IMMIGRATION : LE GRAND DÉNI

François Héran

Seuil, 3 mars 2023, 192 p.

(suite)

3 avril 2023



La France ne prend pas sa part

 

Le grand leitmotiv du livre de François Héran est : contrairement aux idées reçues, la France ne prend pas sa part des flux migratoires en Europe. Elle pourrait et devrait faire beaucoup mieux, notamment s’agissant de l’asile, mais elle souffre d’un manque d’attractivité. Il évalue la part que devrait prendre la France dans l’accueil des demandeurs d’asile, tantôt d’après le poids démographique de la France tantôt d’après sa part de PIB dans l’UE.

S’agissant de la Syrie, on ne voit pas bien pourquoi la France aurait dû « prendre sa part ». La plupart des Syriens qui ont fui leur pays se sont installés dans les pays voisins. Si l’on y ajoute les offres alléchantes d’Angela Merkel, il est bien difficile d’interpréter le faible nombre de Syriens accueilli en France comme un signe de faible attractivité de la France. À ce compte, le Royaume-Uni pourrait être qualifié de peu attractif puisqu’il n’a pas mieux « pris sa part » que la France dans l’afflux des Syriens (tableau 3). Ce qui contredit les propos tenus par François Héran, quelque temps auparavant, sur l’attractivité du Royaume-Uni, relativement à la France, dont témoigneraient ceux qui campent dans le Calaisis[16].

Par ailleurs, François Héran ne félicite guère la Hongrie pour son accueil généreux des Syriens, si l’on en croit le nombre de premières demandes d’asile déposées en Hongrie par ces derniers. Il a volontairement retenu les premières demandes d’asile et les relocalisations en faisant l’hypothèse que les Syriens resteraient là où ils avaient déposé leur première demande d’asile. C’est un pari risqué. La Hongrie semble alors avoir « pris sa part » autant que l’Allemagne puisqu’elle a reçu, comme cette dernière, près de trois fois plus de 1ères demandes d’asile et relocalisations de Syriens que son poids dans la population de l’UE27. Lorsqu’on examine les données d’Eurostat, le nombre de personnes nées en Syrie n’y sont plus que moins de 3000 au 1er janvier 2021, alors que la Hongrie est censée avoir reçu un peu plus de 76 000 premières demandes d’asile de 2014 à 2020 (pour l’essentiel en 2015). On peut supposer que les dirigeants hongrois leur ont gentiment montré le chemin de la frontière[17]. Par ailleurs, Chypre et la Suède ont reçu plus de 1ères demandes d’asile et relocalisations que l’Allemagne en termes relatifs. Ainsi, la Suède comptait un peu moins de 20 000 personnes nées en Syrie en 2010. Elle en compte près de 194 000 onze ans plus tard (données Eurostat).





























































































Ce que l’on n’a pas su faire avec les Syriens, on l’a fait avec les Ukrainiens

François Héran compare la mobilisation gouvernementale pour l’accueil des Ukrainiens sous protection temporaire à son absence quand il s’est agi des Syriens ou des Afghans :

« Admirable programme dont on ose à peine se demander pourquoi il était inapplicable aux cas syrien ou afghan » (p. 53).

Un début de réponse réside sans doute dans la proximité géographique et culturelle de l’Ukraine. Par ailleurs, il s’agissait d’accorder un accueil temporaire aux Ukrainiens, et surtout aux Ukrainiennes et leurs enfants, alors que les Syriens et les Afghans postulaient pour un statut de réfugié.

Autre différence importante, les Afghans et Syriens qui ont demandé l’asile en France étaient surtout des hommes (près de 80 % des primo-demandeurs sur la période 2014-2020) alors que les Ukrainiens bénéficiant d’une protection subsidiaire après le déclenchement de la guerre sont en très grande majorité des femmes : 75 % des Ukrainiens bénéficiaires d’une protection subsidiaire fin décembre 2022 étaient des femmes[18]. Dans le premier cas, on avait des hommes fuyant leur pays en guerre, dans le second, des hommes restés combattre tout en mettant leur famille à l’abri.

 

La France, pays faiblement attractif pour nos voisins de l’UE

 

François Héran prétend juger l’attractivité de la France par « la proportion de ses immigrés nés dans l’Union européenne » en 2020, comparée à celle de ses voisins d’après les données d’Eurostat qui, rappelons-le, portent sur les nés à l’étranger. « Elle se place au 25e rang de l’Union sur 31 pays » (p.69). En 2020, l’UE ne compte que 27 pays et pas encore 31 et il est peu probable que la Suisse se décide à y entrer ou le Royaume-Uni à y revenir. On ne comprend guère pourquoi il a décidé de prendre les données au 1er janvier 2020 et non 2021, puisque ces données sont disponibles depuis juin 2022 sur Eurostat et que le Royaume-Uni ne paraît plus dans les statistiques sur le sujet dès le 1er janvier 2020.

Mais voilà ce qu’il conclut du classement de 2020 :

« La France n’est pas très loin de l’Italie, de l’Espagne, des Pays-Bas ou de la Suède (28-29 %), mais à bonne distance du Royaume-Uni (38 %) ou encore de l’Allemagne (43 %), de la Belgique (45 %) ou de l’Autriche (46 %), sans parler de la Suisse et du Luxembourg (73 %). En clair, la France n’est pas le pays le plus attractif d’Europe, y compris pour les peuples autorisés à migrer chez elle en toute liberté ». Il ajoute qu’ « il faudrait du reste s’en inquiéter » (p69).

 

La si attractive Slovaquie

J’ai eu la curiosité de tirer le tableau d’Eurostat au 1er janvier 2021 pour les 27 pays de l’UE. La France se classe 20ème (tableau 4). Si l’on suit le raisonnement de François Héran, la Slovaquie, la Hongrie, la Pologne, la Roumanie et la République tchèque sont beaucoup plus attractives que la France. Notamment la Slovaquie qui, devant le Luxembourg, a 76 % des nés à l’étranger qui sont nés dans un autre pays de l’UE27 !























                                                                            Tableau 4.- Proportion de personnes nées dans un autre pays de l'UE27    

                                                                            parmi celles nées à l’étranger, dans les pays de l’UE27 au 1er janvier 2021.

                                                                          Source : Eurostat.












































                                                                              Tableau 5.- Proportion de personnes nées dans un autre

                                                                              pays de l’EU27 dans les pays de l’UE (à gauche) et PIB

                                                                             par habitant des pays de l’UE27 (à droite). Source : Eurostat.


L’immigration « Camomille »

 

François Héran, dans son chapitre 4 sur les minorités qui se « majorisent » aligne quelques chiffres sur les immigrés et la « deuxième génération » à partir de l’enquête Emploi en 2021. Ils « représenteraient en 2021 près de 22 % de la population » ; 21,1 en France hors Mayotte, d’après le Portrait social de l’Insee paru en 2022[19]. Ce qui situerait la France « en position moyenne parmi les autres pays occidentaux » (p.73). On aimerait connaître la source internationale qui permet ce classement. La source la plus récente que je connaisse est celle du module ad hoc de l’enquête Emploi collecté par Eurostat en 2014 auprès de 25 pays sur 28 (à l’exception du Danemark, de l’Irlande et des Pays-Bas) qui ont recueilli des informations sur le pays de naissance des individus et de leurs parents. Le module réalisé en 2021 n’a pas donné lieu à ce type d’exploitation[20]. En 2014, 24,4 % des 15-64 ans étaient nés à l’étranger ou en France d’au moins un parent né à l’étranger, ce qui plaçait la France au quatrième rang, derrière le Luxembourg, la Suède et la Belgique.

Pour convaincre l’opinion publique du caractère positif de l’immigration, le professeur au Collège de France conseille de « relayer publiquement les travaux qui, tels ceux de l’OCDE dans son rapport sur l’année 2001, démontrent que l’immigration rapporte plus au budget public qu’elle ne lui coûte » (p.169). Je suppose que 2001 est une coquille et qu’il fait référence au rapport publié en 2021, rapport qui n’a pas échappé à l’étude de la Fondapol publiée en mars 2023[21]. Cette dernière en a fait une lecture plus sérieuse et ne s’est pas précipitée sur les conclusions les plus rassurantes au détriment des autres. Ces conclusions dépendent des hypothèses retenues. L’OCDE distingue, non pas les immigrés au sens français, mais les nés à l’étranger des natifs. François Héran retient la contribution positive correspondant aux contributions et dépenses individualisables (santé, éducation[22], protection sociale ; impôts et cotisations sociales) seulement (évaluée à +1,02 % du PIB) ou celle encore positive (+0,25 % du PIB) lorsqu’on inclut les biens publics congestibles, c’est-à-dire ceux qui dépendent de la taille de la population (participations évaluées au prorata) sur la période 2006-2018. On ne sait pas celle qui a retenu sa préférence, car il n’indique aucun chiffre. La contribution des nés à l’étranger devient négative (-0,85 % du PIB) lorsqu’on fait participer les immigrés au financement des biens public dits purs, dont le coût ne dépend pas du nombre d’habitants (armée, dette publique…)[23]. Mais, dans tous les cas, les enfants nés en France ne figurent pas dans les dépenses. Ce que reflète bien le rapport nés à l’étranger/natifs pour différents postes de dépenses du budget national par habitant : 0,29 pour des dépenses éducatives, mais 1,35 pour le poste Famille/enfants et 1,81 pour le poste exclusion sociale/logement. Cela revient à compter les prestations familiales ou sociales liées à la présence d’enfants sans le coût de leur éducation. Mais l’OCDE a reproduit les trois variantes incluant, cette fois, les dépenses de santé et d’éducation des enfants de moins de 15 ans vivant chez leurs parents. La contribution n’est alors légèrement positive que lorsqu’on exclut la participation au financement des biens publics (+0,46 % du PIB) et négative dans les deux autres cas (respectivement -0,31 % du PIB et -1,41 % du PIB). La question de la contribution aux finances publiques ne peut pas être tranchée simplement en suivant son inclination personnelle qui pousse à choisir le résultat qui plaît le plus, mais mérite un examen approfondi[24].

 

François Héran ne manque pas de faire écho aux premiers résultats publiés sur l’exploitation de l’enquête Trajectoires et origines 2 (TeO2)[25] réalisée en 2019-2020, notamment à l’Insee Première n° 1910 de juillet 2022[26], qui avait tout pour lui plaire mais souffrait d’une interprétation erronée. L’Insee a conclu, fallacieusement, que la mixité progressait fortement au fil des générations en interprétant, de manière fautive, les résultats sur ces trois générations comme reflétant une parenté réelle. Pourtant, les enfants et les petits-enfants d’immigrés ne sont pas ceux des immigrés du même âge interrogés dans l’enquête. Ainsi, 90 % des petits-enfants d’immigrés âgés de 18-59 ans sont en fait des petits-enfants d’Européens quand seuls 27 % des immigrés de cet âge sont encore d’origine européenne. Le professeur au Collège de France en déduit que « l’immigration n’est pas une intrusion massive mais une infusion durable » (p 74, je souligne). Ce qui l’amènera, dans sa conclusion, à revenir sur ces données qui montreraient que « le brassage des populations progresse dès la deuxième génération et que les esprits évoluent dans le même sens, même si des combats d’arrière-garde veulent encore nous ramener au rêve désuet d’une France vierge de toute immigration. Notre horizon n’est pas le grand remplacement, mais le grand renouvellement » (p169, je souligne). Pas sûr que ce nouvel horizon soit de nature à calmer les inquiétudes des Français d’aujourd’hui.



[16] https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/11/08/francois-heran-l-impuissance-de-la-politique-migratoire-ne-tient-pas-au-manque-de-volonte-ou-de-moyens-mais-a-la-demesure-des-objectifs_6149039_3232.html.

[17] Lors du colloque – L’Europe face aux défis de la crise migratoire - organisé par le Sénat le 14 octobre 2016, l’ambassadeur de Hongrie, Georges Karoly, à qui je demandais ce qu’il en était des demandeurs d’asile Syriens dans son pays m’avait répondu: « ils sont tous partis» !

[18] Données Eurostat.

[19]https://www.insee.fr/fr/statistiques/6535223?sommaire=6535307&q=Immigr%C3%A9s+et+descendants+d%27immigr%C3%A9s+en+2020.

[20] J’ai demandé à Eurostat s’il envisageait de produire ces données pour 2021 comme il l’avait fait pour 2008 et 2014. Sa réponse en date du 30 mars 2023 a été la suivante : « Toutes les jeu (sic) de données ad-hoc 2021 sont déjà disponibles et pour l'instant nous ne planifions pas de publier d'autres données ».

[21] https://www.fondapol.org/etude/immigration-comment-font-les-etats-europeens/.

[22] Les enfants nés en France ne figurent pas directement dans les dépenses d’éducation affectées aux personnes nées à l’étranger. C’est pourquoi l’économiste du marché du travail George J. Borjas recommandait de faire le bilan en prenant les ménages comme unités de base et non les individus.

[23] https://www.oecd-ilibrary.org/fr/social-issues-migration-health/perspectives-des-migrations-internationales-2021_39869f8f-fr.

[24] Voir notamment : https://observatoire-immigration.fr/le-cout-de-limmigration-pour-les-finances-publiques-partie-1-2/

https://observatoire-immigration.fr/le-cout-de-limmigration-pour-les-finances-publiques-partie2/.

[25] Cette enquête, qui a collecté des informations sur les immigrés, les enfants d’immigré et les petits enfants d’immigrés a été couplée à l’enquête Emploi pour l’Insee Première n° 1910.

[26] https://www.insee.fr/fr/statistiques/6468640. Voir mes commentaires ici : https://www.micheletribalat.fr/435108953/453195804.





Tableau 3. -Classement des pays de l’UE selon la « part » prise par chacun des pays dans l’accueil des Syriens en 2014-20. Cette « part » est le rapport entre la proportion de Syriens accueillis et le poids moyen de la population dans l’UE sur la période. Source : Eurostat.

Lorsqu’il examine les premières demandes d’asile qualifiées d’« ordinaires », c’est-dire celles qui ne proviennent ni d’Afghans, ni d’Irakiens, ni de Syriens, le professeur au Collège de France consent à dire que la France « prend » sa part, mais tout juste, en déplaçant le point de comparaison du poids démographique au PIB par habitant. Ce qu’il ne dit pas, c’est que la France en a pris une part croissante de 2014 à 2021. Au cours des quatre dernières années, elle a été en moyenne de 25,7 %, (graphique 3).

Ajoutons que les mineurs non accompagnés (très massivement des garçons) confiés à l’Aide sociale à l’enfance passent très peu par la demande d’asile. Ainsi, sur la période retenue par François Héran – 2014-2020 – l’Allemagne a enregistré 80 680 demandes d’asile de personnes considérées comme mineurs non accompagnés contre 3800 seulement en France.

Graphique 3.- Évolution de la part prise par la France dans l’accueil des demandeurs d’asile afghans, irakiens et syriens et celui des autres demandeurs d’asile, comparée à celle du poids de la population française dans l’UE et de son PIB par habitant. Source : Eurostat.

François Héran nous mène en bateau en retenant un indicateur qui ne saurait dire ce qu’il lui fait dire. La Slovaquie ne compte, au 1er janvier 2021, que 3,7 % d’habitants nés à l’étranger dont presque tous sont nés dans un pays de l’UE27. Il aurait été plus intéressant de prendre la proportion de personnes nées dans un autre pays de l’UE27 dans l’ensemble de la population (colonne de gauche du tableau 5). La France est alors 15ème sur 27. La Hongrie fait encore un peu mieux que la France, en raison de la présence importante de voisins nés en Roumanie.

Si le PIB par habitant peut être à bon droit considéré comme un facteur d’attractivité d’un pays, encore faut-il en faire une lecture honnête. Le professeur au Collège de France écrit que la France, qui occupe le dixième rang dans les pays de l’UE, serait « à peine au-dessus de la moyenne européenne » (p.69). Comme l’indique le tableau 5, si, en 2021, avec un écart en faveur de la France de 4630 euros, elle est à peine au-dessus de la moyenne de l’UE, alors la France, dont le PIB par habitant n’est inférieur à celui de l’Allemagne que de 2950 euros, est à peine en-dessous de l’Allemagne, dont l’attractivité économique ne fait pourtant aucun doute.