou une mère ou leurs deux parents danois nés au Danemark.

En Norvège, la classification ascendante conduit à une définition encore plus étroite. Il faut, en plus d’être né à l’étranger, que ses deux parents et ses quatre grands-parents le soient aussi pour être classé comme immigré. La même définition s’applique aussi aux descendants nés en Norvège. Eux-aussi doivent, en plus d’être nés en Norvège de deux parents nés à l’étranger, avoir leurs quatre grands-parents nés à l’étranger.

Le tableau ci-dessous, selon qu’on l’applique aux nés à l’étranger ou aux nés en Norvège, représente en vert foncé ceux qui sont considérés officiellement comme immigrés ou descendants d’immigrés. À comparer (en vert clair) à ce que donne la définition suédoise des nés en Suède de parents immigrés. La Norvège offre des possibilités d’extension, mais relativement limitées, de sa classification des populations d’origine étrangère. Avec sa définition officielle, il n’est guère étonnant que la 1ère génération née en Norvège ne représente que 3,8 % de la population de la Norvège au 31 décembre 2021 alors que 15,1 % des habitants sont immigrés. Par comparaison, la France hors Mayotte comptait, en 2019-2020, 10 % d’immigrés (tous ménages) et 11,6 % de nés en France d’au moins un parent immigré (ménages ordinaires)[10].

Comparaison de la définition norvégienne à la définition suédoise des enfants d’immigrés.
Note de lecture : Pour la Suède, il suffit que les deux parents soient nés à l’étranger pour être un enfant d’immigré. Pour la Norvège, il faut en plus que les quatre grands-parents le soient

Contrairement à la pratique de l’Insee, lorsque les deux parents sont connus, c’est du côté maternel qu’est définie l’origine du descendant, au Danemark, en Norvège ou en Suède, comme aux Pays-Bas.

Comparaison des conventions françaises et suédoises à partir de données suédoises

Si Statistics Sweden privilégie la mère sur le père, il produit des tableaux qui permettent d’évaluer les différences de répartition par origine selon que l’on privilégie le père ou la mère lorsque les deux parents sont immigrés, dans la définition suédoise mais aussi dans une définition à la française[11].

Le tableau ci-dessous sélectionne les 10 premiers pays par leur nombre d’immigrés en Suède au 31 décembre 2021[12].

La proportion de couples parentaux d’immigrés dont les deux parents sont nés dans le même pays varie avec le pays d’immigration. Il est ainsi de 83 % pour les originaires de Somalie, mais de 56 % seulement pour ceux de Yougoslavie[13]. Lorsqu’un seul parent est originaire d’un des dix pays retenus, c’est bien plus rarement un père pour les originaires de Finlande, de Pologne (autour de 25 %) ou de Somalie (39 %)  que pour d’autres (71 % des couples parentaux dont un parent est originaire d’Afghanistan, 67 % pour ceux dont l’un est originaire d’Irak).

Au total, sur deux générations, la définition française, par l’inclusion des couples parentaux dont l’un est né en Suède conduit, sans surprise, à des totalisations plus élevées. Et ce d’autant plus que ces couples mixtes sont nombreux. C’est pourquoi, dans une définition à la française qui conserverait le privilège attribué à la mère, la Suède compterait 84 % de personnes d’origine finlandaise en plus que ne lui en concède la définition suédoise officielle. Ce groupe d’origine finlandaise dépasserait alors celui d’origine syrienne (tableau ci-dessous).

Pays de naissance des nés à l’étranger et des parents nés à l’étranger, ou du parent né à l’étranger lorsqu’un seul est connu, en Suède au 31 décembre 2021. Source : Statistics Sweden.
Lecture : 196 077 personnes sont nées en Syrie, 36 208 sont nés en Suède de deux parents nés en Syrie, 8 432 d’un père né en Syrie et d’une mère inconnue ou née dans un autre pays étranger, 9 859 d’une mère née en Syrie et d’un père inconnu ou né dans un autre pays étranger. 66,4 % de ceux dont les deux parents sont immigrés ont leurs deux parents nés en Syrie. Lorsqu’un seul parent est né en Syrie, c’est le père dans 46 % des cas.
4 161 personnes sont nées en Suède d’un père né en Syrie et d’une mère née en Suède et 1 759 sont nées en Suède d’une mère née en Syrie et d’un père né en Suède. Si l’on privilégie la mère ce sont 242 144 personnes qui sont d’origine syrienne selon la définition ascendante suédoise. Ce serait 248 064 dans une définition française de type descendant.

Les écarts liés au privilège accordé au père sur la mère

En Suède, en 2021, 75 % des personnes dont les deux parents sont immigrés ont en fait leurs deux parents nés dans le même pays (80 % en France d’après l’Insee on l’a vu). Dans la définition suédoise de la première génération née en Suède, les écarts, selon que l’on compte l’origine par le père au lieu de la mère, varient en fonction du pays de naissance. Il est relativement important pour des pays comme la Pologne et la Finlande (- 16,8 % et -12,3 %) à l’échelle de la première génération née en Suède, parce que beaucoup plus de mères nées dans ces deux pays ont un conjoint immigré né dans un autre pays que le leur. Ajoutons que, lorsqu’un parent est inconnu, c’est beaucoup plus souvent le père que la mère. L’effet est relativement moins grand sur les originaires de Pologne que sur ceux de Finlande, dès que l’on retient l’ensemble des deux générations car la part des couples parentaux où père et mère sont de même origine est plus importante chez les originaires de Finlande.

L’écart est de sens inverse pour les originaires d’Afghanistan, d’Irak, d’Iran ou de Yougoslavie. Il est très faible pour les originaires de Bosnie-Herzégovine.

Pour toutes les origines, les écarts sont beaucoup plus faibles dès que l’on compte la population d’origine étrangère sur deux générations, avec un écart maximum de -4,4 % pour les originaires de Finlande (tableau ci-dessous).

Les écarts seraient relativement moins grands si la Suède avait adopté une définition descendante à la française en incluant, dans la première génération née en Suède, les personnes dont un seul parent est immigré. Ces écarts sont alors rapportés à une population plus étendue. Par ailleurs, avec une définition à la française, ce ne serait plus le courant migratoire syrien qui serait en tête, mais le courant finlandais plus ancien, champion des unions avec des natifs, surtout du côté féminin (tableau ci-dessus). Le fait de privilégier le père ou la mère a ainsi moins d’impact dans une classification descendante à la française que dans une classification ascendante à la suédoise. Mais le choix de la mère rend plus cohérente la qualification des origines, dans la mesure où lorsqu’un parent est inconnu c’est beaucoup plus souvent le père (cinq fois plus en Suède, tableau ci-dessus).

Écart selon que l’on privilégie le père au lieu de la mère en fonction du type de définition, ascendante ou descendante, en Suède au 31 décembre 2021. Source : Statistics Sweden.
Lecture : Pour l’origine polonaise, il manquerait 3 904 personnes si la Suède avait privilégié le père au lieu de la mère. Soit, dans la définition ascendante suédoise, 16,8 % en moins dans la 1ère génération née en Suède mais 3,3 % en moins sur deux générations. Avec une définition descendante à la française, ces écarts seraient réduits respectivement à -8,2 % et -2,7 %.

Si, dans les pays européens qui établissent des données sur les populations d’origine étrangère, les définitions sont rarement les mêmes, les résultats diffèrent aussi en fonction des conventions adoptées. Fait-on primer le fait migratoire (hiérarchisation descendante à partir de la migration) ou la partie nationale de l’ascendance (hiérarchisation ascendante) ? Le père sur la mère ? Pour ma part, il me semble que le facteur déclenchant le développement d’une population d’origine étrangère étant l’immigration, c’est à partir du fait migratoire qu’il faut commencer, comme on le fait généralement en France, pour dénombrer les populations d’origine étrangère. Je préfère aussi la hiérarchie des pays d’origine au choix du père ou de la mère car elle vaut pour les deux générations nées en France et ne provoque pas une diversité artificielle des origines des petits-enfants. On a vu aussi que, lors l’enquête TeO2, l’Insee pouvait adopter une hiérarchisation ascendante lorsqu’il s’agissait des enfants de Domiens nés en France métropolitaine.

Lorsqu’on consulte les données sur les populations d’origine étrangère en France ou ailleurs en Europe, il est important de garder à l’esprit que celles-ci reposent sur des conventions sans lesquelles tout dénombrement serait impossible. Ces conventions varient d’un pays à l’autre et pèsent sur les résultats. Il est donc aventureux de comparer les données des instituts statistiques nationaux sans avoir approfondi les définitions et conventions qu’ils ont retenues.

En ce domaine, Eurostat n’a fait qu’un petit pas dans le sens d’une harmonisation. Il a demandé aux États d’introduire des questions sur le pays de naissance des parents, en plus du pays de naissance des enquêtés, dans les enquêtes EU_LFS (Labour Force Survey, correspondant à l’enquête Emploi en France), dans un module ad hoc intitulé Migration and Labour Market. Trois enquêtes avec ces modules ad hoc ont été réalisées : 2008, 2014, 2021. Les tableaux 2021 n’ont pas encore été mis en ligne. Ces tableaux, en 2008 et 2014, présentent séparément les personnes dont les deux parents sont immigrés et celles dont c’est le cas d’un parent seulement, laissant ainsi la possibilité d’opter pour une hiérarchisation ascendante ou descendante. Mais ils comprennent aussi une colonne total laissant supposer une préférence pour la hiérarchisation descendante. De toute façon, ils ne portent que sur les 15-64 ans. Avec ces modules, c’est la question de l’emploi qu’Eurostat privilégie. Ce n’est pas celle du dénombrement démographique.


[1] Jérôme Lê, Patrick Simon, Baptiste Coulmont, « La diversité des origines et la mixité progressent au fil des générations », Insee Première n° 1910, 5 juillet 2022, https://www.insee.fr/fr/statistiques/6468640 . 

[2] « Une estimation des populations d’origine étrangère en France en 2011 », Espace populations sociétés, 2015/1-2, https://journals.openedition.org/eps/6073.

[3] 290 000 individus dont 28 000 immigrés, 32 000 enfants d’immigrés et 7 000 petits-enfants d’immigrés âgés de moins de 18 ans.

[6] En 2021, d’après le Mikrozensus, 20 % des nés en Allemagne considérés comme d’origine étrangère sont de nationalité étrangère, dont 58 % ont 18 ans ou plus. Mais ce n’est que 1,4 % de la population de cet âge.

[7] C’est ce que j’ai choisi dès mes premières estimations de populations d’origine étrangère, distinguant différentes origines, menées à partir de l’enquête Famille. Cf. Tribalat M., "Une estimation des populations d’origine étrangère en 1999", Population, 2004, 59-1, p. 51-81. https://www.persee.fr/doc/pop_0032-4663_2004_num_59_1_7453. C’est aussi la manière dont nous procédons, Bernard Aubry et moi-même, dans l’exploitation des données des enquêtes annuelles de recensement.

[8] Willy Thao Khamsing, Olivier Guin, Thomas Merly-Alpa, Nicolas Paliod, Enquête Trajectoires et Origines 2, De la conception à la réalisation, Document de travail N°2022/02, 21 juillet 2022, https://www.insee.fr/fr/statistiques/6478465, p. 33-34.

[9] Si un seul parent est connu, ses enfants ont alors l’origine de ce parent.

[10] http://www.micheletribalat.fr/452246870. Les données de l’enquête Emploi 2019-2020 donnent respectivement 9,2 % et 11,7 % pour la France métropolitaine, cf. Insee Première n° 1910. La proportion d’immigrés en 2019 et 2020, France entière, d’après les enquêtes annuelles de recensement, était de 10,0 % (chiffre définitif) et 10,2 % respectivement (chiffre provisoire), https://www.insee.fr/fr/statistiques/2865118#tableau-figure1.

[11] Etendant la qualification d’immigrés à tous ceux qui sont nés à l’étranger.

[12] A été ajoutée une ligne « pays de naissance inconnu » qui regroupe très peu de cas.

[13] Il s’agit de personnes nées avant le démantèlement de la Yougoslavie.